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Rituel initiatique

05-07-2008

Je ne pensais pas, et d’ailleurs ne m’étais jamais posé la question, que ça me ferait cet effet là.

Le bac, pas celui de la Gironde, celui des lycéens, c’est déjà pour nous de l’histoire ancienne. On a ça pendant un an ou plus au-dessus de la tête, il faut y passer, ensuite ce dont on se souvient surtout c’est l’après ; pour nous le premier week-end en liberté non surveillée avec copains et petite copine, sur l’île d’Aix. De l’examen en lui-même, je n’ai aucun souvenir, si ce n’est que pour l’épreuve de français j’avais oublié d’amener la liste des textes étudiés, et dû parler de Baudelaire. Ça tombait bien : à 18 ans on aime forcément Baudelaire. Donc pour moi, le bac c’est plutôt celui de l’île d’Aix... Il s’appelait Baron Gourgaud à l’époque, maintenant il doit être à la casse.

Mais voilà, la génération suivante nous pousse dans le trou, et à peine on est rentrés de l’île d’Aix, avec la petite copine, que c’est le fils qui le passe, le bac. Et pas celui de l’île d’Aix cette fois. Jusqu’à présent ça ne m’a fait aucun effet et même je n’y ai pas beaucoup pensé. On a la chance d’avoir des enfants qui n’ont pas de soucis avec l’école, sans qu’on les ait consciemment poussé dans ce sens, sauf peut-être pour les tables de multiplication (on ne fait pas grandir les plantes en tirant dessus, juste avec des soins, et de l’amour aussi, paraît-il). Forcément on a participé un peu aussi, et c’est pas totalement fini sans doute, à leur éducation ; mais plutôt en cherchant depuis le début à les responsabiliser et les rendre autonomes. C’est pas une réussite totale, notamment côté préparation des repas et rangement de chaussettes, mais dans l’ensemble c’est pas trop mal.

Donc avant-hier les résultats du bac. Je le savais bien qu’il l’aurait le bac, vu les bulletins, et que ça fait déjà quelques mois qu’à table la transmission de la connaissance, de la compréhension de l’actualité et ses mécanismes, c’est bien plus de lui vers nous, que de nous vers lui. C’était pas le problème. Donc je m’en foutais un peu des résultats. Sauf que le gamin a été brillant, et que je me suis rendu compte d’un seul coup d’un seul, que ce n’était pas juste cette formalité administrative ; qu’il avait réellement travaillé (j’aurais dû le savoir, puisque privé de piano depuis deux mois, ça fait trop de bruit et je joue toujours la même chose, qu’il dit) et que lui avait pris la chose au sérieux. Moi le bac, je l’avais eu, sans difficulté particulière mais plutôt en dilettante et de façon superficielle, comme tout ce que je fais. Donc, correct mais sans plus, juste ce qu’il faut. Rien à voir avec ses résultats à lui, excellents.

J’entendais l’autre jour à la radio [1] dire je-ne-sais-plus-qui, que le bac c’était le dernier rite initiatique de notre société. Sur le coup j’ai trouvé ça pas totalement idiot, mais un peu exagéré. Et depuis hier, ça me trotte dans la tête.

Je me demande en fait de rite initiatique, s’il ne serait pas plutôt pour les parents, que pour les enfants. Moi mon bac ne m’avait fait aucun effet, alors que j’ai par contre le souvenir parfaitement net, d’autres initiations autrement fondatrices. Mais le bac du grand bêta, qui fait une tête de plus que moi, et chausse du 45, si ; alors que je ne me suis intéressé jusqu’ici que de loin et de façon symbolique, à ses résultats scolaires : tant que c’est bien, pourquoi s’en inquiéter ? Et du coup, moi j’ai vraiment le sentiment d’avoir passé, ces jours-ci, un cap. Il n’y a pas si longtemps il était dans le ventre de sa mère, et dans un mois et demie, il s’en va. J’ai toujours dit que je serai content de le voir partir, que c’est ça le but de l’éducation des enfants, les voir foutre le camp et vivre leur vie. Sauf que là, ça se rapproche dare-dare, et que ça me fait quand même tout drôle.

Au fait, je ne sais pas si vous avez suivi la webcam des faucons crécerelle. Moi si, avec un blanc de quelques jours. La semaine dernière, ils avaient drôlement grossi les petits faucons, ils s’arrachaient leur duvet blanc qui devait les gêner, et même sur la fin j’avais du mal à les distinguer de leur mère. Avant-hier j’y suis revenu sur la webcam, le nid était vide, complètement. J’ai attendu, attendu, un des petits faucons (ce n’était pas la mère, il était bagué) est venu, s’est posé, a piaillé longuement dans le nid, puis s’est posé sur le perchoir extérieur ; on ne le voyait plus mais on l’entendait encore. Puis il a dû s’envoler on ne l’entendait plus, seulement de temps en temps un train au loin. Et depuis, plus rien.

C’est comme ça.

Notes

[1la radio de service public, qui sponsorise Madame Sarkozy.

Messages

  • Le propre de la littérature c’est d’employer le mot propre. Et s’agissant de faucon, je repense à ce texte de Pierre Michon intitulé "L’oiseau" dans Corps du roi. Et à "la phrase parfaite" que Michon trouva dans la traduction d’un traité de chasse arabe écrit vers 1370, par Muhamad Ibn Manglî, fils de mameluk et gentilhomme de la garde du sultan. Phrase citée en incipit du texte de Michon.

    • Ouais, bof ; incompréhensible mon truc pour qui n’a pas le texte sous les yeux, alors voilà.

      Dire d’abord que Muhamad Ibn Manglî,quand il écrivit son traité de chasse, avait 70 ans. Dire ensuite la fameuse phrase parfaite évoquant le faucon gerfaut : « Quand il bat large, il est démesuré ; quand il se repaît, il fait vite ; quand il frappe, il met à mal ; quand il donne du bec, il tranche et quand il fait prise, il se gave. »
      Michon écrit : « (Quand Ibn Manglî mourut)Il vit l’apogée de son livre. La phrase écrite jadis plongea comme un faucon lâché. Il comprit que ce n’était pas tout à fait du gerfaut qu’il parlait, c’était de la mort. »

      Grâce à nos enfants, nous nous rappelons que nous sommes mortels.

    • Merci Michèle, qui réussis toujours à raccrocher les grands auteurs à mes propos de café du commerce... Comment fais-tu ?

      Plus prosaiquement, mon petit faucon a moi est tombé sur le texte, l’a trouvé idiot et que vraiment la conclusion avec les oiseaux c’était lourdingue et téléphoné... le pire est qu’il n’a pas tort. Enfin, le tort ne tue pas toujours.

    • Le mien, évidemment, pas le tien !

    • idio- ,du grec idios, c’est ce qui appartient en propre à qqn.

      Je suis impressionnée chaque fois par ce que j’entends dans ce que tu écris. Une parole forte, libre et généreuse. Généreuse parce que libre. Alors forcément j’ai envie d’y faire écho.

      Seulement mon idiosyncrasie à moi, c’est de faire avec des béquilles, avec des prothèses, avec des textes quoi !

      Des fois les béquilles on les emmanche mal et on se casse la gueule. Ce n’est pas grave. Ce qui est grave ce sont les 4x8 qu’on veut imposer aux ouvriers de chez Goodyear.

      Bonne nuit & bonnes vacances !