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Mémoires de nos pères

Voyage en diapos

30-07-2008

Ça fait un moment que j’y pensais. Et puis la demande pressante de François et du neveu Emmanuel, assortie d’une proposition de contribution à l’achat du scanner, m’a finalement décidé : numériser les diapos du pater. Affolement maternel quand j’en ai parlé au téléphone « Tu ne te rends pas compte ?Y’en a une pleine valise, je ne peux même pas la soulever ! »

Vous me connaissez, je suis l’homme des défis les plus impossibles. Et puis ça tombait bien, j’avais aussi envie pour mes petites photos à moi d’un scanner de films, je me suis donc offert un magnifique Epson V500. J’eusse préféré le modèle au-dessus, qui accepte aussi les plan-films, pour mon prochain appareil, mais bon, pas dans mes prix, on verra bien le jour venu.

Sur le retour de Bretagne, je me suis donc arrêté aux Sables d’Olonne, le temps d’un bonjour et de récupérer la fameuse valise, objectivement très grosse, et assez lourde, puisque contenant une centaine de boîtes de diapos, soit 3600 dias environ. Ce qui rendait le chantier effectivement important.

Par bonheur, le père avait eu l’excellente idée de n’utiliser que du film Kodachrome. Ce film (réputé pour avoir une durée de conservation de 100 ans et plus) n’a effectivement pas bronché en 50 ans pour les plus vieilles dias, lumineuses et colorées comme au retour du labo. Juste parfois fatiguées par des manipulations peu soigneuses — j’aimais bien me les passer à la visionneuse étant gamin. [1]

Deuxième chance, les labos Kodak, à partir de 1961, gravaient la date du développement sur les caches, ce qui permet de dater et classer instantanément et sans recherches, les photos.

Troisième chance, si on veut, mon-papa-à-moi n’était pas un grand photographe : si au début on le sent tout content de jouer avec son bel appareil neuf (une Rétinette Kodak 1B) et de photographier ses deux garçons (je n’étais pas né encore) par la suite ça se gâte. Photos de voyages et de banquets sans intérêt, prises de trop loin, sans souci de composition et avec forte tendance à la sous-exposition, ce qui en diapo ne pardonne pas (inattention, ou cellule défectueuse ?) Un peu comme si, les enfants ayant grandi, la photo n’avait plus d’intérêt autre que social ou conventionnel, de promener le Kodak avec soi et ramener quelques souvenirs. [2] D’ailleurs les dernières années et de ses petits-enfants, il ne faisait plus de diapos mais des photos sur papier dont bien évidemment les négatifs ont été perdus.

Tout ça fait que sur les 3600 diapos, je n’en ai conservé que 800, soit 40 planches transparentes de 20, tenant dans une seule boîte à archives. Une vie en 40 planches Panodia, ça rappelle un peu ces « réductions » qu’on fait dans les caveaux de famille, lorsqu’ils sont pleins comme un œuf, et qu’on demande à ces braves gens de se pousser un peu, pour faire de la place aux jeunes, en quelque sorte... Mais après tout, c’est aussi le boulot normal du photographe, de faire le tri, et là ça n’avait pas été fait.

Après le tri, le scan. L’inconvénient, c’est que sur un scanner à plat, c’est long et fastidieux. L’avantage, c’est qu’on peut faire autre chose en même temps, à condition de ne pas s’éloigner de la machine. Par exemple, écrire cette page ou bavarder avec les copains. Mais s’interrompre toutes les 45s pour changer les dias et chasser les poussières ne facilite pas la mise en ordre et en forme des idées.

Ce qu’il en ressort pour moi, de cette immersion depuis une semaine dans les Kodachrome du papa, c’est la quantité de choses que ça apprend, et de questions que cela pose, sur lui, sur la famille. La sur-représentation de son propre père (l’argument « Pépégène, il est photogénique » mille fois entendu en famille, ne tenant évidemment pas, puisque c’est le photographe, et non le modèle, qui fait la « photogénie »). La sous-représentation de l’épouse (probablement parce que celle-ci n’aimait pas plus que cela, être photographiée, et/ou se voir en photo, et que pour le photographe c’est très difficile à assumer, une mauvaise photo de celle que l’on aime). La quasi-absence de tout le côté maternel de la famille, qu’effectivement à l’époque on fréquentait peu pour des raisons trop complexes à expliquer ici.

