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Exorcisme

09-08-2008

C’est la faute à Joub’.

Depuis bientôt quatre ans on avait trouvé un mode de vie avec les pompiers : je n’y pensais plus le jour, et ils me foutaient la paix la nuit.

« Tu aurais dû essayer quand même, qu’il m’a dit, peut-être que tu aurais pu faire évoluer les choses ». Je ne l’ai pas cru ; mais depuis toutes les nuits ils viennent à nouveau dans mes rêves et j’en ai marre.

Que je vous explique : pendant 10 ans, de 1994 à 2004, j’ai été sapeur-pompier volontaire à Pontivy, Morbihan, 15000 habitants. Au début, la curiosité et puis l’envie de bouger, et de jouer avec tout le matériel aperçu dans les camions lors d’une visite du centre de secours : les appareils respiratoires, les lots de sauvetage... De quoi satisfaire mes pulsions refoulées, de plongeur spéléo, moi qui étais à la fois plongeur et spéléo, mais en chambre. Ensuite la grande passion, passant théoriquement après la famille, mais bien souvent dans les faits, avant, et renvoyant toutes les passions précédentes (pourtant nombreuses...) au placard à souvenirs.

Pour le boulot, on avait trouvé un arrangement : un inspecteur d’académie désirant développer l’éducation à la citoyenneté et aux premiers secours, un directeur départemental des services d’incendie et de secours dynamique et désireux d’agir aussi envers les jeunes ; moi j’étais au milieu, un pied dans chaque structure et ça se passait bien.

En dix ans, des milliers d’heures, de garde, de formation (on n’imagine pas de l’extérieur le volume horaire, l’exigence, et la qualité, de la formation des pompiers volontaires), d’interventions. Moniteur puis instructeur de secourisme, formateur lot de sauvetage, nageur-sauveteur, conducteur poids-lourds hors-chemin (même si cette dernière spécialité, n’était pas trop mon truc... ) Au final, sous-off, en passe de devenir officier [1].

Pontivy c’était l’idéal pour un volontaire : centre de secours principal (CSP), tout le matériel et les engins ou presque, 1300 interventions/an. Une petite dizaine de professionnels pour faire tourner la boutique et assurer les ambulances (VSAV) en journée quand les volontaires sont au boulot ; la nuit et les week-end, les secours c’était nous les volontaires. Seul inconvénient : des locaux pourris, un vrai trou à rats. Hygiène très limite, les échappements des véhicules qui faisaient de la remise une chambre à gaz, notamment celui du fourgon pompe-tonne (FPT) qui donnait directement sur mes fringues (car on n’avait pas de vestiaire, ni de casiers fermés, on se changeait dans la remise, garçons et filles pareil), la combinaison qui sentait le gas-oil en permanence, même propre.

L’autre inconvénient, pour moi, c’était l’éloignement de la mer, qui m’interdisait l’accès à la formation dont je rêvais le plus : celle de nageur-sauveteur côtier, qui consiste en passages de vagues à la nage et en zodiac, sauvetages au filin dans le ressac (et la côte sauvage de Belle-Île ou Quiberon n’est pas une mare au canards). Sans parler des manœuvres avec l’hélico de la sécurité civile : hélitreuillage et saut depuis l’hélico. L’Aventure, quoi.

Donc, autant dire que j’étais rouge des pieds (palmés) à la tête (casquée). Et quand on a envisagé de déménager, la condition sine qua non était la proximité immédiate d’un centre de secours, pas forcément principal, mais actif, et côtier. J’avais passé pour ça à mes frais le permis bateau mer, en plus du fluvial passé par le SDIS. Rochefort par exemple c’était bien : 30000 habitants, le fleuve, la mer.

Je m’y suis donc présenté fier comme un bar-tabac avec mon CV de volontaire long comme un jour sans pain. Le chef de centre de l’époque (il a changé depuis) m’a reçu poliment, et fait comprendre qu’il me prendrait, parce que le règlement l’y obligeait ; que j’étais bien gentil, mais que dans son centre il y avait quelques 60 pros pour une dizaine de volontaires, et que les volontaires ça ne l’intéressait pas beaucoup (pour dire les choses avec élégance et sans entrer davantage dans des détail pénibles pour tout le monde).

