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La réussite et la faillite de
l'Aéropostale découlent d'une chronologie qui ne
doit pas échapper...
les noms de Mermoz et de Couzinet sont
indissociables.
Joseph Kessel.
Le Comité de Direction de l'Aéropostale, sous la
nouvelle présidence de Raoul Dautry, fait face aux
difficultés artificiellement créées à l'Aéropostale
par le ministère de l'Air en 1931.
Mais il faut traverser l'Atlantique.
13 août 1932
René Couzinet fait la connaissance de Mermoz.
12 octobre 1932
L'Aéropostale se met d'accord avec Couzinet.
Le 7 janvier l'Arc-en-Ciel part du Bourget pour
Istres d'où il décolle le 12 janvier 1933, toujours
sans autorisation d'ailleurs, enlevant ses 14,5
tonnes sur 900 mètres, en 32 secondes.
Grâce à la radio de Manuel, le monde entier suit le
vol. Couzinet accompagne l'équipage.
Escale à Port-Étienne où on change une vitre de la
carlingue, mais les 3 936 km parcourus (à 237 km/h) sont
déjà plus que l'Atlantique.
Et il reste encore essence et huile pour cinq heures de
vol.
À Saint Louis la pluie battante retarde un peu le
décollage, mais l'arrivée à Natal est saluée par une
foule en délire.
L'Arc-en-ciel a parcouru ses 3 178 km en 14 h 30 (
227 km/h de moyenne ) . Les télégrammes de félicitations
arrivent. L'enthousiasme est général.
L'Arc-en-Ciel va faire Natal - Rio, puis Rio - Buenos
Aires, où il aterrit magnifiquement, vent arrière, sous
une pluie torrentielle. Nouveaux télégrammes de
félicitations.
Pour Mermoz ce voyage constitue la preuve définitive
que l'avion peut relier la France à l'Amérique du
Sud et que, sur mer, la sécurité est dans la
vitesse.
René Couzinet est fait chevalier de la Légion
d'Honneur pour services exceptionnels rendus à la
cause de l'aviation française. Il demande au
gouvernement son appui financier pour que cet unique
avion commercial français poursuive une mission
particulièrement pressante en raison des efforts de la
concurrence. Réponse du ministre Pierre Cot :
« Votre demande immédiatement étudiée avec
intention d'apporter l'aide maxima compatible
avec les possibilités actuelles à votre initiative hardie
couronnée de succès continus qui font honneur à
l'aéronautique française. »
Mais aucun soutien réel n'arrive, aucun marché
n'est préparé.
Seul résultat : le gouvernement autorise
l'Arc-en-Ciel à faire plusieurs traversées. Mermoz
remonte l'Arc-en-Ciel sur Rio, c'est le premier
avion au monde à faire les 2 400 km sans escale, tant est
grande la violence des perturbations atmosphériques. Puis
il rejoint Natal en moins de 10 heures (à 225km/h).
Mais à Natal, l'essence locale commet des dégâts
gênants et plus encore, le terrain est miné par les
fourmilières et s'oppose au décollage en charge,
l'Arc-en-Ciel pesant quatre à cinq fois plus que les
avions de service. Avec les pluies diluviennes, il
s'enlise et fait différer le retour jusqu'à la
fin des travaux de piste, faits avec plus de convictions
que de moyens.
15 mai 1933
Mermoz décolle enfin pour Dakar. Incident de fuite
d'eau au moteur gauche impossible à réparer. On
compense avec tous les liquides disponibles : café,
champagne... urine ! La température s'élève : eau,
huile 90°, température ambiante 36-38°. Mermoz coupe le
moteur gauche et ralentit le droit pour équilibrer. Mais
l'Arc-en-Ciel termine sa route, premier avion à faire
l'aller-retour par ses propres moyens et se pose à
Dakar de nuit, sur un terrain court à peine balisé par
des chiffons d'essence et deux moteurs seulement.
Nouveaux télégrammes de félicitations.
Retour au Bourget après arrêt à Cap Juby : la jauge
d'essence encrassée laissait à penser le vide des
réservoirs. Décollage sur la plage sans moteur central
réparé en vol 10 minutes après par Collenot. 1
500personnes portent Mermoz en triomphe. Pierre Cot
établit un marché de prototypes.

