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Archives 25 : janvier 2005

Flash-Back. C'est marrant comme déménager change la vie. Plus ou pas encore d'amis (du moins peu de nouveaux, et les anciens on les voit moins), plus d'activités associatives, plus de pompiers... Au fil de ces dernières chroniques vous avez peut-être remarqué un certain retour à la musique en tant que passe-temps, préoccupation, passion.

Étant musicien assez piteux, ou pitoyable, comme vous voudrez, je compense comme tous les médiocres l'absence de talent par la recherche effrénée de l'instrument qui me permettra enfin d'exprimer ce non-talent. Si vous me comprenez... Ce fut donc la flûte à bec, le hautbois, un peu de diato, de violon, de synthé, de cromorne, de guitare, guitare basse, aidé en cela par un grand-frère sujet au même mal, puis harpe celtique, piano, orgue électronique, et maintenant l'orgue à tuyaux.

Mon Éverest musical personnel varie selon le jour, et le moment, se plaçant quelque part entre jouer les variations Goldberg au clavecin dans la Salle de la Verna (gouffre de la Pierre Saint-Martin), ou bien la pièce la plus difficile pour orgue de Louis Vierne, comme lui, aveugle, derrière une console monstrueuse de cinq claviers à quinze mètres du sol. Ou encore être contrebassiste anonyme et shooté derrière Thelonious Monk et Lady Day (Billie Hollyday) et faire doum-doum-doum-doum-badoum-badoum dans la fumée et l'odeur d'alcool et de sueur qu'habituellement je n'apprécie pourtant pas trop. Mais « être musicien de jazz est un état, et l'alcool en fait partie, c'est comme ça » (Lady Day). Ou peut-être faire le boeuf à l'orgue Hammond avec Nougaro et Michel Legrand. Ou encore des nappes extatiques de Solina avec David Gilmour à la guitare, derrière une montagne de claviers analogiques. Voilà pour l'Éverest.

Dans la pratique, ça se situe un peu plus bas, dans l'exécution (sommaire) laborieuse des préludes les plus faciles de Jean-Sébastien à l'orgue, en me prenant les pieds dans les pédales (pas facile quand on était exempté de défilé à l'Harmonie Municipale puis à l'armée car incapable de marcher au pas, de synchroniser tout ça), les gymnopédies de Satie sur mon Pleyel chéri ou encore Satin Doll (je vous reparlerai un jour, de Satin Doll).

Mais par contre, la fréquentation assidue du Bistrot des roufonistes où je croise d'autres fadas fêlés d'orgue Hammond bien sympas. Et d'Ebay à la recherche du piano ou du Hammond de mes rêves.

Cette nuit, sur le coup des trois heures (je sais, j'aurais mieux fait de dormir, je m'étais relevé pour enregistrer un docu sur Nougaro car je ne sais pas programmer le magnétoscope) je décide de faire un petit tour sur Ebay Hollande car les Hollandais sont un peuple qui aime l'orgue et on trouve là-bas plein de beaux instruments : Hammond, Éminent... Et au hasard, je tombe sur l'orgue de mon enfance. Je l'avais complètement oublié celui-là dis-donc, depuis que j'avais posé les doigts sur un piano puis sur un vrai orgue. En sixième, mon copain Philippe avait un Bontempi à soufflerie, deux octaves et demi, j'adorais, on jouait dessus L'homme à l'harmonica.

Les parents, fatigués de cette obsession d'orgue (je peux être très pénible...), m'avaient quelques temps après offert celui-ci, seconde main d'un pote de mon autre frère Pierre (un fou lui aussi), le grand Faroux. Il était électronique et plus à soufflerie (l'orgue, pas le grand Faroux), ça changeait tout. Trois octaves complets, il avait une vraie allure de bête de scène pour se monter des groupes de rock dans la tête, on enlevait les pieds pour jouer au lit pendant les bronchites, et surtout, un vi-bra-to qui pour moi valait tout les Pink Floyd du monde.