Et puis chez nous, à Tonnay, il y a aussi un petit centre de secours. 13 volontaires, une 4L rouge, une motopompe rouge, un CCF (camion-citerne feu de forêts) rouge aussi, et un « véhicule tous usages » (VTU) dont je vous laisse deviner la couleur. Une bonne petite équipe, sympathique ; là j’ai été très bien accueilli. Sauf que Tonnay touchant Rochefort, les pompiers d’ici ne sortent pas beaucoup. Principalement pour la sécurité du feu d’artifice le 14 juillet, quelques feux de talus l’été, et les « opérations diverses » : nettoyage de chaussée, assistance aux animaux, tempêtes et inondations. Les secours, les vrais, c’est pour les pros d’à côté, qui sont sur place avec tout leur matos en moins de temps qu’il ne faut aux volontaires d’ici pour sauter dans leurs bottes.

Ma passion des pompiers n’était pas assez forte, ou mon ego l’était trop, pour le rester dans ces conditions : quantité négligeable et méprisable à la ville, ou symbolique à la campagne... J’ai tout envoyer balader : basta, dix ans c’est bien, passons à autre chose. Peut-être aussi mon incapacité chronique à mener mes passions jusqu’au bout, et cette manie de zapper.

Au début c’était quand même assez dur. Le jour ça allait encore, à condition de ne pas croiser de camion rouge. Mais les trois premiers mois de sevrage, j’ai rêvé toutes les nuits, de pompiers, de gyrophares, d’interventions. Puis ça s’est calmé et je n’y pensais plus depuis quatre ans. J’apprécie de pouvoir dormir la nuit, de ne pas partir au bip à deux heures du matin pour une chute de barrique, un pendu ou même une désincarcération (c’est pourtant beau, un accident routier la nuit, les gilets fluos dans la lumière des halogènes et les reflets des gyros — qui ne l’a pas vécu du bon côté, ne peut pas comprendre ce sentiment-là). Je suis content d’avoir connu la peur que l’on a au ventre, en entrant à quatre pattes sous appareil respiratoire isolant (ARI) et dans l’obscurité absolue, dans appartement en feu [2]. Content aussi de ne plus la vivre. C’est le passé, sans remords ni regrets. Sauf pour le stage avec l’hélico.

Et puis l’autre jour je suis revenu à Pontivy. Ils ont depuis six mois un splendide centre de secours tout neuf, grand, propre, fonctionnel, lumineux. Un nouveau système de garde, plus efficace pour la population et sécurisant pour les volontaires (qui passent deux nuits par semaine sur place, au lieu de répondre au bip en catastrophe depuis chez eux). De nouveaux professionnels, motivés, bosseurs, enthousiastes, sont arrivés, et ça se passe bien entre eux et les volontaires. Professionnalisme, compréhension et respect mutuel, de chaque coté. Ça m’a foutu un coup au moral...

Les copains là-bas ils n’ont pas trop compris au début, pourquoi j’avais arrêté la vie en rouge : quand on est vraiment tombé dedans, on dit tout le temps qu’on en a marre, mais on n’en sort généralement qu’à la limite d’âge, ou contraint et forcé. Alors j’ai raconté les circonstances que vous savez, avec même un peu plus de détails.

C’est là que Joub’ a dit : « Tu aurais dû essayer quand même, peut-être que tu aurais pu faire évoluer les choses ». C’était il y a trois semaines de ça.

Je ne l’ai pas cru ; mais depuis toutes les nuits ils viennent à nouveau dans mes rêves et j’en ai vraiment marre. Peut-être qu’en l’écrivant ?

Notes

[1Principalement parce que Lieutenant Bon, ça aurait mieux sonné que sergent Bon, à Bayonne et ailleurs... La hiérarchie chez les pompiers est calquée sur celle des militaires. Elle est respectée rigoureusement en intervention pour des raisons d’efficacité. En dehors, relations humaines généralement basées sur la camaraderie plus que les barrettes, ce qui la différencie des autres systèmes hiérarchiques, dans le secteur public comme privé. Bien que ne gardant pas un très bon souvenir de la discipline militaire, et peu porté sur les uniformes, l’un comme l’autre ne m’ont jamais gêné chez les pom-pom boys.

[2Contrairement aux feux de ferme où d’usine, c’est dans ce type d’intervention peu spectaculaire que l’on risque réellement sa peau.

Messages

  • On souhaite au CS de Pontivy et plus encore à celui de Rochefort, pour accompagner les nuits de garde et dans la vie civile, la lecture de quelque(s) site(s) de notre connaissance.