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À Jean-Claude Bourdais, et Quentin.

07-05-2008

En rentrant à Thiron-Gardais, je comprends l’excitation des secouristes, des pompiers, des urgentistes. L’impression d’avoir été utile, être content d’avoir été là à ce moment-là, quand il fallait, d’avoir sauvé la vie d’un homme, à quelques minutes près.

Je pensais répondre par mail, et puis finalement ça a sa place sur le blog. Mais d’abord lisez ceci :

J’ai sauvé la vie d’un homme.

Dix ans aussi j’ai fait le sapeur-pompier en Bretagne. Des anecdotes, des histoires, des images plus encore dans la tête, on en a plein comme ça. Ce qu’on a réussi, ce qu’on a raté. Les vies qu’on a sauvées — parce que ce n’était pas le jour — et les morts que l’on n’a pas pu empêcher — parce que ça l’était.

Une des images les plus fortes qui me reste, c’était un feu de longère, en pleine nuit, 2-3 heures, et plein hiver. Une nuit vraiment glaciale.

Le feu on le voyait de loin en arrivant, c’est toute la toiture qui était en flammes, et ça galopait. On arrivait en renfort des collègues du centre de secours d’à côté.

Devant la maison en feu, il y avait les habitants, un couple, genre baba cool, lui en pyjama, elle chemise de nuit, assis tranquillement dans leurs fauteuils de jardin, fumant une cigarette et buvant je ne sais plus quoi, bière ou jus d’orange, devant leur maison qui brûlait et qu’ils ne regardaient pas. Notre hantise c’était de savoir s’il y avait des enfants dedans (vécu ça aussi, le gamin devant la fenêtre en feu, troisième étage, la peur de ne pas bien faire son boulot, stress absolu, mais la fierté après — simplement d’avoir été là, et que tous ensemble on l’ait sauvé).

Il n’y avait pas d’enfants, juste le couple, qu’on a eu du mal à faire monter dans l’ambulance, ils étaient complètement en hypothermie malgré le feu, mais voulaient rester dans leur salon de jardin. Le feu de maison c’est comme une cheminée : ça chauffe très fort devant, mais ça ne porte pas très loin.

Cette nuit-là aussi quelques minutes après j’étais sur le toit avec Élie, un pro adorable toujours en train de déconner. Je l’ai entendu crier, et vu glisser sur le toit, vers le bas. J’étais trop loin, rien à faire que le regarder glisser ; il a écarté bras et jambes, s’est plaqué sur les ardoises, et s’est arrêté juste avant le trou.

Oui il y a peut-être de l’excitation dans tout ça. Ou du stress. Je disais à l’époque que simplement on vivait plus fort et plus vite dans ces moments-là.

Aujourd’hui nous avons appris la mort d’un copain de classe de Laure, 15 ans, d’un cancer. Elle lui copiait ses cours et ses devoirs quand il était à l’hôpital, il passait les chercher à la maison en revenant de ses séjours, avec un bon sourire. Ils étaient heureux de se voir l’un et l’autre, et se souriaient un peu gênés par notre présence, comme tous les ados.

Évidemment on le savait malade, mais jamais on n’avait pensé qu’il ne guérirait pas : à quinze ans on ne peut pas mourir. Mais il n’y a pas de pompiers, ni de passants généreux et courageux, pour éteindre ce feu-là. On a été toute la journée sonnés, idiots, comme les gens de l’incendie. Putain de saloperie de maladie de merde.