J'ai dû jouer sur ce clavier autant que sur tous ceux qui ont suivi réunis, et peut-être les plus beaux plaisirs : à douze ans on peut tout rêver, même donner des interviews à Rock&Folk, alors qu'à quarante c'est plus difficile de se projeter en pop-star. D'autant que le numérique a rendu le jeu des claviers bien moins spectaculaire (ah Tony Banks...), que lorsque il fallait trois pianos électriques, deux orgues et trois synthés, plus un Mellotron pour être un peu crédible.

Maintenant que je connais le Vox Continental, je me dis qu'il avait un peu le même look, et, n'en déplaise à Ray Manzarek, le même le son de casserole. Il a fini au grenier puis à la poubelle, pourri de faux contacts que mes premières expérimentations dans le monde de l'électronique n'avaient pas solutionnés, voire aggravés... De là à le racheter, payer le port depuis la Hollande, et surtout expliquer l'impérieuse nécessité de tout ça à Madame et les enfants, il y a quand même un pas. Mais il fallait ne pas l'oublier, ce petit Galaxy, et donc lui dédier cet indispensable café du commerce.

orgue Galaxy

Clé de ciel. Ça commence toujours pareil : d'abord une grosse clé, puis un escalier de bois gris, étroit, des murs en plâtre défraîchi, une dernière porte, et on accède à l'instrument endormi, cinq à dix mètres au-dessus de la nef de l'église. Les quelques tribunes d'orgue où j'ai pu accéder étaient comme ça.

Sauf qu'aujourd'hui, je suis seul, la clé c'est moi qui l'avais dans la poche. Un vieux rêve qui est revenu, jouer de l'orgue, pas de l'orgue électronique, de l'orgue à tuyaux. Et la chance de trouver un organiste sympa qui accepte de me donner des cours, et de me confier la clé de l'instrument pour travailler.

D'un des instruments, devrais-je dire, puisque nous avons deux orgues, dans deux églises, Saint-Louis et Notre-Dame. Celui de Notre-Dame est en bien meilleur état, mais voilà : il faut d'abord la clé de l'église, pour ensuite ouvrir la sacristie fermée à clé. Dans la sacristie, trouver la clé de l'armoire des clés, dans laquelle se trouve la clé de l'orgue. Compris ? Opération inverse après la musique. Un peu compliqué, donc j'ai une clé de l'autre orgue, à Saint-Louis, dont l'accès est plus direct. Un Cavaillé-Coll, excusez du peu, malheureusement en état très moyen.

Se retrouver seul pour la première fois à la tribune d'un orgue, c'est un peu comme un premier vol solo aux commandes d'un avion. Check-list. Couvercle. Lumière. Moteur. Registres du clavier Grand Orgue, du Récit, du pédalier. Registres tout doux, flûte 8' et 4', pour commencer discrètement. Premières notes hésitantes juste pour voir si l'air passe. Forcément non, ça ne passe pas, il y a aussi des commandes aux pied à enclencher avant. Enfin les tuyaux chantent, et l'instrument décolle.

Un petit tour de piste pour commencer, pièces pour piano car je suis encore organiste cul-de-jatte... Premier prélude du Clavier bien tempéré. Puis le deuxième, en do mineur. Passacaille variée de Haendel. On prend de la hauteur, je m'enhardis à tirer un ou deux registres supplémentaires au grand orgue : plein jeu, prestant.

Un bon petit moment après, on a fait connaissance tous les deux. Les touches qui accrochent un peu, celles qui sont en creux sous les doigts par l'usure de l'ivoire, celles qui ne fonctionnent pas du tout... l'articulation si différente de celle du piano, je prends confiance et la crainte respectueuse de l'énorme machine fait place peu à peu au plaisir. C'est le moment de se mettre au boulot je suis venu pour ça finalement. Avec une vraie pièce pour orgue avec les trois lignes, main droite, gauche, pédale, et toute cette notation nouvelle pour moi, du jeu des pieds : pointe, talon, pied gauche, pied droit... Comme un imbécile je suis resté en baskets et j'accroche toujours deux pédales à la fois. Ça m'apprendra.

