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Bouteille à la mer

Des amis au fond d’un carton

15-07-2008

(Musique : Jacky Terrasson, Smile, en boucle)


J’ai depuis peu à la maison une extraordinaire machine à remonter le temps : un scanner à films. Ce nouveau scanner a donc été l’occasion d’une immersion en profondeur dans les années passées, et la redécouverte d’images et de moments oubliés. En fait, j’ai été un photographe organisé et soigneux jusqu’en 1992, archivant méticuleusement négatifs et planches-contacts, avec dates et lieux en regard. Puis, de 92 à l’année dernière, j’ai fait très peu de photos, et laissé les négatifs couleur notamment dans les pochettes du labo, en vrac dans un carton. Ce carton, je viens de le retrouver ce matin au grenier, non sans mal — faudra bien que je me décide à le ranger, ce grenier.

Dans le carton, au milieu de vieux films ciné 8 mm et super 8, une vingtaine de pellicules attendaient sagement depuis des années leur archivage propre en pochettes cristal. Parmi eux, trois films en particulier que j’ai été content de retrouver. Je les avais exposés lors d’un week-end chez des amis depuis perdus de vue. Souvenirs...

J’avais rencontré JP étant à l’époque pompier volontaire, et lui médecin urgentiste. On se voyait de temps en temps en intervention, j’appréciais sa façon calme et posée de travailler, et son humanité. Mais une désincarcération dans le fossé, ou une réanimation cardio-respiratoire ne sont pas des moments très propices aux conversations ; on ne se connaissait donc pas plus que ça. Il s’est trouvé aussi, que nos trois enfants respectifs avaient le même âge, fréquentaient la même école dans les mêmes classes, et qu’on était presque voisins. Isa et Lo se voyaient de leur côté au portail de l’école : elles avaient l’une comme l’autre laissé tomber leur job pour se consacrer aux enfants, ce qui les rapprochait. Bref, il y a eu un jour une invitation pour l’anniversaire d’une de leurs filles, et à partir de là on a réellement sympathisé.

Difficile de décrire des amis. Eux, quand ils parlaient des leurs, avaient une formule rituelle qui nous amusait « des amis atypiques, on les aime beaucoup ».

Atypiques ils l’étaient aussi, eux qui vivaient dans une maison quasiment vide, avec pour seuls meubles un aquarium contenant un seul gros poisson qui venait se faire caresser à la vitre comme un chat, une table bancale et des chaises rafistolées à la va-comme-je-te-pousse ; des lits quand même pour les filles et un vieux canapé défoncé dont Emmaüs n’aurait pas voulu, qui servait surtout au chien. Tout le reste (surtout des bouquins) en cartons parce qu’« acheter des meubles, c’est commencer à se fixer quelque part », et qu’ils n’en avaient pas envie. Et forcément avec les trois gamines des jouets et un joyeux bazar un peu partout dans la maison, parce que malgré tout des meubles ça aide un peu pour le rangement.

Il faudrait dire ensuite autour de la table bancale, les conversations jusque tard, ou tôt, sur l’amitié, les enfants, la biodiversité, Keith Jarrett, les philosophies orientales, ou la ruine dans le Perche qu’ils retapaient avec les moyens du bord.

Il faudrait dire aussi aux Urgences sa réputation de doux rêveur un peu décalé dans ce milieu, et l’anecdote que m’a racontée une infirmière. Trop belle pour être entièrement vraie, mais qui lui va bien : départ avec son équipe de SMUR chez des personnes âgées. Le véhicule rouge et le blanc, et leurs gyros bleus, dans la nuit. Le monsieur en arrêt cardiaque, l’infirmière et pompiers s’affairant sur le torse nu (dire à chaque fois la fascination exercée par le corps inerte sur le sol, la peau blafarde dans la lumière obscène du plafonnier, et le déballage multicolore de matériel tout autour, à quoi tient parfois la vie) ; meubles poussés à la hâte, massages, insufflations, perfusion, défibrillateur. Confusion apparente de gens et de matériel, alors que chacun sait ce qu’il doit faire, et le fait sans un mot inutile. Et lui, dans son pyjama blanc hospitalier, et la parka bleue réfléchissante du SAMU, prenant le temps en arrivant de saluer l’épouse paniquée, la réconforter, d’examiner la déco banale du pavillon, et la photo encadrée sur la cheminée « c’est votre petite-fille Madame ? Elle est très jolie ».

