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Les pieds dans l’eau

10-12-2008

Je viens de terminer en deux soirs et une salle d’attente, Les pieds dans l’eau de Benoît Duteurtre. Je connais Benoît Duteurtre depuis longtemps par son émission Étonnez-moi, Benoît, que j’aime bien écouter, tout seul tranquille le samedi matin. Mais je n’avais rien lu de lui jusqu’ici.

Les pied dans l’eau, c’est une petite chronique familiale douce-amère que je ne tenterai pas de résumer ici. Disons que c’est une rêvasserie d’une mélancolique légèreté, ou d’une mélancolie légère, sur le temps qui passe, le temps perdu, et le temps qu’on regarde passer. J’ai bien aimé le bouquin, sans doute parce qu’on ne trouve jamais dans un livre, comme dans une musique ou une photographie, que ce que l’on a déjà en soi, l’écho de rêves et de souvenirs enfouis au plus profond de nous, et que l’on peut retrouver à travers le regard ou les mots d’un autre. D’ailleurs je n’achète pas beaucoup de bouquins (c’est pas bien, je sais) et si j’ai acheté celui-ci, suite à une émission de radio, c’est sans doute que je savais y trouver quelque chose d’autre, que les simples souvenirs de vacances d’un amateur de musique surannée.

En l’occurrence, il y a dans le bouquin de Duteurtre une villa au bord de la mer, à Étretat, La Ramée, et c’est elle qui est finalement le pivot du livre, avec l’ombre de l’arrière-grand père Coty (René Coty, le président redevenu célèbre grâce au film OSS 117, que le fiston nous a ramené sur DVD la semaine dernière).

Je n’ai pas eu d’arrière grand-père président de la République ; les miens étaient livreurs de farine, tailleur de pierre et instituteurs (heureusement d’ailleurs, puisque mon karma a fait que je sois instit comme ces derniers, avec un aïeul président je serais peut-être aujourd’hui Sarkozy à la place de Sarkozy, ce qu’à Dieu ne plaise).

Mais j’ai eu aussi une maison d’enfance, et même deux. L’une à Luçon, Vendée, dont je vous ai déjà parlé, et qui se balade au moins une fois par mois dans mes rêves. Et puis aussi une autre, pas loin de la première, que mes grands-parents avaient construit pour mon frangin, de santé fragile, à qui le médecin avait recommandé l’air de la mer (comme si à Saint-Michel en l’Herm, à moins de dix kilomètres de la mer justement, sans aucun obstacle que le plat des marais comme ici, l’air n’était pas assez marin ? Prétexte pour justifier le luxe trop ostentatoire d’une résidence secondaire ?)

Enfin, luxe, c’était d’ailleurs assez relatif. Ça n’est pas une maison bourgeoise comme La Ramée ou les belles villas de Dinard, Biarritz ou Arcachon. Une maison en parpaing, petite, sans style, sans beauté, mais sous de beaux pins et chênes, et presque les pieds dans l’eau face à l’île de Ré (un jour, je ferai Ré - La Tranche à la nage...) Plutôt une vilaine maison, comme dans la chanson de Sheller. J’y ai passé tous mes étés de gosse jusqu’à 10 ans, juillet avec les grands-parents, août avec les parents, et on allait souvent le dimanche aérer, faire le tour du jardin, cueillir les mimosas ou le muguet à la saison. Odeur des mimosas dans la DS, quand ça n’était pas le caniche des grands-parents qui s’était roulé dans une charogne — il aimait bien ça.

Cette maison est toujours dans la famille. Elle appartient à une vieille tante avec qui les relations n’ont jamais été faciles (...) qui la laisse doucement pourrir, depuis que la tempête de 1996 a emporté la moitié du toit et qu’il a plu dedans pendant quelques mois. Elle-même, en maison de retraite et invalide, déclare toujours vouloir y envoyer le peintre dès la semaine prochaine, et s’y installer pour l’été... et qu’elle ne la vendra jamais à quiconque, et surtout pas aux neveux...