Le temps s'arrête, ou passe à toute vitesse, je ne sais pas. Quelques mesures du prélude de Tristan me font rêver au baron de l'Espée... avant que mon jeu plus qu'approximatif me ramène assez vite à plus de modestie.

Et puis finalement, une heure après, j'ai froid malgré la polaire, et la goutte au nez. Atterrissage tout en douceur avec l'aria des variations Goldberg. Je repousse les flûtes, le plein jeu, le prestant... Contact. Lumière. Couvercle. Je suis revenu sur terre. Photo de mon beau vaisseau. L'escalier sombre, la petite porte. La grosse clé dans ma poche, je marche dans la rue ensoleillée. Des mômes font du roller, il y a fête foraine sur le parking ou j'ai garé la voiture. Moi tout simplement je descends du ciel. 2005-02-26)

orgue

Routine. Je quitte les quelques sites amis, dont j'admire la constance des mises à jour, en me disant qu'il serait temps, pour moi aussi, de rafraîchir cette page qui commence à sentir le pas frais. Mais pour dire quoi ? Pas de rencontre exceptionnelle, pas de train en retard, pas d'états d'âme particuliers...

Inventaire. Rencontres exceptionnelles, finalement oui. Par le truchement d'un ami virtuel, rencontre par courrier, mail et téléphone, du petit-fils de Gustave Lyon, génial ingénieur et acousticien, patron des pianos Pleyel dans leur grande époque, et concepteur de la salle du même nom. Ce vieux Monsieur charmant m'a envoyé une jolie monographie, sur son grand-père. Du coup les initiales PWL (Pleyel Wolff Lyon) de mon piano prennent un nouveau sens.

Rencontre en vrai de cousins tout aussi charmants et jusqu'ici inconnus, descendants comme moi de Zacharie Bon, né en 1828 dans l'île d'Oléron, cantonnier de son état et père de neu z'enfants comme disait paraît-il mon arrière-grand mère (dont il était le beau-père). Ces cousins, généalogistes passionnés, ont découvert à Zacharie un dixième enfant, ainsi qu'une seconde épouse (il était veuf à trente-cinq ans), donc une branche insoupçonnée de la famille...

Rencontre par la télé, puis Radio Suisse Romande, de Wanda Landowska, dont je ne savais pas grand chose sinon qu'elle avait redécouvert Bach et le clavecin, qu'elle jouait un instrument bizarre, plus ou moins monstrueux (un Pleyel, oeuvre de Gustave Lyon justement), et d'une façon qui aujourd'hui fait sourire les baroqueux. Découverte bien au delà de cette caricature, d'une personnalité extraordinaire vouée entièrement à la musique en général, et au clavecin et Bach en particulier. Coup de foudre.

Quelques mails chaleureux de copains, des correspondants habituels ou parfois perdus de vue depuis longtemps.

Rencontre tous les jours enfin de mes trente enfants de 3-4 ans (plus fort que que Zacharie !), dont Benjamin, petit poucet blond qui me dit lundi :
– Maître, tu n'es plus malade ?
– Non, je tousse encore un peu, mais je ne suis plus malade.
– Alors, tu peux me faire un bisou, maintenant ?

La routine, quoi. (2005-02-02)

Landowska

La Pierre

C'est un pays de calcaire et de pins tordus, haut, tourmenté et vaste, tout au bout de la France, là où la montagne basque perd ses prairies et ses forêts et se fait si âpre qu'il suffira d'une borne rongée, dans ce désert hérissé et sans nom, pour en faire l'Espagne [...] Souvent, même en été, le brouillard envahit ces pâturages escarpés, que d'étranges effondrements rocheux criblent de leurs pièges. Royaume de la nuée, de la pluie et de la bourrasque. No man's land également étranger aux deux patries humaines que sa désolation sépare.

