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Portrait de piano avec chambre

04-10-2008

Le Speed Graphic est revenu hier de sa petite cure de remise en forme chez le luthier des appareils-photo.

Pour ceux qui auraient loupé un épisode, le Speed Graphic, c’est une chambre photographique mythique, l’appareil fétiche (et pour cela surnommée the work horse, ou the old reliable) de tous les reporters américains — dont Weegee ci-dessous — dans les années 1930 à 1960, avant le Rolleiflex puis le Leica ou Nikon.

Weegee

Cet appareil produit des grands beaux négatifs au format 4x5" (10x12,5 cm, soit 15 fois la surface d’un 24x36, ce qui rapporté en unités d’aujourd’hui représente pas mal de millions de pixels). Pour ce format on utilise habituellement des chambres sur pied avec un voile noir pour faire la mise au point, à l’ancienne, mais un des avantages du Speed c’est qu’il permet justement de faire de la photo rapidement à main levée et en grand format, d’où son nom et son succès. Le mien est un des premiers modèles dits Pacemaker, donc de 1947 ou 48.

La veille, j’avais aussi reçu les précieux plan-films Ilford pour le nourrir. Et répété depuis quelques jours avec des plan-films trouvés dans mes châssis d’occasion, les manœuvres à effectuer dans le noir : chargement - déchargement des châssis, mise en cuve des films pour le développement.

Hier soir, donc, préparé les châssis pour de vrai, en prévision d’aujourd’hui le grand jour. Ce faisant, échappé la boîte et répandu les 25 plan-films par terre, à rechercher à tâtons dans l’obscurité complète (comme je venais juste de renverser aussi une boîte de vieux polaroïds, et négligé de les ramasser illico, il a fallu en plus, au toucher, reconnaître les uns des autres, pas trop difficile mais quand même). Lumière rallumée, ouf tous sauvés, en espérant qu’ils n’ont pas été rayés, ou pris la poussière.

Je m’étais dit que la première photo en grand format avec le Pacemaker, elle serait pour mon piano, l’autre jouet chéri (n° 127506, de 1902, je ne sais pas si je vous en ai déjà parlé). Donc ce matin, pour la promenade du chien sur les quais je n’ai pas pris comme habituellement le samedi, d’appareil-photo parce que dans ma tête, la photo du jour ça serait le piano, et en grand format. Dommage ; c’était l’étale de marée haute, la Charente toujours boueuse était là exactement comme un miroir, un lac de mercure avec un petit banc de brume 50cm au-dessus et un ciel d’une limpidité extraordinaire. Des mouettes pas réveillées sur la rambarde rouillée du vieux ponton, émergeant du brouillard. La photo est restée dans la tête.

Quand Jo s’est levé, un peu plus tard, le soleil entrait à flot dans le salon ce qui arrive rarement, à cause du mur du voisin en face de la porte-fenêtre, il faut que le soleil soit bien à l’est, et juste assez haut mais pas trop. Il inondait de lumière le piano ; ce qui en principe n’est pas bon pour son placage, mais c’est tellement rare et fugace, que c’est sans importance.

Avec Jo on a donc mis la chambre en station sur son pied, face au clavier, et la vieille inscription dorée « PLEYEL - PARIS » qui brillait de toutes ses forces sur le palissandre sombre. Chose que je n’avais encore jamais vue, ou remarquée, les touches en ivoire se reflétaient aussi sur le bois, mais irrégulièrement, ça faisait comme des vagues de lumière et c’était très joli.

On a fait chacun notre tour la mise au point sur le dépoli, sous sa cape noire de Zorro. Il m’a suggéré une bascule de l’objectif comme je lui ai montré hier, mais je ne suis pas encore assez à l’aise avec ces manips. On a mesuré la lumière incidente avec la cellule. Re-vérifié la mise au point. Réglé le diaphragme (f22), la vitesse (1/25e). Re-mesuré la lumière. Enfin, avec émotion, inséré le chassis dans l’appareil et vissé le déclencheur souple pour ne pas faire vibrer au déclenchement.

Et c’est alors qu’on s’est rendu compte, que le soleil était passé au-dessus de la fenêtre. Le logo Pleyel s’était éteint, les beaux reflets des marches et des feintes avaient disparu. Le piano était dans l’ombre, le palissandre flamboyant deux minutes auparavant ressemblait à un vieil harmonium de sacristie, on a tout remballé. Demain peut-être...

P.-S.

À onze heures, comme je rentrais des courses, Arcadias est passé à la maison sur son vélo. J’avais mis dans sa boîte aux lettres les photos du bateau et l’article, j’avais un peu peur que ça ne lui plaise pas trop, mais il était content. « Vous utilisez souvent des mots un peu triviaux, mais amenés d’une façon qui fait que ça passe bien », qu’il a dit.

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