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Variations Goldberg

07-10-2008

J’avais il y a longtemps un ami, de l’espèce des pas ordinaires, qui avait pour obsession de jouer au piano le 8ième prélude en Mib min, du 1er livre du « Clavier bien tempéré ». Un prélude qui n’a rien de très difficile pour un pianiste même très moyen (enfin, s’agissant de Bach, comme de Mozart d’ailleurs, se méfier de cette notion de facilité apparente). Sauf que le copain n’était pas pianiste. Il devait gratouiller un peu de guitare, mais son truc c’était plutôt le dessin.

Mais il s’obstinait, dès qu’il apercevait un piano, à déchiffrer ce prélude. Ne connaissant pas le solfège, c’était d’autant plus difficile, il fallait lui montrer comment placer les doigts, et ensuite il essayait de refaire et d’enchaîner.

Il m’a expliqué un jour, que cette lubie venait de ce qu’il avait été très amoureux d’une fille, qui jouait ce prélude, et donc l’entendre et plus encore le « jouer » lui-même le mettait dans un état pas possible. La copine était aussi organiste et ils avaient paraît-il fait l’amour dans un recoin de tribune, ce dont j’étais assez admiratif : connaissant par expérience le froid glacial et la poussière omniprésente qui règnent généralement sur ces lieux par ailleurs magiques, c’est pas vraiment une idée qui me serait venue mais bon.

Donc régulièrement je lui montrais une mesure de plus, et il s’y essayait. La dernière fois que je l’ai vu, il était arrivé presque à la moitié du prélude.

Pourquoi je raconte ça ? parce qu’à la même époque, je m’étais dit que si lui, qui n’était pas musicien, arrivait presque à jouer un prélude de Bach, pourquoi moi, qui déchiffre à peu près et possède une oreille convenable (mais aussi hélas un sens du rythme totalement absent, qu’aucun métronome n’a pu améliorer) je n’arriverais pas, avec le temps, à jouer mon œuvre favorite du grand Jean-Sébastien : les Variations Goldberg. Oui, je sais, j’ai des goûts modestes. Les Goldberg, c’est l’Himalaya du piano, et après Gould et Scott Ross, difficile de s’y frotter. Sauf que je n’ambitionnais pas, de les jouer comme Gould ou Ross. Juste les jouer.

Je me suis accroché quelques semaines. Et puis un mien parent féru de littérature (je vous laisse deviner qui...) m’a fait lire le Naufragé de Thomas Bernhardt, qui raconte précisément l’histoire d’un pianiste qui renonce à la musique, et quasiment à la vie, après avoir entendu les Goldberg par Gould. J’ai donc laissé les Goldberg ; disons qu’après avoir travaillé l’aria et les deux premières variations, je les ai rabâchés jusqu’à ce qu’il n’en reste qu’une bouillie infâme et informe n’ayant plus rien à voir avec l’original.

Puis abandonné le piano des années. Mais quand on a eu le nouveau piano, le beau Pleyel n°127506 de 1907, tellement qu’il est beau, tellement qu’il est à queue, tellement que c’est mon piano, je me suis dit qu’à 45 ans, j’avais encore quelques années, voire dizaines, pour travailler le Clavier bien tempéré d’abord, puis les Goldberg. Le reste de la littérature pianistique ne m’intéressant que dans une très moindre mesure (Debussy étant l’exception, et quelques Satie). Et que même si je n’avais que ça comme objectif dans la vie, même si je n’y arrivais pas, mais que j’essaye, je n’aurais pas vécu pour rien.

Donc j’ai essayé, enfin, disons que je réessaie périodiquement, le temps de trouver une bonne raison pour arrêter (ça gêne la famille, le piano n’est pas accordé, j’ai un café du commerce sur le feu, un film à développer, le chien à sortir).

Mais je crois quand même qu’il faut se faire une raison : si, déjà, j’arrivais à jouer les Petits préludes et les Inventions ça serait déjà très, très, très bien. Et écouter les Goldberg comme on rêve d’Himalaya quand son niveau en alpinisme, c’est l’Aubrac ou les Cévennes.

Enfin, elle sont toujours sur le piano. Et puis, il fallait bien trouver un moyen de photographier ce fichu piano, sans un rayon de soleil. Alors je les ai remises sur le pupitre, et depuis elles y sont encore, j’attends toujours que quelqu’un vienne à la maison et s’exclame : « woah tu joues les Goldberg ? » Pour l’instant personne n’est venu, et c’est peut-être aussi bien comme ça, des fois qu’on me demanderait, en plus de jouer quelque chose pour de bon.

P.-S.

La photo, bien évidemment, faite au SpeedGraphic de 1948. Mais la voir en 600 pixels sur écran, c’est comme écouter l’orchestre national en grandes ondes, sur un transistor gagné en commandant des slips à la Blanche porte.

Messages

  • Tu exprimes merveilleusement bien le rapport qu’on peut avoir avec cette musique. Le clavier bien tempéré et les Goldberg nous semblent assurément être des Himalaya, mais quel beau rêve de pureté !
    Pour te réconforter je veux te redire - car j’ai dû certainement te l’écrire déjà - que moi aussi j’entretiens les mêmes rapports avec cette musique et qu’il me semble bon de tenter de l’approcher un tant soit peu. N’abandonne pas ce rêve, il n’est jamais trop tard.

  • Eh bien moi je ne connais rien ni au piano ni à Bach ni à Goldberg, je me demande encore comment on peut jouer un truc en clé de fa et en même temps un autre en clé de sol... Avec ma trompette Yamaha dont le vernis est presque entièrement parti, je ne joue qu’une note à la fois, alors... En revanche pour une fois c’est la photo qui m’emballe : Si ça c’est du niveau "transistor de la Blancheporte" (quelle comparaison !) je voudrais bien voir l’original ! Il mérite un cadre et une expo. Si je devais classer tes photos qui sont en ligne, pas d’hésitation pour la première place. Ah ! je te jure j’adoooore cette photo, et ça me coupe la chique je ne sais pas quoi ajouter pour conclure qui en regard de ce petit chef d’oeuvre ne me semble banal ou idiot !

    • Bah l’avantage du piano y’a pas besoin de faire "pouet" dedans en devenant tout rouge pour sortir un son, juste appuyer avec le doigt et ça sort nickel. Alors la difficulté de lecture en comparaison d’un instrument à corde ou vent c’est pas terrible. C’est Jean Guillou je crois, ou Chapuis, qui disait du pédalier d’orgue que ça facilite le jeu, puisque ça permet de libérer la main gauche pour tourner les pages... On est des petits joueurs !

  • J’ai vraiment aimé ton article ! Je travaille justement sur les variations Goldberg au piano et ton témoignage met bien des mots sur les émotions parfois très vives qui me viennent à l’esprit durant mes pratiques !

    Olivier, Québec