Ça, c'est le début du livre Le gouffre de la Pierre Saint-Martin, de Haroun Tazieff. Un livre trouvé au fond d'un carton dans le grenier, à l'âge de douze ou treize ans, lu peut-être vingt fois depuis. Livre déclencheur de belles aventures adolescentes dans les trous du Poitou, puis la vie a fait que je suis devenu spéléologue en chambre plus que de terrain. Magie d'Ebay, j'ai trouvé la semaine dernière Le Gouffre dans son édition originale (je n'avais qu'un livre de poche très très fatigué) pour quelques euros.

Du coup la folie de La Pierre m'a repris... Il y a quelques années, avec mon fils Yvain, on s'était échappés une journée pour voir en vrai ces paysages de mes rêves. Pas déçu... Même si la route passe désormais au ras de la fameuse borne frontière, quand il fallait trois heures de marche depuis Sainte Engrâce du temps des pionniers, même si une affreuse station de ski fait tache dans le paysage, celui-ci reste d'une beauté à couper le souffle.

Le comble, c'est qu'ayant fait le voyage exprès pour ça je n'ai même pas identifié avec précision le fameux puits Lépineux du bouquin. Il y a tant de trous dans le secteur, et je n'avais en mémoire que le mauvais croquis de mon livre... Mais la Pierre, ce n'est pas qu'un puits, c'est tout un monde de surface, et surtout un fabuleux monde souterrain : plus de 50 km de développement, 1300 mètres de profondeur, des salles de 200 mètres de haut (la Verna)... D'autres trous sont aussi ou plus difficiles, plus longs, ou plus profonds. Mais la Pierre est le gouffre mythique dont rêvent tous les spéléos – véritables ou en chambre, une sorte de Cap Horn souterrain... Sans doute parce que le site incomparable. Parce que longtemps à la fois le plus profond du monde, un des plus vastes, et des plus difficiles. Parce que la mort tragique et déjà médiatisée de Marcel Loubens en 1952 (par Ebay j'ai aussi trouvé le Paris-Match de l'époque, tristement égal à celui d'aujourd'hui...) Parce que Tazieff, Casteret, Cosyns, Queffélec... de sacrées pointures, des spéléos mais aussi des scientifiques et des écrivains.

Mais passé quarante balais, mon record personnel à -18, faut se faire une raison, les puits de 300 mètres c'est pas pour Bibi, et même si un tunnel permet depuis longtemps l'accès à la salle de la Verna c'est pas ouvert vraiment aux simples rêveurs. Pas demain la veille que j'irai y traîner mes bottes. Pourtant j'aimerais bien... D'autres plus chanceux y ont même fait de la montgolfière, est-ce moins ridicule ?

Enfin. Que la Verna, et toute la Pierre, reste dans son obscurité glacée, accessible aux seuls vrais spéléos, c'est bien comme ça. Pas de lumière. Pas de rambardes. Pas de files d'attentes, de guichets, de toilettes, de gamins bruyants, de crèmes solaires, de cartes postales. Laissons ça aux toutous de l'hiver dans leurs combinaisons fluo.

La Pierre a été, est, et restera longtemps je l'espère longtemps le royaume du rêve. (2005-01-21)

Borne frontière

Liens :

  • L'histoire du gouffre sur le site de l'ARSIP.
  • Un autre début splendide, celui de Jusqu'au fond du gouffre, de Corentin Queffélec.
  • Expéditions de 1954 et 1960 sur Juraspeleo.com. Bien plus qu'un simple site spéléo, voilà un site admirablement bien fait, véritable travail de bénédictin tant dans l'exhaustivité que la qualité des textes et du graphisme. Chapeau bas au webmaster Jean-Claude Frachon, qui est aussi amateur de Contrepets, preuve que c'est un homme de qualité. Un site qui met le Net en feu !
  • Toujours sur Spéléojura, une extraordinaire revue de presse spéléologique, magnifiquement numérisée. Avec, forcément, les premières expés à la Pierre.

  • Charlie. Il y a des jours ou, même si le soleil ne perce que tardivement le brouillard, d'autres soleils illuminent la journée.