Se rendre compte aussi, que ses parents et ses frères avaient déjà une vie, avant que soi-même on pointe le bout de son nez (et à 45 ans ça reste presque aussi difficile à concevoir qu’à quatre ou cinq, quand on découvre ces problématiques). Se voir soi-même petit, avec ces taches de rousseur et les oreilles décollées. Découvrir les gestes de sa mère envers soi, identiques à ceux qu’on a eu ensuite, avec ses propres enfants. Ramener cette mère, de son statut actuel de grand-mère ridée et voutée, aux cheveux blancs depuis si longtemps, à celui de jeune mère de famille plus jeune que moi aujourd’hui, de quinze ans. La répétition de plus ou moins les mêmes photos de vacances, en Vendée pendant des années, puis au bassin d’Arcachon. La succession des chiens, des voitures, et des bateaux, la passion et le seul luxe du père (le mot luxe ne convenant d’ailleurs pas vraiment, aux coques de noix de plus en plus approximatives au fil de ses « améliorations », et aux moteurs bricolés qu’il y installait).

Le plus fort, le plus émouvant, étant parfois, sur la quantité et au détour d’une diapo, de se rendre compte que par le biais d’une image, on parvient à se voir comme il nous voyait. Et cette mémoire-là, présente dans ces Kodachrome et que probablement nos enfants et petits-enfants, au fil des formatages de disques durs et des changements de supports et formats numériques n’auront pas de leurs propres pères, c’est de l’amour argentique. Brut de scan.

P.-S.

Bien que mon emprunt sur les caveaux de famille soit suffisamment reconnaissable je pense, pour ne pas l’avoir explicité, je tiens cependant à en rendre la paternité et en remercier l’ami Georges B, actuellement en vacances à Sète. En lui souhaitant bonnes balades en pédalo, et siestes à l’ombre du pin parasol.

P.S.-2 : je pensais le laisser à la découverte, mais apparemment personne ne la trouve... il y a une image alternative derrière le hamac. Laisser la souris quelques secondes dessus pour la faire apparaître.

Notes

[1Le Kodachrome était en fait un film noir et blanc ; les colorants lui étaient ajoutés au cours du traitement, contrairement aux autres procédés couleur moins stables dans le temps. Kodak a malheureusement cessé sa production. Edit : faux, seulement non importé en Europe, voir forum ci-dessous.

[2Le but ultime du voyage ne serait-il pas d’ailleurs, de se fabriquer des souvenirs ? N’étant pas voyageur je me pose la question.

Messages

  • Pas la patience tenir compte préséance et que je ne devrais pas être la première à réagir à cette page. Qui me regarde, au sens où l’entendait Serge Daney Ces films qui nous regardent autant qu’on les regarde. Eh oui, cette page me regarde.

    Alors voilà, dire juste l’émotion à découvrir ce travail-là et puis cette photo- là, dans le hamac.

    • la phrase "Se rendre compte aussi, que ses parents et ses frères avaient déjà une vie, avant que soi-même on pointe le bout de son nez (et à 45 ans ça reste presque aussi difficile à concevoir qu’à quatre ou cinq, quand on découvre ces problématiques)", en ajoutant 3 soeurs à un frère et en remplaçant 45 par 50, je pourrais l’avoir écrite : je sais ce que c’est que d’arriver longtemps après, de prendre conscience que l’histoire est déjà écrite, et ce qu’il en coûte...

      Voir en ligne : ms

  • Oui, voir sur les photos de famille ses parents plus jeunes que soi aujourd’hui, et puis se dire, parce que père mort jeune, qu’on est aujourd’hui plus vieille que lui.

  • Beau texte bien écrit comme toujours !

    Par contre, le Kodachrome existe encore, en 64 iso, et on en trouve moins facilement parce qu’aucun importateur européen n’a repris le flambeau efficacement. Le laboratoire américain qui le développe, Dwaynes, en développe environ 1000 rouleaux ... par jour ! Donc, petite mise à niveau nécessaire. C’est comme le Cibachrome, ça s’appelle Ilfochrome, et on en trouve, et c’est merveilleux, aussi pour faire du positif direct.

    Pour ce qui est de la conservation dans le temps, les dernières technologies Fuji promettent 300 ans de tenue sur les Velvia, Astia, etc...

    Et les diapos en 4X5, je sens que tu vas te régaler !

    Amitiés

    Voir en ligne : Kodachrome

    • Ce qui m’énerve avec toi, c’est d’abord que tu es bien meilleur photographe que moi, et d’un ; de deux, que je ne peux pas parler photo sans que tu me trouves des erreurs et me mette le nez dedans.