Mais le temps presse. Les Allemands ont deux projets
dont ils sont conscients qu'aucun ne peut être
définitif :
- service hebdomadaire de deux zeppelins (en août
1933, ils enlèvent 60 % du courrier à la France à
chaque voyage). Un de ces dirigeables avait déjà
effectué le tour du monde en 1929, en 21 jours 7
heures. Le Graf Zeppelin avait les caractéristiques
suivantes :
- longueur 236 m de long
- largeur 30 m
- PTC 110 tonnes
- altitude 250 m
- autonomie 10 000 km
- vitesse 117 km/h
- passagers 20 personnes
- équipage 40 hommes ;
- traversées par hydravions Dornier, divisées en deux
grâce au bateau Westphalen stationné au milieu de
l'Atlantique et qui relançait l'hydravion au
moyen d'une catapulte.
Mermoz et Couzinet y répondent en prévoyant trois
étapes :
- mise en fabrication de quatre trimoteurs capables
de voler à 300 km/h ; pendant ce temps, utiliser
l'Arc-en-Ciel pour les traversées Dakar-Natal
;
- construire rapidement deux ou trois autres
Arc-en-Ciel ;
- étudier un projet d'avion à cabine étanche pour
voler à 6 000 m et 300 km/h donc au dessus du
pot-au-noir et entièrement de jour.
Mermoz confirme par un contrat exclusif avec le
Portugal l'escale à Maio-Cap vert, car il veut
profiter de Cap Vert et de Fernando de Noronha pour
partager le parcours.
C'était sans supposer qu'Air France, via Air
Orient, allait résilier cet accord portugais du Cap Vert,
laisser tomber les contrats argentins, chiliens,
uruguayens, etc... Et en même temps, le gouvernement
autorise le survol de la France par les zeppelins sans
contrepartie, pas-même l'engagement de
non-concurrence.
Même autorisation pour les américains de survoler la
Guyane.
Mermoz se bat contre le projet de pool franco-allemand
qui veut que la Lufthansa profite des bases qu'il a
installées, assure le trafic régulier et partage les
bénéfices, alors que la france disposait d'un
monopole en Amérique du Sud pour la poste aérienne à
destination de l'Europe.
Janvier 1934
Couzinet peut enfin établir un projet de marché
définitif de trois Arc-en-Ciel de transition. Mais le
gouvernement exige, avant de l'entériner, six
traversées de l'Atlantique par l'appareil actuel,
une partie importante des paiements n'intervenant
qu'après le troisième aller-retour. On presse. Mermoz
effectuera sans problème les six traversées en cinq
mois.
Enfin, sans problème... dès le deuxième voyage le
retour est compromis par l'état des pistes qui
n'ont pas été entretenues depuis 1933, surtout à
Natal. En attendant la réfection de la piste, Mermoz va
avec l'Arc-en-Ciel tester celle de Fernando de
Noronha : en fait celle-ci ne fait que 700 m et se
termine par un à-pic de 40 à 50 m sur la mer. À
l'aterrissage, de plus, l'avion s'est enlisé
jusqu'au carénage. Ce sont les 200 forçats du
pénitencier qui le dégagent à la pelle et remontent au
pied de la falaise les roches nécessaires au chemin de
roulement. Enfin l'Arc-en-Ciel décolle sur 200 m.
Pendant ce temps, Collenot et les autres ont roulé,
arrosé, empierré... l'Arc-en-Ciel peut quitter
Natal.
Mermoz au retour le laisse à Casablanca et remonte au
Bourget où on lui remet la cravate de commandeur de la
Légion d'Honneur.
Ce même jour, il apprend que la firmes Air-Couzinet va
fermer ses portes, faute de commandes.
Mermoz est ecoeuré et explose dans la presse :
« Ceux qui ne font que de l'aviation en chambre
veulent traiter la question de l'Atlantique Sud sans
la connaître, et sans la comprendre[...]
La vitesse seule sera le facteur essentiel de sécurité et
de régularité [...] Le volume des réservoirs
d'essence et d'huile vides solidement encastrés
dans les ailes ou le fuselage sont un tonnage de
flottaison suffisant [...] Il nous faudrait des audacieux
réfléchis et nous n'avons que des réfléchis avachis.
Ils clament la plus grande gloire de l'aviation
française du plus profond d'un rond-de-cuir
[...]