    D'abord, c'est l'accordeur qui est venu, et a remis le piano à nouveau jouable (ledit piano en était tellement surpris et content, qu'il a cassé une corde – sbling ! – au nez de l'accordeur). Donc le Do3 n'a plus que deux cordes au lieu de trois il faudra faire avec. Mais au moins il sonne juste.

    Et puis ce soir le téléphone qui sonne. Vous savez que je déteste cette invention diabolique. Mais là c'était rien que pour du bonheur. Une voix pas entendue depuis plus de vingt ans, celle de Charlie, chef d'orchestre de l'Union Musicale de Civray dont je fus le hautbois solo (parce que j'étais tout seul) une bonne douzaine d'années, de huit à vingt ans et sans doute même un peu plus. Malgré plein de défauts, j'ai au moins une qualité, celle de me souvenir toujours de ce que je dois, et à qui je le dois. Je dois à Charles, ou Charlie, l'amour de la musique.

    Aussi, même si on ne se voyait plus, il a toujours eu sa petite carte de voeux chaque année, à laquelle il a toujours répondu. Cette année, 83 ans, il joue toujours du trombone (il était premier prix du Conservatoire royal de Bruxelles), mais problème de canal carpien, ne pouvait pas écrire pour me répondre, d'où le téléphone.

    Il faut vous dire que Civray en Poitou, au sud de la Vienne, à la limite du département hostile, sous-developpé, et honni, de la Charente, était à l'époque une bourgade de 3000 habitants. Charles De Cock était prof de musique au collège et au lycée, mais surtout directeur de l'harmonie l'Union Musicale, forte de cinquante à soixante membres de tous âges et horizons sociaux, mais qu'il menait d'une main de fer et avait amené à un niveau musical plus qu'honorable.

    Il y avait au saxo baryton Monsieur Gourdonneau, quatre-vingt balais bien sonnés, qu'on appelait le Père Pout-Pout (c'est marrant maintenant les enfants m'appellent comme ça) dont on disait qu'il n'avait jamais changé l'anche de son sax, qui effectivement était toute noire.

    Il y avait le gros Marcel, Guy le charcutier si gentil qui arrivait toujours à la répétition de 21h00 à 21h40, quand il avait fini sa journée et rangé son labo, un autre Guy le peintre au sax alto, qui chauffait toujours son instrument avec la même phrase Doooooooooooo-La-Sol-Mi-Ré-Do. Le troisième Guy, aux timbales, qui ressemblait à George Harrison jeune et n'arrêtait pas de déconner. Kiki au sax ténor que je n'aimais pas parce que je l'avais entendu me traiter de petit con – ce que j'étais sans doute. Ça c'était les adultes, aux gros instruments, trombone, tuba, grosse caisse et nous tous les mômes aux petits : flûtes, clarinettes, hautbois. Tout un monde non pas lointain mais tout proche, avec ses amitiés, ses tensions, ses jalousies que Charles réussissait à rassembler, et à faire jouer aussi bien marches militaires qu'ouvertures de Wagner, Bizet, Rossini (ah, le hautbois de l'Italienne à Alger...) pièces de genre de Ketelbey, ou les Steppes de l'Asie centrale de Borodine.

    Lui consacrait toutes ses soirées, ses mercredis, ses samedis, à l'école de musique dont il était le seul prof (par la suite, nous les jeunes on l'aidait un peu). Avec lui on apprenait aussi bien les instruments dont il jouait très bien : trombone, trompette, que ceux dont il jouait un peu : sax, clarinette, flute, ou pas du tout comme le hautbois.

    Les plus accrochés allaient ensuite au conservatoire à Poitiers, quand les parents pouvaient les y conduire (50 km, et tout le mercredi après-midi bloqué, avec des prodiges de synchronisation des cours et dérogations en tous genres pour échapper à la chorale, l'orchestre). C'est de l'Union musicale qu'est sorti le compositeur Thierry Lancino ou le cor solo de l'Orchestre National de France Vincent Léonard qu'on appelait P'tit Léo (en ajoutant : petit, mais costaud). D'autres aussi sont devenus musiciens professionnels ou professeurs de musique, ou tout simplement restés des amateurs dans mon genre. C'était comme on dit un passeur, pas toujours facile de caractère mais un passionné.

