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Ernst Leitz

Un juste

20-09-2007

Il y a des soirs, où l’on rentre fatigué du boulot, juste à l’heure pour le dîner, dont on ne profite pas trop parce que la tête n’est pas encore là où elle devrait être, avec femme et enfants.

Entre la crème au chocolat et le raisin, les cinq minutes quotidiennes et salutaires de Guignols sur Canal+ : le rire est toujours au rendez-vous, mais il est toujours amer. Enfin un petit espace d’intelligence, de liberté et de résistance, c’est toujours ça de pris.

J’ai failli tomber dans la facilité morbide de rester sur le canapé à écouter les propos de notre Président, dans la boîte à Sarko. Et puis la petite m’a entraîné à sortir le chien, et c’était bien mieux comme ça.

De retour, cependant, il restait comme un poids, un fardeau à évacuer. Envie d’écrire pour se soulager. Je pensais mettre une pleine page de copier-coller « J’aime pas Sarko » mais c’était trop facile. Puis, juste un lien vers une page de Phil de Jonkheere, extremedroite.txt, mais comme d’hab’ je me suis perdu dans son Désordre. Impossible de trouver le texte en question, mais toujours des surprises et de belles images.

Alors, ça m’a rappelé qu’hier, j’étais tombé tout à fait par hasard, (si tant est que le hasard ait sa place dans la navigation sur liens hypertextes) sur une page de blog évoquant Ernst Leitz.

Le nom ne vous dit peut-être pas grand chose. Leitz, c’est une marque d’optique allemande, fabricant entre autres jumelles, instruments de topographie, et le fameux Leica, inventé par Oskar Barnack. Je connais un peu le Leica, j’en ai rêvé des années, et c’est aujourd’hui le seul appareil photo numérique que je serais tenté d’acquérir — mais pas dans mes moyens loin s’en faut. Non, je n’achèterai pas de Leica M8, ni aucun autre numérique d’ailleurs.

Où en étais-je ? Ernst Leitz. Donc, le patron de l’entreprise qui fabriquait des Leica. J’ignorais, comme presque tout le monde, que Ernst Leitz fût, entre 1933 et 1939, un juste, comme le fameux Schindler de la liste. À plus petite échelle, mais prenant les mêmes risques,.

C’est dans un bel article du Monde, du 17 février 2007, que je me permets de citer :


Le scénario de ces discrets sauvetages était bien au point. Ernst Leitz embauchait un jeune juif qui bénéficiait d’une formation plus ou moins longue dans l’usine familiale de Wetzlar, au nord de Francfort. Sous un prétexte professionnel, l’apprenti recevait ensuite un billet pour New York, payé par le patron, des lettres d’introduction rédigées par ses adjoints et un visa obtenu par l’entreprise. Sans oublier, bien sûr, l’indispensable appareil photo.

Ernst Leitz a permis ainsi à 23 juifs de quitter l’Allemagne en voie de nazification, avant d’être contraint lui-même à adhérer au parti des singes bruns, comme il les appelait, pour sauver son entreprise et ses employés. J’imagine la tempête dans le crâne. Cela lui vaudra d’être inquiété au moment de la dénazification, mais acquitté avec de nombreux témoignages en sa faveur.

En ces temps incertains, mi-bleus, mi-bruns, où la chasse à l’homme et à l’enfant est en passe de devenir sport national, le souvenir de M. Leitz m’a réconforté, et redonné un peu d’espoir. Ce qu’il a fait, c’est sûr, aucune bête ne l’aurait fait. Mais M. Leitz n’était pas une bête : un homme. Juste un homme, un homme juste. Salut, respect, et fraternité. (Photo : www.summilux.net)