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Ce sacré Robert

Sur Robert Doisneau

10-05-2008

Mauvaise semaine comme je l’ai dit précédemment, mais malgré tout une phrase qui m’a accompagné et presque obsédé depuis le lundi matin 8h30.

C’est une collègue directrice d’école qui m’a demandé, toi qui passes dans plein d’écoles, comment va le moral des collègues ? — Comme tout le monde, pas très fort, je lui ai répondu. On a évoqué rapidement le vaste chantier de démolition qui fait que plus qu’une profession c’est tout le pays qui n’a pas le moral, et elle m’a dit droit dans les yeux : il faut garder le moral. Si on ne l’a pas, c’est la fin des haricots (ou expression approchante).

Un bon moyen pour moi, de garder le moral, c’est d’ouvrir un bouquin de Robert Doisneau. Je ne suis pourtant pas, dans l’absolu, un fan de Doisneau. Je le considère comme un très bon photographe, mais pas significativement plus important qu’un autre de sa génération comme Ronis ou Boubat. En fait j’ai le même problème avec lui qu’avec Cartier-Bresson : il n’y a pas de Bon Dieu en photo. On en a fait tout un plat de Doisneau, de son Baiser de l’Hôtel de ville et ses photos de mioches qui s’ennuient à l’école, jusqu’à le rendre indigeste, lui qui est la légèreté même.

Mais déjà le temps fait son oeuvre et ça se calme un peu, la Doisneaumania : d’autres moins talentueux ont pris le relais du succès populaire. Et de temps en temps ça fait du bien malgré tout, de retrouver ses images au grand Robert. Parce que l’homme était, indiscutablement et avant toute considération d’ordre artistique, un être humain profondément sincère, attachant et généreux, et que ça transpire dans toutes ses photos.

J’ai donc ouvert mon bouquin préféré de Doisneau, La Loire, une commande de Filippachi/Denoël pour leur collection Journal d’un voyage. Pour la même collection, Jeanloup Sieff était parti dans la Vallée de la Mort, Diane Arbus dans celle du Nil. Mais pas question pour Robert d’aller dans ces pays où l’on risque la soif... Il a donc prudemment choisi pour son voyage, la Vallée de la Loire, aux noms aussi évocateurs que Pouilly, Vouvray, Coteaux du Layon, Sancerre, Bourgueil ou Chinon, qui entrent dans sa chimie photographique au même titre que les films Tri-X ou le révélateur D76.

Ce bouquin je le connais par coeur, mais j’aime bien relire aussi les légendes toujours fines et tendres de Doisneau. Et fait une découverte. L’une de ses photos représente « Monsieur Lazennec, photographe professionnel à Beaugency, [qui] cherche à tirer le parti le plus flatteur d’une corbeille de mariée. » Tiens, Lazennec, c’est précisément le patronyme de mon copain Gilles, photographe à Rochefort, et je sais que son père était aussi photographe.

Courriels :
— Un M. Lazennec photographe professionnel à Beaugency, c’est de ta famille ?
— Oui, c’est mon papa.
— Tu connais cette photo de Doisneau (scan en PJ) ?
— Non, je ne la connaissais pas du tout. C’est bien mon vieux sur le quai
de Beaugency je reconnais son front, encore bien garni, c’est émouvant, merci. Gilles.

Cette image n’est pas la plus connue de Doisneau loin s’en faut. On est même surpris qu’elle figure dans le bouquin, avec cette lumière glauque, l’horizon qui penche, cette forme sombre indistincte devant la mariée. Mais si l’on y réfléchit bien, c’est l’hommage d’un grand photographe, à ses confrères et à la photographie en général (et Doisneau a passé l’essentiel de sa vie, à tenter de gagner sa vie avec les aspects les plus modestes de la photographie, avant de connaître la notoriété). En ce sens ce n’est pas une image purement anecdotique dans son oeuvre.

Voilà. Dans la même semaine un copain de ma fille qui meurt et qui n’aurait pas dû, et un pote à moi qui retrouve son père sur une photo de Bob Doisneau. Ça n’a évidemment rien à voir, grosse douleur, petite joie, mais ce sont les petites joies qui consolent des grosses douleurs.

Il faut garder le moral.

Messages

  • Chaque fois que j’entends parler de Robert comme tu l’appelles c’est pour moi un peu comme un fil qui se reforme après le temps passé ... Je te l’ai déjà raconté je crois mais tant pis je vais me répéter. Mon père l’a côtoyé chez Renault du temps où celui-ci s’y ennuyait à devoir photographier des machines et des chaînes de montage. Mon père avait-t-il travaillé avec lui ou à ses côtés je ne le saurais jamais mais ce que je sais c’est qu’il en avait gardé un souvenir ému. Il m’en a souvent parlé quand j’étais petit et je le connaissais virtuellement avant qu’il ne devienne célèbre. Plus tard sa célébrité grandissant je me suis enhardi et lui ai écrit à Montrouge. Sa réponse toute simple prouvait toute l’humanité de l’homme, sa simplicité et sa légèreté comme tu dis avec justesse : il se souvenait parfaitement avoir côtoyé mon père durant cette période pourtant noire de sa carrière de jeune photographe et dans sa lettre joignait une carte de voeux comme il en créait chaque année à l’attention de ses intimes. C’était une charmante attention à mon endroit et si j’avais été moins idiot à l’époque il ne me restait plus qu’à le rencontrer ... J’ai été trop bête, je ne l’ai pas fait.
    Je me suis tant bien que mal consolé en visionnant son oeuvre et en visitant toutes les expositions à lui consacrées, et j’ai pu me recueillir avec émotion dans le petit village paisible où il repose, celui-là même où il avait rencontré son épouse. Voilà ce que je voulais te dire sur Robert.
    JFP