    Tout ça m'est revenu en mémoire ce soir, avec sa voix à peine vieillie : je lui ai dit la chance que c'était pour nous, cet orchestre d'harmonie, dans cette petite ville. Que mes enfants n'étaient pas musiciens en partie parce que les écoles de musique en demandaient trop : trop de travail, trop de temps. C'est le prix pour devenir un musicien d'élite mais comme il me disait ce soir :« faut-il vraiment apprendre à lire les cinq clés à un gamin quand il n'utilisera jamais qu'une seule ? Faut-il vraiment des dictées à deux voix, à trois voix, pour jouer d'un instrument ? Tout le monde ne sera pas musicien professionnel. » Tout cela il l'avait appris, moi aussi, au conservatoire, après. Et il est vrai qu'une fois « sur les rangs » de l'harmonie peu d'entre nous arrêtaient (un peu aussi par crainte du chef).

    En attendant, on faisait quand même de la musique. Avec bonheur, avec passion. Tout ça, je n'ai pas trop su lui dire, enfin, pas aussi bien que j'aurais voulu. Mais était-ce vraiment nécessaire après tout, je pense que me savoir toujours un peu musicien lui suffit, et surtout, son Union Musicale continue, avec un nouveau chef, mais toujours avec lui, 83 ans, au trombone. (2005-01-14)


    Light my fire. D'une façon générale, j'aime bien la technologie et la technique. J'aime bien les hélicoptères, les ordinateurs, les appareils photos (argentiques et mécaniques, pas les numériques), les instruments de musique en général, les orgues Hammond à roues phoniques et les pianos Pleyel en particulier.

    En revanche je déteste cordialement le téléphone en général et les portables en particulier, et tous les machins à écran, câbles et menus ésotériques avec lesquels nous sommes obligés de vivre en soi-disant intelligence. De tous ces appareils, j'ai une aversion particulière pour le magnétoscope.

    Pourtant c'est bien de pouvoir enregistrer des films qui passent trop tard, et conserver ceux qu'on aime. Le problème, c'est que je n'ai jamais réussi à programmer convenablement cette saloperie d'appareil.

    Magnétoscope et télé, encore, ça allait à peu près. Depuis le déménagement, on doit faire en plus avec une antenne parabolique et son décodeur (parce qu'on ne capte pas autrement), ce qui oblige à jongler avec quatre télécommandes, puisque l'inévitable lecteur DVD aussi en a une, et une prise de tête de cinq minutes à chaque fois qu'on veut regarder des images.

    Pour la télé, mettre la télé sur AV, le scope éteint, le décodeur sur la bonne chaîne en espérant que l'antenne derrière n'ait pas foutu le camp comme elle le fait régulièrement, l'ampli de la chaîne sur Tape2 (logique) et le son de la télé à zéro. Pour le DVD, idem, sauf chaîne sur CD, et décodeur sur Aux (sans se tromper de zappette). Pour regarder une cassette sur le scope, appeler les enfants et leur demander de régler le bazar. Pour enregistrer une cassette, appeler le beau-père et prétexter qu'il a 360 chaînes sur sa parabole pour lui pleurer l'enregistrement (l'appel fait de toutes façons plaisir à Mamie donc c'est pas du temps perdu). Summum du summum, enregistrer un film sur le scope et regarder un DVD en même temps : bien sûr faire configurer ça par les enfants, mais en plus débrancher et rebrancher différement les cables derrière, tirer l'étagère, faire tomber l'icône russe souvenir de famille par terre, s'apercevoir que zut elle a pris encore un gnon, négocier l'annonce dudit gnon à Madame, et enfin tout recommencer quatre fois parce que forcément l'antenne de la parabole s'est encore décrochée du décodeur parabolique. Et encore je reste poli.

