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Véritable histoire de La Gazette

07-06-2008

On connait tous un personnage plus ou moins comme celui-là.

Moi je l’appelle La Gazette en souvenir d’un personnage de roman lu dans mon enfance, Le pape des escargots d’Henri Vincenot. Le roman en lui-même n’est certes pas du Balzac, mais son personnage de clochard néo-druide fort en gueule m’était revenu en mémoire immédiatement en voyant mon Gazette.


(dessin Henri Vincenot, éditions Denoël)

Donc, La Gazette, on le rencontrait au-début entre la maison et le pont de Saint-Clément, mais on pouvait aussi bien le voir sur Saint-Hippolyte ou Rochefort. Autant dire qu’il trottait, car rares sont les gens qui ont un rayon d’action pédestre de 10km, surtout passé 70 ans ce qui semblait son cas, il m’a dit 75 une fois. Jamais on n’a pu savoir où il habitait pourtant c’est toujours dans ce coin qu’on le voyait. C’est qu’il avait une façon bien à lui quitter le chemin en traversant la palisse, et de disparaître sur la voie ferrée sans que jamais on n’ait pu savoir par où il passait ni où il allait — comme celui du roman.

Un grand bonhomme, cheveux blancs, bedonnant, toujours coiffé d’une casquette américaine, et habillé d’une combinaison d’ouvrier agricole, vieilles tennis ou chaussures de marche, et chaussettes remontées sur le bas de la cotte. Et un bâton aussi — comme la Gazette de Vincenot encore, avec lequel il fauchait les chardons parce que ces saletés ça prolifère, et la commune n’y fait rien.

Généralement il marchait, mais aussi bien il pouvait pêcher des écrevisses dans le fossé, ou manger son déjeûner (pain, fromage ou pâté, pommes, rosé) sur le quai au bord de la Charente. Une fois il m’a foutu la trouille, répandu qu’il était dans le fossé, face contre terre, moi je passais en vélo, en bon secouriste je m’arrête Monsieur, ça va ? Ouvrez les yeux ? Il dormait du sommeil du juste le pauvre — peut-être une chute de barrique aussi comme on disait chez les pompiers mais je ne l’ai jamais vu saoul.

Ce qu’il avait de particulier Gazette, d’où son surnom chez nous, c’était cette manière bien à lui d’engager la conversation, sans bonjour ni rien, même avec les gens qu’il ne connaissait pas, du genre à vous brandir une branche sous le nez : « vous voyez, c’est ça la maladie des ormeaux. » Ou de vitupérer contre le boucher, sa femme et son gosse, parce qu’ils font du canoë sans gilet de sauvetage sur la Charente qui est si dangereuse avec le courant, que c’est mettre en danger les sauveteurs et un mauvais exemple pour les gosses. Mais il connaissait aussi pas mal de trucs de la nature. Moi je l’aimais bien pour ça, il avait toujours une histoire à raconter vraie ou fausse, un peu mythomane aussi mais c’était un personnage.

Ensuite on ne l’a plus vu sur le chemin de Saint-Clément, vu qu’il passait ses journées sur les quais de Tonnay. Toujours habillé pareil (je le soupçonne de ne pas changer souvent ce qu’il portait entre peau et combinaison), supervisant à la fois les travaux d’assainissement, le stationnement des voitures, surveillant à la fois le sens et les coefficients des marées, prévoyant les inondations possibles ou probables, bref, tout ce qui pouvait faire l’objet de ses analyses et commentaires. Idiot de village, non, simple d’esprit ou prophète non plus, juste personnage atypique et folklorique comme il y en a partout — enfin quand on ne les enferme pas.

Forcément avec les promenades du chien, on le croisait tous les jours et plusieurs fois par jour. Pour moi, toujours relativement avec plaisir. Isa changeait plutôt de trottoir à l’avance pour ne pas avoir à lui répondre. D’ailleurs il ne s’en rendait même pas compte quand on ne l’écoutait plus, et une fois lancé continuait tout seul son monologue — ou aux mouettes.

Par un copain on avait appris qu’il s’appelait Giraud, et qu’il vivait dans une caravane dans un garage du centre-ville, et qu’il emmerdait tout le quartier avec ses histoires.

Seulement voilà, depuis deux semaines, plus de Gazette sur le quai. La dernière fois que je l’ai vu, c’était avant une averse avec un bel arc-en-ciel, j’étais en train de le photographier quand j’entends derrière moi « Ah ben vous avez bien raison de prendre une photo parce que c’est rare un arc-en-ciel comme ça, c’est beau, mais ça va pas durer, il va flotter » j’ai dit oui, c’est sûr, et le ciel nous est tombé sur la tête, à Gazette, Tintin et moi. Enfin, non, pour être juste, La Gazette s’était mis à l’abri avant, où je ne savais pas.