Elle ne le sait pas, mais on a un jeu de clés. De temps en temps on y allait comme autrefois, faire le tour, ramasser les cannettes et diverses merdes traînant sous les pins (une maison à l’abandon, ça attire les ordures, c’est pas croyable). On entrait, faire entrer un peu d’air et de lumière pendant une heure, raccrocher à la mémoire quelques souvenirs : L’album des jeunes du Readers Digest, Les Mahuzier en Australie ; le paquebot en plastique rouge, le nid d’hirondelles en céramique — une de ces horreurs décoratives dont la grand-mère était friande, avec six oisillons qui nous représentaient, les trois frères, et les enfants du cousin Jean-Marie, et deux hirondelles adultes — les grands-parents. Juste à côté des hirondelles, un de ces aphorismes gravés sur bois qu’elle affectionnait aussi : « Rien n’est plus facile que d’avoir un fils ; Rien n’est plus difficile que d’en faire un homme ». Le matin le soleil qui passait par les trous minuscules des volets, ça projetait des petites taches de lumière sur les placards (comme une camera obscura), et la poussière qui dansait dans les rayons, ça me fascinait, je n’ai d’ailleurs jamais vu ça ailleurs — aussi bien. Ces visites, ça nous faisait autant de bien que de mal. Les enfants, ça les barbait cette tristesse et l’odeur du moisi qui prend à la gorge. Isa faisait un peu comme un transfert de sa maison de vacances grand-paternelle à elle, en Normandie, sur celle-ci. Pour moi, comme un cimetière de souvenirs.

La dernière fois que la maison a été squattée, les placards vidés par terre, le dentifrice et les crèmes de la tantine, périmées depuis 10 ans, barbouillés sur les murs, c’est moi que les gendarmes ont appelé, via les voisins, mon frère, ma mère. Les gosses avaient été pris sur le fait, eux aussi en vacances chez leurs grands-parents, ils ont rangé et nettoyé ; les adultes drôlement embêtés « mais aussi, quelle idée de laisser à l’abandon une maison comme celle-ci... » et ça n’a pas été plus loin, j’ai tout bien refermé les volets.

Depuis cet épisode, et aussi les dernières paroles désagréables de la tante, on a toujours les clés de la maison, mais on ne l’ouvre plus quand on passe dans le coin, ce qui nous arrive encore (la plage là-bas est la plus belle du monde, et peu connue, préservée de la foule). Juste le tour du terrain, un coup de pied dans une cannette ou une pomme de pin et on s’en va. Après tout c’est chez elle, chez nous c’est seulement les souvenirs.

Je n’y pensais plus depuis un moment à cette maison, d’ailleurs je m’y applique à l’oublier, enfin j’essaie, et puis voilà, cette maison de Duteurtre à Étretat, qui n’était pas la sienne, mais qui était tellement la sienne quand même, ça m’a fait remonter tout ça, comme des galets sur la plage après une grande marée. J’aurais pas dû l’acheter ce bouquin, je le savais bien, que ça me ferait du mal.

Messages

  • ... pour la phrase avec "les souvenirs c’est chez nous" - moi je n’y passe plus depuis longtemps, alors même que ça reste un lieu fréquent de transit des rêves

  • Nous avons tous une maison enfouie dans nos souvenirs, enfin je crois !
    Un détail dans ta description, les trous dans les volets qui projetaient des lumières. C’est de là que vient mon amour de l’image, de ces photos naturelles sorties des vieilles boiserie de l’atelier de Papa, portail ajouré, portes dilatées... quel bonheur d’observer les résultats, images inversées plus ou moins nettes. Récupération de verre concentrateur des boitiers de lampe de poche et utilisation en objectif pour obtenir une image plus nette, utilisation de papier "décalque" (c’est comme ça que je disais !) pour voir l’image ! quel bonheur.

    Voir en ligne : http://lapossonniere.canalblog.com

  • Nous avons du entendre la même émission, j’ai cherché [pas trop, pas le temps] à l’acheter pour l’offrir à ma maman. Ça me rappelait mes origines Seinomarines, un peu jalouse d’Étretat alors que ma ville avait les falaises les plus hautes de France (et ses suicidés célèbres, j’aimais quand l’un préférait notre falaise à celle de l’aiguille creuse … On parlait enfin de nous !)

    Combien de kilomètres Île de Ré La Tanche ?

    Bonnes vacances

    • Ile de ré - La Tranche, ou la Faute je dirais une vingtaine de km (tu feras la conversion en milles...) Mon père affirmait que la plupart des familles de La Faute, ou l’Aiguillon, descendaient de bagnards évadés ayant fait la traversée. Si c’est vrai ils devaient être de fameux nageurs...

      En tous cas, trop pour moi pour le moment !