Café du Commerce
Accueil > Blog > Musique > Le Grand Charles et le P’tit Léo

Le Grand Charles et le P’tit Léo

Civray, épisode 2

25-05-2008

(Suite de cet article)

Donc, en redescendant du Puits-Carré, on s’est dirigé vers la salle des fêtes de Civray. La nouvelle salle des fêtes. En fait, ça fait plus de 20 ans qu’elle est nouvelle, cette salle, conçue par l’ami Michel dont je vous parlais l’autre jour, l’immortel Michel Dechaene, artiste, ingénieur... Mais comme j’ai quitté le pays précisément à cette époque pour moi elle est toujours nouvelle.

Il faut vous dire qu’en fait, on n’était pas venus à Civray pour se balader mais pour un concert exceptionnel de l’harmonie l’Union musicale, à laquelle je m’enorgueillis d’avoir appartenu des années, et dont j’étais hautbois solo (longtemps parce que j’étais le seul, ensuite parce ce que j’étais le plus ancien, enfin ancien, façon de parler entre 15 et 18 ans). Je garde de cette éminente responsabilité de chef de pupitre, de bons souvenirs, tant musicaux que d’amitié avec certaines charmantes jeunes hautboïstes ;-)

Depuis plus de cent ans, l’Union musicale donne un concert de printemps à Civray. Cette année il était un peu spécial, car hommage à Charles de Cock, qui en fut le chef durant trente ans, et qui depuis 15 ou 20, y joue comme « simple », mais excellent tromboniste. Charles a 87 ans cette année, et s’il s’est un peu vouté, a toujours bon pied, bon oeil, et suffisamment de souffle pour tenir tout un concert au trombone — et il en faut. Sur cette photo il est le deuxième à partir de la gauche, et semble presque le benjamin de l’équipe... oui 87 ans cherchez l’erreur, mais il n’y en a pas.

JPEG - 66.2 ko
Photo www.civraymusicale.fr

(Photo : © www.civraymusicale.fr)

J’ai déjà dit tout le bien que je pensais du Grand Charles, et ce que je lui dois, et n’ai pas grand chose à retrancher ou ajouter — sinon les trois années écoulées depuis. Bien sûr on s’écrit chaque premier janvier, il m’avait téléphoné il y a donc trois ans, mais le retrouver en vrai 20 ans après, toujours fidèle au poste et à peine changé quelle émotion...

De mon époque restent à l’harmonie une dizaine de musiciens, dont mon pote Jean à la clarinette quand il n’est pas au saxo, et sa femme Sophie aux timbales et claviers, qui nous hébergeaient le week-end dernier dans leur belle vieille maison, et avaient eu la lumineuse idée de nous inviter à ce concert. De nouveaux musiciens aussi, dont une bonne proportion d’Anglais, poly-instrumentistes de très bon niveau et très motivés dont certains font pas mal de kilomètres pour venir répéter — preuve s’il en fallait que s’ils rachètent peu à peu toutes les vieilles pierres du pays, ils y sont intégrés et le font (re)vivre aussi. Le dynamique et sympathique chef Geoffrey Edwards n’est évidemment pas né au Puits-Carré ni même à Vergné mais la musique est une langue qui ne connait pas les frontières ; et Charles De Cock étant belge, on voit que le rayonnement international de l’Union musicale de Civray n’est pas si récent...

Ce qui faisait aussi le caractère exceptionnel de ce concert, était la présence, toujours en l’honneur de Charles de Cock, de Vincent Léonard.

Vincent est le fils de profs du lycée de Civray maintenant en retraite, M. Léonard qu’on appelait le père Léo ou simplement Léo, et Mme Léonard qu’on appelait la mère Léo. Enfin, disons qu’on les appelait comme ça entre nous les élèves. M. Léonard jouait (très bien, et il en joue toujours) de la trompette à l’UM où là on l’appelait simplement Jean-Pierre, en rougissant un peu de cette familiarité qu’on ne se permettait pas au lycée où on lui donnait respectueusement du Monsieur Léonard (je ne sais pas si vous me suivez, c’est effectivement assez compliqué mais c’était comme ça de mon temps). Mme Léonard avait essayé aussi de se mettre au hautbois, mais déjà pour un jeune c’est un instrument épouvantablement difficile, alors débuter à l’âge adulte c’est même pas la peine d’y penser.

Donc, le fils Léonard, Vincent, jouait du cor, le soir, au fond des bois (car ils habitaient, toute la famille Léo, une maison dans les bois dits des Âges). Et comme il était arrivé à l’orchestre tout gamin vers 11 ou 12 ans, avec une bonne bouille ronde, des taches de rousseur et une forte personnalité, et qu’il jouait déjà très bien, on l’appelait « le Pt’it Léo », en ajoutant toujours : petit, mais costaud.

À cette époque on avait monté un quintette à vent, avec quelques potes de l’UM, élèves aussi du conservatoire de Poitiers ; comme c’était à 50 km, c’étaient les plus motivés de Civray, qui poursuivaient là-bas, quand le Grand Charles estimait avoir épuisé pour eux les ressources pourtant imposantes de son savoir instrumental, ou décelait des aptitudes particulières — car tromboniste et trompettiste il enseignait également tous les instruments à vent. Le quintette s’appelait Alfred Compact, je ne sais plus trop pourquoi d’ailleurs... enfin j’y tenais le hautbois et le P’tit Léo, plus jeune que nous de six ou sept ans mais ça ne semblait pas le déranger le moins du monde, le cor. Avec jamais une bavure, et déjà un gros beau son.