De Lo, il faudrait raconter le passé de conseillère financière, ses anecdotes sur les clients d’autant plus inaptes au bonheur qu’ils étaient plus riches, et devant faire face à des tragédies telles que la piscine à refaire, ou la toiture de la quatrième villa. Leur impudeur à pleurnicher sur leurs soucis d’argent, devant elle qui ne gagnait pas en un an ce qu’eux gagnaient en un mois. La décrire arrivant à l’école en escarpins et tailleur BCBG, vestiges de cette vie antérieure, et les ongles cassés et noirs de la terre du jardin qu’elle avait quitté précipitamment pour ne pas arriver en retard, mais pas question pour autant d’y aller mal sapée (le jardin, pour les légumes bio, et peut-être aussi parce qu’avec un seul salaire d’assistant des hôpitaux, et trois enfants, on ne refait pas tous les ans la piscine de la quatrième villa).

Il faudrait dire les trois filles adorables, aux beaux prénoms hugoliens, mais que l’on appelait Mômette, Biquette et Belette, dont j’ai ce matin retrouvé au fond du carton les portraits faits lors de notre dernière rencontre. Dire aussi les chats.

Des amis atypiques, qu’on aimait beaucoup.

Ils ont déménagé les premiers : trop jeunes encore à quarante ans, pour se fixer déjà quelque part ; énième réorientation professionnelle pour lui (c’est fou ce qu’un docteur peut exercer comme jobs différents de celui de médecin, je n’aurais jamais cru, mais lui les collectionnait, qui n’avait jamais voulu « fixer sa plaque »).

On s’est revus deux ou trois fois, pour des week-ends ensemble. Ils étaient très pris par le travail, de nouvelles responsabilités, les parents vieillissants (dire la fierté du fils, de ce père pâtissier, probablement plus grande encore, que celle du pâtissier d’avoir un fils médecin), les activités des filles, l’associatif qui leur bouffait tous les week-ends.

J’ai envoyé de temps en temps des mails, mais ils ne sont pas trop portés sur le clavier, pas de réponse ; j’ai arrêté. Téléphoné deux fois, mais je suis incapable d’échanger autre chose que des silences et des banalités, au téléphone. Et toujours peur de tomber au mauvais moment, le sentiment d’être importun, d’entrer par effraction dans la vie des gens. Puis on a déménagé à notre tour. Plus de nouvelles depuis 5 ou 6 ans. Mais il ne se passe pas une semaine sans que je pense à eux, me demande ce qu’ils deviennent. Je n’ai pas trouvé trace de Belette aux résultats du bac, pourtant elle a bien dû le passer et forcément l’avoir, à l’école c’était la meilleure de la classe. Ils ont sans doute encore déménagé. Google m’a renvoyé vers un homonyme, également médecin et atypique, mais pas le bon. Au final l’envie de prendre le téléphone quand même, à chaque fois sans suite en se disant qu’on ne saura pas quoi dire, ni comment le dire. Et puis ne sont pas dans l’annuaire de toutes façons.

Alors JP, Lo, si vous me lisez, donnez des nouvelles. Ou je vous remballe tous dans le carton...

Messages

  • "Que sont mes amis devenus, que j’avais de si près tenus..." On a tous appris ça à l’école, et on a tous été assez bêtes pour en faire la cruelle expérience. A part les clichés (bonjour le jeu de mots) pas grand chose d’autre à ajouter. La photo est magnifique, comme l’histoire.

  • De Bon, je ne connaissais que le François, bin voila j’en trouve un autre.
    Et je remémore mes négatifs des années 69 à ... mal conservés, perdus, photos du Papa Maman Tonton Tante.... Bretagne et tout et tout !
    Ou va-t-on avec nos négatifs ?
    Négatif, drôle de mot !
    Ou va-t-on aller avec nos RAW et JPG ?
    Quelle poésie dans ces nouveaux mots !

    Voir en ligne : http://lapossonniere.canalblog.com

    • Oui, je préfère aussi les mots argentique, hydroquinone, hyposulfite, et surtout révélateur. Ton blog mis en RSS illico, félicitations ami Leicaiste.