    JE HAIS LES MAGNÉTOSCOPES !!!

    Aujourd'hui, enfin hier, enfin je ne sais plus, c'était le pompon. Hier soir, la petite voulait enregistrer à 23h30 un film avec Montand et Carole Laure, qu'on aime bien tous les deux (elle est bien belle, Carole...) Elle, pas folle, le scope elle n'y touche jamais, elle commande et à moi de me débrouiller avec les zappettes, les boutons, les menus. Et il y avait ensuite, sur une autre chaîne, un concert des Doors. Depuis un an je suis fan des Doors (il m'aura fallu quarante ans et un collègue de travail tout sauf aimable pour les découvrir). Les Doors, j'en ai des disques, mais je ne les avais encore jamais vus en images. Alors, forcément c'était la fête : pour Jim Morrison, évidemment, mais surtout pour Ray Manzarek, l'homme aux claviers. Mais je vous reparlerai une autre fois de Manzarek et ses claviers, si j'oublie, rappelez-le moi.

    Donc, enregistrer deux films, à deux heures différentes, sur deux chaînes différentes. Et les enfants qui étaient déjà couchés. Comme j'avais il y a quelques jours réussi à enregistrer un docu en différé, j'ai dit  : « Pas de problème pour le film, et je me me relèverai pour les Doors. ». Parce que rater le film, c'était embêtant, mais Ray Manzarek, son piano basse et son Vox Continental, pas question.

    Donc j'ai réussi à programmer le film, puis à programmer la montre de triathlon (je ne fais pas de triathlon, mais elle m'accompagne dans l'eau quand je vais palmer) pour sonner à 1h25. Pas de la tarte, je vous le promet, là aussi, avec les quatre boutons, entre les fonctions de chrono, réveil, et autres trucs dont je ne sais pas à quoi ils servent, ni ce qu'ils veulent dire. Enfin la montre sonne à 1h25, je me lève comme au temps des pompiers et descends au salon. Demi-surprise, le film de Montand n'a pas été enregistré. Aïe, la petite va pas être contente. Enfin, heureusement, pour les Doors y'a qu'à changer de chaîne et appuyer sur le bouton. Donc je change la chaîne du décodeur parabolique, et appuie sur le bouton rouge du scope. Et s'affiche l'icone Record. YES ! Je regarde cinq minutes les Doors, son au mini pour ne pas réveiller la maisonnée. En me disant, vivement demain, je me fais le concert tout seul à fond les manettes.

    Et donc ce soir, les enfants dans leurs chambres, Madame à son cours de danse, j'introduis voluptueusement la cassette dans la fente étroite et mystérieuse du magnétoscope. La petite porte s'efface sans broncher, tout baigne dans l'huile. J'effleure doucement le bouton Play. Les images apparaissent, nettes, bien contrastées, sans parasites. MAIS PAS DE SON !!! La télé à fond, à peine un murmure inaudible derrière un ronflement de bête féroce. Et Jim Morrison hurle dans son micro. Et Manzarek en transe sur son Vox. Et je n'entends rien !!! Un espoir, le magnétoscope des enfants en haut (ben oui, on a deux scopes...). Pareil, en pire.

    Ce soir j'ai compris la solitude des sourds. Demain, j'envoie tout le monde à l'école, à la danse, en courses, au diable, et je me fais les Doors en CD, sur la vieille chaîne sans télécommande, mais à fond. Non mais. (2005-01-11)

    Manzarek

    Codicille, sinon épilogue, le lendemain. Je viens d'enlever tous les gros mots écrits hier sous la dictée de la colère, on y perd en spontanéité mais sur la longue route c'est sans doute mieux. Cette nuit la montre Iron Man s'est mise à sonner sans qu'on lui ai rien demandé, à 1h25, alors qu'il n'y avait aucun concert des Doors à la télé, et que je rêvais benoitement, sans doute d'un monde où les machines seraient au service de l'homme et pas le contraire. Salut, et fraternité.(2005-01-12)


    Tsunami. Les journalistes appellent ça je crois la loi de Mc Lurg. En gros, la valeur de l'information dépend essentiellement de sa proximité. Cela ne semble pas à première vue s'appliquer à la catastrophe de l'Asie. Pourtant on se disait l'autre jour en famille que malgré l'ampleur, et la couverture médiatique de cette catastrophe, elle nous semblait moins présente dans les médias que celle du 11 septembre 2001 pourtant minime en comparaison –  du moins dans le nombre de victimes. Finalement, oui, moins proche de nous.

