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Vide-cagibi 2

25-08-2008

Voilà, c’est fait.

Je suis dans le cagibi, avec Nina Simone, et vous. Autour de moi c’est tout vide. Enfin, beaucoup plus vide qu’avant, où c’était pas mal plein.

Partie, la belle guitare. Partie la belle basse. Parti le beau clavier MIDI. Parti le beau pédalier d’orgue (celui-là, je le regretterai un jour). Parti, l’ordinateur à musique. Parties, plein de partitions que je n’aurais de toutes façons jamais jouées. Il en reste encore beaucoup, que je ne jouerai pas plus. Partis, des bouquins d’informatique qui ne m’intéressent plus. D’ailleurs, l’informatique non plus, ne m’intéresse plus beaucoup.

Ce qui était ma console d’orgue numérique, est redevenu un plan de travail de cuisine en mélaminé imitation hêtre, avec quelques épaves dessus : un gant de coton blanc, une équerre, des diapos, le scanner, la table lumineuse. Un boitier de CD cassé, César Franck sur le Cavaillé-Coll de Luçon.

Bon, c’est vide mais pas la cellule cistercienne non plus. J’ai gardé le lecteur CD, la petite table de mixage et les enceintes amplifiées, pour écouter Nina, Terrasson, les Crusaders, François Béranger et Bach. L’ordinateur pour écrire le cafcom.

En fait je ne suis pas certain de ne pas avoir fait une grosse c... en bazardant tout ça. Mais comme je disais ce soir à table (parce qu’ils n’arrêtent pas de me chambrer tous, sur ma frénésie d’Ebayage), l’avantage, c’est qu’après ma mort, il leur sera beaucoup plus facile de se débarrasser d’un seul appareil photo, que de deux guitares, un clavier numérique obsolète, un énorme pédalier d’orgue (deux heures, dix mètres de bulles, et trois rouleaux d’adhésif, pour l’emballer) etc.

Mais quand même, comme un vide, une part de soi qui est partie, enfin, quelques rêves concrétisés à une époque, qui retournent au virtuel.

Tout ça pour quoi ? Ben, un appareil photo. Même pas un moderne : une machine fabriquée aux alentours de 1950, donc de treize ans plus vieille que moi, ce qui n’est pas rien, si elle a ses rouages en même état que certains des miens. Même pas tellement cher : à peine le prix d’un réflex numérique d’entrée de gamme. Pour un peu, j’aurais pu garder le pédalier. Mais ce sacrifice était aussi nécessaire dans la tête.

Une machine antique, donc. Encombrante, lourde, lente à mettre en œuvre, coûteuse en consommables, avec laquelle je n’ai pas fini de me faire chambrer (déjà, avec un réflex argentique, les réflexions comme : « — Ah, c’est un appareil photo ? On dirait un grille pain ! », je commence à être habitué, et ne réponds plus que par un sourire ou une pirouette). Mais voilà, c’est ma Belle Américaine à moi. [1] Comme ces fadas, souvent pas riches, qui se bichonnent une Cadillac ou Oldsmobile des années cinquante en ces temps de fin du monde pétrolier, simplement parce qu’amoureux de ces beaux objets (et sans doute en quête d’un rêve que peut-être, l’objet permet d’approcher — comme hier soir cette C4 Citroën rutilante, aperçue au fond d’un garage, et la lumière dans les yeux de son propriétaire, quand je l’ai questionné à son sujet, pendant que nos labradors se reniflaient le trou du cul).

Un coup de foudre, allumé par un autre allumé, entre les doigts magiques de qui elle va se refaire une beauté après sa traversée de l’océan (et se dire, qu’elle vient de New-York, qu’elle a plus de cinquante ans et qu’on ne saura jamais tout ce qu’elle a vécu, vu et photographié, de visages d’inconnus, de matches de foot, d’accidents, de stars oubliées, de guerres peut-être, c’est autrement plus porteur de songes qu’un quelconque objet en plastique venant de Honk-Kong par containers entiers, et voué à la déchetterie dans moins de dix ans, dans la perspective la plus optimiste).

Mais quand même souvent je me demande si je n’ai pas fait une bêtise. Alors je vais sur le net, je lis des sites de fanas et de fadas, souvent les deux, regarde des photos, et je me dis que non, décidément, c’était bien ce légendaire Speed Graphic qu’il me fallait, pour continuer cette relation amoureuse avec la photographie, et qu’on va bien s’entendre tous les deux.

Et que ça valait bien deux guitares électriques, un pédalier bricolé, et quelques moues conjugales plus explicites que mille engueulades. [2]

P.-S.

29 août, l’appareil est en douane à Bordeaux. Appel des douaniers : "Monsieur, il y a écrit appareil photo sur la boite, mais on a ouvert, c’est un drôle de truc, et on ne sait pas trop ce que c’est... Vous nous confirmez que c’est bien un appareil photo ?" Oui, je confirme, merci.

Notes

[1Petit hommage en passant, au merveilleux Robert Dhéry, qui partage avec Jacques Tati le coin le plus sympathique de mon Olympe cinématographique.

[2En fait de chambre, elle aurait préféré que je lui en paye une, mais d’hôtel, à Venise ou ailleurs, pour se mettre les pieds sous la table sans courses sans cuisine sans vaisselle sans lessive sans ménage sans enfants sans rien. J’ai eu beau prouver que pour le prix du Speed Graphic et ses accessoires, on n’avait même pas une nuit au Danieli ou l’Hôtel des Bains, et que tant qu’à aller à Venise, autant le faire bien, rien à faire. J’ai donc promis Venise, sans précision d’hôtel ni surtout de date. Le problème maintenant c’est d’y emmener aussi le Speed, c’est quand même un peu encombrant, et elle ne veut pas.

Messages

  • Magnifique !!! ça carbure au plan film, du 4*5’ ?.
    Pas facile à développer, bien mouiller le film dans la cuve avant traitement et diluer à 1+3.
    1969, j’ai fait ça en 1969.
    De la pure mécanique, mince ça fait envie, la frime dans les rues de Venise.

    Voir en ligne : http://lapossonniere.canalblog.com

  • Excellent choix, monseigneur...!

    Ahhh, mes aïeux, quel doux son que l’obturateur à plan focal lorsqu’il se déclenche en faisant schlafroc ! Quel joie de balancer un million de lumen dans la poire du quidam qui voulait un beau portrait, au point qu’il restera à moitié aveugle pendant 3 heures...

    Bravo pour cet achat !