      Mais comme c’est pour des bonnes nouvelles, je te pardonne, et tu pourras ajouter la mort du Kodachrome à ta liste des idées reçues

    • D’abord, je ne suis pas meilleur photographe que toi, j’ai une preuve flagrante que tu est un excellent photographe chez moi, encadrée. Et enfin, je mets les choses au point, parce que non mais hein bon, ce qui n’enlève rien à la nostalgie et à la fraîcheur de ton texte.

      Amitiés

    • A voir le fier moussaillon à la barre, on se dit que oui, c’est du bel amour argentique !

    • C’est amusant de lire vos chamailleries textuelles ! J’ai envie de vous dire que la photographie telle que nous la pratiquons nous amateurs, est d’abord un acte d’amour : pas de compétition donc, mais de l’émotion seulement. C’est aussi une affaire de regard et je confirme que quand elle (la photographie) nous fait faire un retour en arrière nous percevons mieux au travers du temps qui passe la trame du lien qui nous unit à nos parents, longtemps après leur disparition. On retrouve l’oeil du père sur nous et ses sentiments à une époque où il était bien plus jeune que nous aujourd’hui, et c’est émouvant. C’est ce fil conducteur nécessaire que je recherche moi aussi quand j’ouvre un de ses albums photo dont nous partageons mon frère ainé Jacques, le second Gérard et moi petit dernier, la collection. Bon voyage dans le temps
      (JFP)

      Voir en ligne : voir : [Ce sacré Robert]

    • Merci JF. Évidemment on ne fait pas de compétition de photos entre amis (laissons cela aux clubes, fédérations, et autres...) C’était une façon comme une autre de redire que j’aime bien les photos de Maël, et le bonhomme aussi... et que parfois je suis un peu jaloux d’images qu’il a faites, et que j’aurais bien aimé faire moi. Ce qui n’est pas bien, j’en conviens.

      D’ailleurs, avec toute la pub que je lui fais, il ferait bien de mettre à jour sa galerie, et de refaire son site avec autre chose que Publisher... mais il n’en fait qu’à sa tête l’animal !

    • Agreubagreubagreubagreu !

      (qui c’est qui vient troubler les quelques jours de vacances que je passe au fond des bois creusois ? )

      (Avec l’ADSL quand même pour lire les bêtises à Jacques...alors qu’il pourrait s’employer à faire fumer un peu l’Agifold) hihihi !

  • Comment un photographe définit-il la « photogénie » ? Ce mot a-t-il un sens pour lui ou n’est-il employé, ce mot, que par des ignares ? Quand tu écris, Jacques, que « c’est le photographe et pas le modèle qui fait la photogénie », est-ce une boutade ?

    • Tu m’emmènes sur des terrains où je ne souhaite pas forcément
      m’aventurer !

      Photogénie. Dans le contexte, je voulais dire que le grand-père
      paraissait toujours à son avantage sur les photos, au contraire d’autres
      membres de la famille plus ou moins souriants ou « coincés » (notamment
      ma grand-mère !)

      La photogénie je ne sais pas si le terme a réellement un sens en
      photographie... Je ne crois pas l’avoir rencontré souvent. Je crois me
      souvenir avoir lu d’un photographe, je ne sais plus lequel, que certains
      visages « prenaient mieux la lumière » que d’autres... Je ne sais pas
      trop ce que ça veut dire... Le grain de la peau peut-être... Ça tient
      peut-être simplement aussi au fait que certaines personnes peuvent rester
      détendues et naturelles devant l’appareil photo, quand d’autres n’aiment
      pas ça et se crispent immédiatement. Ça c’est assez sûr. Il y a aussi
      des "gueules" que l’on a immédiatement envie de photographier... Pour
      moi, Michel Simon par exemple, le rêve, ou Carolyn Carlson... ou ce
      couple de petits vieux que je croise tous les jours sur le quai et à qui
      je n’oserai jamais le proposer !

      Mais définitivement non, ce n’est pas une boutade, c’est le photographe
      qui fait la photo. Si elle est mauvaise, si le modèle est crispé, ce
      n’est pas plus la faute du modèle, que du paysage quand il s’agit d’une
      photo de paysage. C’est juste que le photographe n’a pas su établir la
      bonne relation de confiance, prendre la mesure de la personnalité de son
      modèle, et/ou prendre la photo au bon moment.

      C’est tout l’art et la difficulté du portrait, d’amener en coïncidence
      la personnalité intime et profonde du modèle, et celle non moins intime
      et profonde, du photographe. Ce qui fait qu’un portrait de Sieff ou
      Avedon, ou Michaud, moins connu mais immense portraitiste, est tout autant un autoportrait du photographe, qu’un
      portrait du modèle.