Le marché des Arc-en-Ciel n'est toujours pas payé
malgré les promesses et les six voyages accomplis...
Continuant ses recherches, Couzinet, allié à Bréguet,
présente un quadrimoteur qui vole à 7 000 m à la vitesse
de 350 km/h et peut se charger de deux à trois tonnes de
bombes. Il est équipé de moteurs à compresseurs qui
augmentent l'arrivée d'air au moteur pour un
meilleur rendement. Il est le seul de cette puissance
dans le monde entier.
Quant au marché des trois Arc-en-Ciel il attend
toujours la décision des services techniques...
Trop tard aussi la confirmation d'un monoplan pour
la course Londres - Melbourne...
Secoué par Mermoz, malmené par la presse, le ministre
Denain réagit enfin et concrétise les promesses : les
trois Arc-en-Ciel et la transformation du monoplan
Londres - Melbourne en vue d'une tentative de record
de vitesse sur le tour du monde : on croit rêver !
Compte-tenu des approvisionnements et travaux déjà
effectués, Couzinet s'engage à livrer chaque appareil
tout équipé, avec certificat de navigabilité dans les
huit à neuf mois après la signature du marché.
Alors que les travaux s'accélèrent à l'usine
de la Jatte, l'associé Bréguet remet en cause le prix
demandé pour les trois arc-en-Ciel.
Alors que Couzinet pense bois pour la rapidité et
l'économie, Bréguet pense métal, avec tout ce que
cela implique comme outillage. À la fin de l'année,
c'est la rupture du contrat d'association.
Fin 1934
Mais l'idée d'une concentration aéronautique
française n'est pas écartée pour autant et l'état
va patronner l'alliance de Couzinet, « le
constructeur
français le plus intéressant » dit-il, avec huit
constructeurs successifs.
Pendant un an, les pourparlers poussés plus ou moins loin
vont capoter... et on commence à regarder les Douglas DC2
qui surclassent la production
européenne. On prétend que l'Arc-en-Ciel est démodé
et qu'il faut abandonner Couzinet à son sort.
Beaucoup de temps perdu, des rapports qui se tendent
et en 1935 le gouvernement annule définitivement la
commande des trois Arc-en-Ciel.
De plus et sur les traces de Mermoz, Couzinet est
devenu la cheville ouvrière et le relais pour
l'établissement et la mise en place de pétitions anti
pool franco-allemand, ce qui n'arrange pas les
relations avec le gouvernement.
Ce que la France ne comprend pas, le Brésil s'y
éveille. Le président Vargas produit un cahier des
charges, traduit et publié dans toutes les langues, pour
la création d'une industrie aéronautique brésilienne.
Les Allemands et les Italiens sont très interessés.
Mermoz et Couzinet étudient longuement le problème. le
Brésil est le pays de la ligne.
En France le support industriel de Couzinet
s'effrite et on tire sur lui à boulets rouges. Au
Brésil par contre sa notoriété et son action
s'étendent à chaque voyage, défendant sa fabrication,
et atteignant à titre de conseil tout ce qui touche à
l'aéronautique. Il enlève la partie et part au Brésil
avec un prototype en gestation qui répond aux nécessités
commerciales.
Alors le gouvernement s'émeut et n'est pas
d'accord pour que l'étranger profite des idées
novatrices de Couzinet. On le rappelle, on le
retient.
Les pourparlers sont menés tambour battant en vue
d'une convention pour la construction d'un
appareil qui s'appellerait Arsenal 01, sous la
direction de Couzinet, mais à l'arsenal de l'air
qui doit s'ouvrir à Orléans, les travaux commençant
de suite dans les hangars militaires du Bourget. Mais
quand même ce marché est subordonné à la renonciation par
Couzinet des créances passées avec le ministère de
l'Air. Aussi illégal qu'incroyable. Couzinet
assigne le ministre Denain en personne au tribunal.
Dans le même temps, il lit dans la presse que son
Arc-en-Ciel est réformé et mis à la ferraille, alors que,
trois ans après la première traversée,
il détient toujours le record, malgré les moteurs à
compresseurs. Il emprunte pour le racheter...
1935
Pendant ces aléas Latécoère met en place trois
hydravions, commandés contre l'avis catégorique de
Mermoz, car ils sont lents et lourds : 20 tonnes pour 200
kg de courrier à 160-180 km/h. Ils sont mis en service et
les avisos n'interviennent plus que comme dépanneurs
éventuels.
