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Le témoin

03-05-2008

Je pensais connaître un peu le gotha des photographes, même si je suis resté des années sans m’y intéresser vraiment, et qu’il n’existe plus un seul magazine digne de ce nom sur la photographie.

Aussi je ne suis pas très fier de mon ignorance, jusqu’à la semaine dernière, du nom comme du travail, de James Nachtwey. Faut dire que son nom n’est déjà pas facile à mémoriser ; mais non, je n’en avais jamais entendu parler.

Depuis quelques temps où j’ai repris le chemin de la boutique du photographe, et fait copain avec lui, et on cause entre le comptoir et la tireuse comme au bon vieux temps avec mon pote Pierre Servera à Rodez, ce qui me rajeunit un peu même si l’équipement a bien changé en 15 ans. Là où Pierre évoluait entre agrandisseur, Nikons, Hasselblads et chambre Sinar, Gilles passe le plus clair de son temps devant ses écrans de PC. Mais la passion photographique et le métier de l’artisan sont toujours là.

Donc on parlait photo et photographes. J’ai dû évoquer de mes préférés du moment, Atget, Denis Brihat et surtout Claude Batho qu’il ne connaissait pas. Comme je m’en étonnais, il m’a regardé d’un air mystérieux, et m’a dit : « je n’ai qu’un seul livre de photographies. Il me suffit, je n’en veux pas d’autres, il y a tout dans celui-là. ». Moi, forcément un peu curieux, je demande quel est cet oiseau rare, et il m’a descendu de son studio un énorme pavé noir, L’enfer de James Nachtwey. J’ai ouvert des yeux comme des fish-eye, et le bouquin là sur le coin du bureau.

Le photojournalisme ne m’intéresse pas tellement d’habitude. Les images hélas se répètent toujours un peu pareil. Mais là c’est autre chose.
Nachtwey est le photographe de l’horreur et de la souffrance. Son livre est insoutenable : famines, guerres, misère, s’exposent en double page dans un noir et blanc cru et sans même l’atténuation d’un esthétisme et d’une empathie dont les enveloppe un Sebastiao Salgado. Mais comme une pudeur devant l’horreur mise à nu.

Qu’il soit sous les balles, dans les orphelinats roumains, à Tchernobyl, Ground zero ou dans les charniers, ses compositions sont irréprochables. Mais ça ne compte pas. C’est juste qu’on se demande comment cet homme-là peut photographier de telles choses, de telles douleurs, sans voyeurisme aucun, sans se faire lyncher par les gens qu’il photographie. « I have been a witness, and these pictures are my testimony. The events I have recorded should not be forgotten and must not be repeated. » Je suis un témoin, ces images sont mon témoignage. Les évènements que j’ai enregistré, ne devraient pas être oubliés, et ne doivent pas se reproduire.

Un témoin. Il voit comme voient les gens qu’il photographie, et qui le laissent peut être faire son travail parce qu’ils le perçoivent instantanément comme solidaire, et pas un quelconque chasseur de scoops.

J’ai emporté l’Enfer à la maison, on l’a tous regardé, avec effroi, comme on regarde les photos des camps de la mort, sauf que Somalie, Tchétchénie, Rwanda, sont des souffrances, des génocides d’aujourd’hui que nous occidentaux nantis laissons se dérouler ou même entretenons.

Je l’ai rapporté le lendemain à son propriétaire, qui m’a dit : « ce bouquin, quand je l’ai vu, je me suis dit ce sont les seules photos que je serais incapable de faire. Pour cela, que je n’en ai pas d’autres. »

(Photo © James Nachtwey. Lire aussi le portrait de Nachtwey dans Libé, et un extrait vidéo du film War photographer de Christian Frei, consacré à James Nachtwey.)