La photo de l’arc-en-ciel elle était ratée pour moi, mais je m’étais promis de lui en faire un tirage quand même, parce que depuis le début j’avais en tête de lui faire son portrait à La Gazette. Mais je ne savais pas trop comment m’y prendre pour le proposer, je me disais que la photo de l’arc-en-ciel, moment partagé ça serait une entrée en matière.

Donc plus de Gazette depuis dix jours. Mais je me rappelais qu’il m’avait dit être copain avec le poissonnier. Donc ce matin, je prends mon courage à deux mains, et demande de ses nouvelles à la poissonnière « vous le connaissez, vous le monsieur qui est toujours sur le quai, avec une combinaison verte ? » La brave dame se ferme comme une huître, me regarde avec méfiance et me dit extrêmement sèchement (pourtant on a l’habitude de se causer aussi, le samedi matin) : « il est plus là il est parti. »

Bon, en la cuisinant un peu, j’en ai appris davantage. La Gazette, quand je le voyais sur le chemin de Saint-Clément, c’est qu’en fait il vivait dans la pile du viaduc, qui fait comme une grotte ce ce côté-ci de la Charente. Je la connais cette pile de pont, devant les rails et sous la nationale ; je suis passé des centaines de fois devant, deux à quatre fois par jour même à l’époque où il y dormait, mais jamais je n’aurais pu imaginer qu’elle puisse abriter un squatter de 75 ans. Ça explique aussi les disparitions du vieux à l’approche du pont... Il aurait pu crever de froid ou d’autre chose, là sous le viaduc, qui s’en serait inquiété ou seulement aperçu. D’autant qu’il était toujours alerte et jovial. Parce qu’on vit à la campagne on voit moins la misère et presque on s’imaginerait qu’il n’y en a pas.

Mais la poissonnière et son mari s’en sont émus, ont alerté les deux mairies, de Tonnay et Cabariot, qui n’ont rien fait ou pu faire, et eux lui ont proposé cette caravane dans leur garage collectif, en attendant mieux, à la seule condition d’être discret, de ne pas emmerder les gens. Mais discrétion et Gazette ça ne va pas ensemble, il s’est mis illico à régenter le garage à sa façon, apostropher tout les locataires, les engueulant parce qu’ils ne se garaient pas où et quand ça lui plaisait à lui, et faisant sa loi Gazettique sur le quai. Et tout le monde sauf nous sachant dans le bourg qu’il était là de par la générosité des poissonniers, publicité dont les commerçants se seraient bien passés, et finalement bien embarrassés de leur beau geste. Bref, remake charentais de Boudu chez Lestingois.

Donc, La Gazette n’est pas mort, ils ont fini par lui obtenir un logement social à Rochefort. Les Lestingois-poissonniers sont apparemment bien soulagés de ne plus avoir cet encombrant coucou dans leur nid, et la plupart des riverains du quai aussi sans doute. J’avoue pour ma part qu’il va me manquer un peu. Une heure après la poissonnerie, revenant de conduire les gamins à la danse à Rochefort je l’ai vu sortir du Lidl avec sa combinaison verte, ses chaussettes par dessus, son mégot, et sa casquette fluo.

Enfin, dans le même quartier de Rochefort, toujours assis au pied d’un feu rouge, il y a déjà le philosophe comme l’appellent les enfants, un vieux polonais crasseux et barbu, qui tape au carreau des voitures pour les taper d’un euro ou de feu et le reste du temps les regarde passer, le nez à hauteur des pots d’échappement. Ça fera un auditoire à Gazette, et peut-être qu’un jour je m’arrêterai lui donner sa photo de l’arc-en-ciel, en souvenir.

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Messages

  • un "philosophe", on en avait un aussi à Tours, quartier des Halles, jusqu’à un samedi après-midi de cet hiver avec les camions de pompier près de la Loire où il s’était jeté...

    et un autre au langage détruit, des fois j’arrive à parler 3 phrases avec lui, qui ne s’éloigne jamais de l’eau ni des ponts, et squatte aussi un espèce de trou - même si l’an passé la ville a fait cimenter l’accès, il a retrouvé une astuce - souvent je l’ai attrapé en photo

    ces types là nous enseignent, merci d’avoir accueilli Gazette...

    Voir en ligne : TL

  • Magnifique personnage que cet homme régentant son territoire, ce Boudu sauvé des eaux.
    Sûr que l’arc-en-ciel s’accordera avec la combinaison verte.
    Merci et...bon anniversaire !

  • j’arrive un peu après la bataille, mais bon anniversaire quand même

    Voir en ligne : ms