À Couzinet en 1934 Mermoz avait déjà dit :
« Ils seraient contents d'une chose, c'est
que je tombe à la patouille. »
Février 1936 :
L'un de ces hydravions, le « Ville de
Buenos-Aires » coule au large de Natal. On note
sur ces séries des déformations, des malfaçons, des
modifications essentielles et profonde qui ont simplifié
et affaibli la construction. Collenot y reste.
« On y passera tous, Monsieur Mermoz. »
Mermoz multiplie les interventions publiques. Rien
n'y fait. On reparle du pool franco-allemand. Déjà on
alterne les départs Air France et Lufthansa. Le zeppelin
devient hebdomadaire. Le jeune beau-frère de Mermoz qui
était son idole se tue en avion et cela éloigne sa jeune
femme. C'est la rupture du ménage.
Tout en s'activant au Bourget à la fabrication de
l'Arsenal 01, René Couzinet conçoit en secret les
plans d'un trimoteur qui permettrait la traversée en
huit heures, et pour lequel Mermoz lui prête de
l'argent, soulignant qu'en cas d'échec du
programme, il ne lui demanderait pas de
remboursement.
Parallèlement, il construit un trimoteur postal pour
le Brésil. Il sera racheté ultérieurement par la
Compagnie Postale Française, mais la guerre en
interrompra l'utilisation.
De même qu'elle interrompra l'avenir d'un
bombardier quadrimoteur volant à 510 km/h : ce sera la
vitesse du Super-Constellation 15 ans plus tard. Toujours
l'avance technique de René Couzinet. Il a été détruit
par les Allemands à Toulouse.
Interrompu aussi le quadrimoteur de transport...
Novembre 1936Couzinet et Mermoz se donnent
rendez-vous à Rio pour leur société brésilienne. Couzinet
part de Francfort en zeppelin Hindenburg. Mermoz « fait »
le courrier. Il part donc de Dakar avec l'hydravion
Croix du Sud, équipé de quatre moteurs entrainant quatre
hélices tractives et quatre hélices propulsives. Peu
après son départ il doit revenir, une des hélices
vibrant. On révise. Nouveau départ et ... après... un
message :
« Coupons moteur arrière droit. »
Et plus rien, plus jamais... rien. On pense qu'une
hélice aura sauté par vibration, cisaillé le fuselage et
que l'hydravion aura coulé en quelques instants. Les
secours dépêchés sur place n'en retrouveront
rien.
Couzinet est atterré. La France entière est en
deuil.
Mermoz fait partie de ces morts qui ne sont plus, mais
qui ne sont jamais absents non plus. Il disait :
« L'accident, pour nous, ce serait de mourir
dans un lit. »
Et aussi :
« Je regarde loin devant moi, et je ne me retourne
que pour les amitiés disparues. »
Joseph Kessel :
« Je ne sais comment vous expliquer ça. Il y avait
le grand Mermoz, Mermoz tout court, et il y avait Jean.
Ils étaient différents et pourtant c'était la même
chose et ils allaient ensemble. »
Et ensuite ?
Malgré les avatars du Ville de Buenos Aires et de la
Croix du Sud, Latécoère a construit sept nouveaux
appareils de ce type, qui produiront sept accidents et
feront 112 morts.
Air France dira :
« On ne les a pas commandés, mais il fallait bien
les utiliser puisqu'ils existaient. »
Mermoz disparu, il faudra attendre 30 ans une nouvelle
génération pour que naisse l'espoir d'une
véritable chance nouvelle. La remontée de l'Europe
aéronautique sera dans la coopération de cinq pays pour
construire l'Airbus et reposera en France sur Marcel
Dassault.
Le résultat est dans le temps contre lequel Mermoz a
toute sa vie combattu.
Paris - Buenos Aires :
- 1930 : 2 jours (avion) ± 8 jours
(bateau) + 2 jours (avion) = 12 jours
- 1933 : l'Arc-en-Ciel : 53 h
30 hors escales
- 1946 : DC4 : 58 h
- 1948 : 33 h 30
- 1954 : 24 h
- 1960 : Boeing 707 : 15 h
- 1974 : Concorde : 6 h 30
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