    J'en ai un peu honte, mais je ne suis pas vraiment touché par les images, les chiffres, les compte-rendus, pas plus que je ne me sens concerné par cet appel à la solidarité qu'on nous présente comme allant de soi, comme un rab de téléthon. Que les générosités se soient exprimées, des milliards trouvés si vite pour aider les sinistrés, ces moyens militaires, oui c'est bien. En même temps, et tant pis si encore une fois on compare ce qui n'est pas comparable, quelle solidarité s'est mise en place pour le Rwanda ? Pour les famines récurrentes, pour le Sida qui ravage l'Afrique ? Quelles voix pour dénoncer l'embargo sur l'Irak et les millions d'enfants qui en sont morts ? Quels reportages à la télé, quelles mesures internationales, sur la catastrophe de Bhopal, ses quinze mille morts et ses huit cent mille victimes (merci Daniel Mermet) ?

    Peut-être parce que les victimes de catastrophes naturelles, même éloignées, sont aussi finalement plus proches de nous, plus politiquement correctes que les victimes de nos guerres, nos égoïsmes, notre recherche effrénée du profit. On vexera peu de monde, on ne contrariera que peu d'intérêts en les aidant de tous nos moyens (encore une fois, je m'en réjouis, et tant mieux). Et il est peut-être plus facile pour sa conscience, d'envoyer un chèque à Médecins Sans Frontières pour les petits orphelins d'Asie, que de regarder dans les yeux le SDF du coin de la rue. Enfin, une telle catastrophe économique pour les pays victimes, est du pain bénit pour notre propre économie (puisqu'il faudra reconstruire). Et si on ne le dit pas de façon aussi crue, je ne peux pas croire, que certains ne s'en frottent pas déjà les mains.

    Je ne peux m'empêcher de penser, quand je vois l'efficacité apparente, la puissance d'une mobilisation mondiale, à ce que pourrait-être une volonté politique générale, d'une vraie solidarité mondiale. Ici, en France, déjà. Puis avec les trois-quarts du monde, dont nous pillons allègrement les ressources et que nous maintenons délibérément dans cette pauvreté qui nous arrange bien (nos ordinateurs seraient bien trop chers, si on les faisait fabriquer ici... ils achètent nos hélicos et nos obus, ça fait des emplois, et puis imaginez tous les chinois, tous les africains, avec deux voitures par couple.)

    Du Tsunami, j'en ai un peu honte, mais du flot d'infos auditives, visuelles, je ne retiens que deux images : la célébrissime Vague de Hokusai, que j'ai toujours, mentalement, associée à ce mot. Et puis, dimanche matin premier janvier, le Philarmonique de Vienne qui n'a pas joué la Marche de Radetzky au Concert du Nouvel An. Je suis un inconditionnel de ce concert, j'aime la musique légère des Strauss, et ce parfum délicieux d'une société révolue et d'un siècle qui n'en finit pas de finir. Jouer la Marche de Radetzky cette année aurait été effectivement indécent. Mais ce n'est pas la musique qui est indécente : c'est notre occident jouisseur, égoïste, irresponsable, qui va au concert en smoking quand le peuple crève.

    Mais, vous-même, qui parlez si bien, que faites-vous pour le monde ?

    Moi, rien. Je lance des mots, dans l'infini du cyberespace, comme on fait des ricochets sur l'eau. Et je joue Bach sur mon piano tellement désaccordé, qu'on dirait du Scott Joplin. (2005-01-04)

    Hokusai

     

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