      C’est toutes ces raisons qui font que je photographie plus souvent des
      papiers par terre, que des visages... Comme j’irais plus volontiers sur le
      mont Aigoual que l’Annapurna. Même si le rêve c’est à plus de 8000...

      Espérant n’avoir pas été trop pontifiant, ni lénifiant (je ne sais pas
      ce que ça veut dire exactement, mais j’aime bien le mot) dans ma
      réponse... Fallait pas me poser la question !

    • Me retranchant dans ma tanière (cagibi obscur de 9m2 où j’ai tout mon bazar...) je tombe sur ce papier tombé d’un bouquin que je viens de prêter à ma nièce qui démarre en photo. J’avais recopié ça d’une interview de Bernard Plossu. Ça ne répond pas directement à ta question, mais j’aime beaucoup (et les images de Plossu aussi...)

      Ce n’est pas l’appareil qui fait la photo, c’est l’intelligence de l’œil. La photographie ne capture pas le temps, elle l’évoque. Le temps coule comme du sable fin, sans fin. Et les paysages qui changent n’y changent rien.

      Ça, c’est du Plossu...

    • Il eût été dommage que la question ne se posât pas. Ta (tes)réponse(s)est(sont)si belle(s). Merci Jacques.

    • À vot’ service :-) What else ?

    • Je cherche, je cherche... et j’en profite pour rectifier (après consultation des formes conjuguées, au retour de ma balade à vélo pour aller chercher le pain) : c’est mieux si j’écris il “eut” été... c’est le passé antérieur pas le subjonctif. Sorry.

    • Faire coïncider la personnalité intime et profonde du modèle avec celle non moins intime et profonde du photographe... : quand on regarde les portraits que tu as réalisés, c’est quelque chose.
      Et je repense au texte sur "La Gazette"/M.Giraud que je suis allée vérifier, et je découvre des archives que je n’avais pas vues. De la lecture et de l’exploration en perspective...
      D’autres questions sur la photographie, il en viendra,tu peux en être sûr.

  • J’étais en train de calculer : premières diapos d’il y a 50 ans pour les plus vieilles, donc 1958, puis à partir de 1961 Kodak date ses clichés, et les dernières photos, plutôt tirage papier. Donc sur les 40 planches/800 photos gardées sur 3600, ce serait plutôt les années 60, 70 ?

    Fascinant cette mémoire, ces images (même sur papier, ça se scane les photos papier, non ?) de la vie d’avant nous, les parents, grands-parents, arrière-grands-parents. Leur vie, leur mariage, leurs enfants, leurs balades. En atelier d’écriture avec des PE de l’IUFM (donc des gens entre 22 et 27 ans), je m’aperçois que personne n’a la totalité disponible des prénoms et noms des arrière-grands-parents. Une mémoire qui se perd au-delà de la 3e génération.

    • « personne n’a la totalité disponible des prénoms et noms des arrière-grands-parents »

      En première lecture, je me dis : pourtant c’est facile ! Et puis à la réflexion, il m’en manque 3 aussi, des arrière... tu aurais dû parier l’apéro... Ah non c’est vrai j’en prends plus.

    • ...mais moi si. Je le boirai donc à ta santé.
      Amitiés

      post scriptum : avec cette histoire de photos, je suis en train de relire Mécanique (Verdier 2001) de François.

  • La photographie a le pouvoir de geler le temps dans une immobilité poignante. Il est vrai que cette paralysie est impossible en réalité, inaccessible à l’expérience, non vivante, non temporelle, irréelle.

    Des photos montrent le temps où on n’était pas dans ce monde.

    Des photos montrent ceux qui nous ont faits avant qu’ils nous aient faits.

    L’absence lors de la scène originaire crève à la surface. Notre absence est constitutive de la scène qui nous fait. Il est manifeste que nous ne pouvons nous souvenir d’une absence faute de nous-mêmes. On ne peut même pas y croire. Pourtant c’est la vérité dès l’instant où elle est en acte.

    De cette vérité notre corps est la preuve.

    Notre corps vivant est la trace d’une proximité sexuelle plus ancienne que sa propre intimité sexuelle, qui n’est entière qu’à la puberté.

    in Sur le jadis, Pascal Quignard

    • Nous sommes nés de la chair née de la chair née de la chair etc. Il y a une copulation insatiable derrière chacun d’entre nous.

      Ante saecula.

      L’aoriste éprouvé comme la progression géométrique des coïts en amont de nous-mêmes au cours du temps.

      in Sur le jadis, Pascal Quignard

    • Les hommes sont ces monuments de nudité qui n’apparaissent pas dans le visible.

      Ut monumenta quae non apparent.

      in Sur le jadis, Pascal Quignard