Afred Compact ça a duré peut être un an ou deux, ensuite chacun a fait sa vie de son côté. Pour le P’tit Léo, le grand chelem, conservatoire national de région, puis supérieur de Paris, et il est maintenant super-soliste à l’Orchestre national de France, enregistrements, tournées internationales avec les plus grands chefs et solistes, et tout le toutim. C’est plus tout à fait l’Union musicale, ni Alfred Compact...

Mais là où ça devient du tout beau et du tout bon, c’est que le P’tit Léo, comme les vrais grands artistes (je pense forcément à Maurice André) n’a jamais oublié d’où il venait, ni ce qu’il devait, et à qui il le devait ; soit Civray, l’Union musicale, et le Grand Charles. Et pour cela qu’il s’est invité à venir jouer avec l’UM en son honneur : soliste dans un mouvement du concerto pour cor en Mib de Mozart (transcription Charles de Cock), et dans la Pavane de Ravel, depuis son ancienne place au milieu du pupitre des cuivres.

Pour ne rien vous cacher et ça n’est pas leur faire injure, dans Mozart, derrière le soliste l’UM était un peu à la peine. Il n’existe pas musique plus difficile dans son apparente simplicité que celle de Mozart : « trop facile pour les enfants, trop difficile pour les adultes » disait je ne sais plus qui de ses sonates pour piano, Arthur Schnabel je crois. En plus ils n’avaient pas vraiment répété avec le soliste auparavant, en répétition c’est le chef qui chantait la partie de cor. Mais ils y mettaient toute leur application et enthousiasme, et le P’tit Léo portait à lui tout seul toute la musique, avec un beau son, pas celui d’autrefois, moins éclatant mais plus mûr, plus droit, plus subtil. Son Mozart flottait dans la salle et le public suspendu à son embouchure ; et comment dire, une délicatesse et une simplicité dans l’interprétation — encore une fois, c’est comme cela que l’on doit interpréter Mozart, mais c’est très difficile, et il faut être très bon. Ajoutez à cela une écoute et une attention de l’orchestre qui était tout le contraire d’une star venant en imposer aux amateurs, mais la marque de la fraternité et du respect entre musiciens. Cela aussi transpirait du Mozart du P’tit Léo (faudra bien qu’un jour je cesse de l’appeler comme ça, ce grand gaillard qui approche la quarantaine).

JPEG - 69 ko
Photo www.civraymusicale.fr

(Photo : © www.civraymusicale.fr)

Voilà... On s’est un peu parlé à l’entracte et après le concert, avec Charles, son amie adorable, Élizabeth sa fille, Vincent (le P’tit Léo), les parents Léo, la maman d’une ancienne camarade de pupitre (elle aussi mère de famille maintenant c’est normal mais ça m’a fait drôle quand même) ; les anciens musiciens qui me confondaient avec mon frère qui me ressemble comme un frère ; les nouveaux qui ne me connaissaient pas mais me reconnaissaient quand même rapport à mon frère justement... sans parler de tous ceux que je ne connaissais ou ne reconnaissais pas, la mémoire a aussi ses caprices.

En remontant dans la voiture pour la troisième mi-temps chez les amis, je me demandais pourquoi je ne suis pas resté ou revenu à Civray, où je jouerais sans doute encore avec l’UM ; pourquoi je n’ai pas continué mes études au conservatoire, qui ne m’auraient certainement pas mené au National, mais au moins à un bon niveau amateur... pourquoi j’ai arrêté et revendu le hautbois, pourquoi je ne suis pas foutu de me tenir à une passion exigeante comme la musique, et s’il faut le regretter ou non ?

Isa qui me connait un peu maintenant et me voyait taiseux me posait exactement les mêmes questions. Non, pas de regrets, pas d’amertume, peut-être même pas de nostalgie ; juste des bons souvenirs, que depuis une semaine je me repasse en boucle. C’est comme les amours de 15 ans : on ne bâtit que rarement sa vie dessus, mais ça reste fondateur, beau et fort toute la vie.

Programme

P.-S.

1- Pour se faire une idée du talent de Vincent Léonard, que, c’est décidé, je n’appelerai plus le p’tit Léo, je vous recommande chaleureusement son disque "Cor et harpe" en duo avec Céline Mata. Au prix très raisonnable de 13€ ou 9,99 en téléchargement, bravo pour ça aussi.

2- Mars 2010 : le Grand Charles a rangé pour de bon son trombone, au terme d’une longue vie et belle vieillesse, entièrement consacrées à la musique et au partage. MERCI.

Messages

  • Merci, vraiment, pour ces trois articles....
    En cours de lecture, je pensais te demander si Charles de Cock était encore de ce monde.... j’ai maintenant la réponse, et bizarrement (alors qu je n’y avais pas pensé depuis de nombreuses années) un petit pincement au coeur...