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Ma grotte

13-12-2008

On a tous vécu ça, du moins ma génération, ces soirées diapos interminables chez les voisins ou la famille, de photos de voyages ou de vacances sur lesquelles on s’extasie en se demandant au fond de soi quand est-ce que ça va finir. Si le support diapo (qui reste à ce jour le plus précis, le plus lumineux, le plus durable et facile à archiver, bref, toujours le meilleur) a quasiment disparu des pratiques familiales, le numérique et la facilité de multiplier les photos à l’infini qu’il procure, les supports DVD, n’ont rien arrangé. On a toujours droit aux photos de famille, de voyage et de vacances des copains, et c’est toujours aussi ennuyeux.

La raison en est simple : la photographie est un médium sympathique, mais extrêmement pauvre et limité dans sa palette expressive (j’entends d’ici les protestations des copains photographes, laissez-moi finir bon Dieu). J’ai le souvenir d’une description de Proust [1], des cabinets de sa grand-mère je crois, à Combray. Peut-être trois pages, peut-être plus, sur la couleur du papier peint, les odeurs (...) les sentiments qu’il y ressentait et les plaisirs auxquels pouvait s’y adonner le jeune Marcel préado : c’est comme si on y était, et on a tous ce genre de souvenirs. Mais essayez donc de faire la même chose, de faire passer la même quantité de sensations, juste dans une photo de chiottes. La comparaison serait valable aussi avec la musique, et même la peinture. La photo, coincée qu’elle est dans son cadre bidimensionnel rigide et étroit, handicapée par son regard borgne et son œil de verre, son impossibilité naturelle à s’éloigner des lois de l’optique, et plus généralement cantonnée à la simple représentation de la réalité, est un art pauvre. [2]

Donc, les photos de vacances, de famille et de voyages. Pour qui les a prises, ou était présent, ça fonctionne. Parce que l’image même médiocre sert juste de catalyseur pour déclencher dans le cerveau, toutes les réactions biochimiques qui vont faire remonter à la surface, les impressions, les sentiments, les odeurs, bien au-delà des contenus objectifs de l’image.

Ce petit cimetière, je sais qu’il se trouve à Ambialet, dans un méandre du Tarn, tout en haut d’un piton rocheux escarpé. À côté se trouve une merveilleuse petite église romane, hésitant entre l’austérité du roman Auvergnat et la lumière du Midi. Juste derrière l’église au nord, un minuscule cimetière pour les moines, qui affiche complet, aussi ces tombes des derniers moines du prieuré sont dans le cimetière profane, à côté. Nous y étions une fin d’après-midi juste après une averse, avec un ami très cher, Patrick, que nous n’avions pas vu depuis dix ans, et retrouvé comme si la conversation s’était arrêtée une heure avant. Dany était restée dans leur maison d’Albi parce qu’Ambialet elle connait par cœur et voulait préparer un gâteau au chocolat. Des tas de choses sur eux que je n’ai pas à exposer ici, mais qui font qu’on les aime particulièrement. Ensuite nous avions exploré sans lampe un ancien tunnel ferroviaire, jusqu’à perdre la lumière du jour. Tout cela fait partie de ma grille de lecture de cette photo, et me revient quand je la regarde. Évidemment vous ne pouvez pas le savoir, et si par chance elle vous parle un peu aussi, c’est parce qu’elle va (peut-être) évoquer d’autre choses en vous, que je ne connais pas. C’est comme ça que ça fonctionne — enfin, je crois. Mais si l’image est trop faible, elle n’évoque rien, et vous me direz qu’elle est jolie pour me faire plaisir car vous êtes bien élevé et c’est tout.

J’ai eu autrefois un voisin, qui avait tenu à me montrer une photo de la Naissance de Vénus de Boticcelli, qu’il avait faite lors d’un voyage à Florence. Évidemment avec les moyens du bord, sans pied, sans flash, sous-exposée, avec le reflet de la vitre blindée, il fallait vraiment la deviner la Vénus. « Mais pourquoi tu n’as pas acheté plutôt une carte postale ? — Parce que cette photo c’est ma Vénus. » Fermez le ban.

Si je parle de tout ça c’est que j’ai fait un aller-retour express dimanche dernier, à Civray, ou plus exactement la ville d’à côté. Pas tellement pour le plaisir : taxi pour les beaux-parents qui y avaient rendez-vous et le grand-père mal fichu, pas en état de conduire (ça va mieux merci). Mais j’avais pris l’appareil photo, avec la ferme intention de m’éclipser une demi-heure, le temps de faire une photo que j’avais en tête depuis bien longtemps, qui est ci-dessous. Juste pour moi, initialement il n’était pas dans mes intentions de la montrer.

Mais je crois vraiment que c’est une bonne illustration de ce que j’appelle le syndrome de la soirée diapos. Cette photo, faite à la va-vite, en oubliant dans la voiture le monopode pris exprès parce que je savais l’endroit dans l’ombre, escarpé et glissant, donc un peu floue, c’est une petite grotte dans laquelle je me faisais ado des frissons spéléo solitaires en douce des parents. J’y essayais mes éclairages de casque bricolés, on y allait aussi parfois avec des copains mais tout seul c’était bien plus excitant.
 [3]

Alors forcément cette photo pour moi sent le buis et l’argile humide, les branches glissantes sous les pieds, le sentier escarpé pour y accéder, et derrière le soupirail noir je devine la petite salle en contrebas, toute ronde. Le départ des galeries est au fond à droite, attention à la tête, c’est bas.

Évidemment tout ça n’est pas sur la photo. Elle ne représente rien de précis, n’a aucune valeur esthétique et ne vous dit sans doute pas grand chose. Seulement voilà, cette photo c’est ma grotte... Et les photos qu’on aime le plus, c’est toujours les photos-souvenir.

Notes

[1Oui, j’ai lu La Recherche, pas tout, mais les deux ou trois premiers livres.

[2Peut-être pour ça qu’on l’aime ?

[3C’est comme ça que l’ami Patrick cité plus haut, et deux copains ados comme lui, ayant annoncé à leurs parents une randonnée en montagne à l’ouest, et ayant changé d’avis ensuite, étaient partis explorer une grotte à l’est. Forcément ils s’étaient perdus dans le trou qui était un vrai labyrinthe, étaient restés 36 heures sans lumière ni nourriture avant qu’on les retrouve, un pêcheur ou conducteur de bus s’étant souvenu d’avoir vu passer trois jeunes ressemblant à la description de ceux qu’on cherchait en montagne à 30 km de là... À ma connaissance il n’est pas retourné sous terre ensuite, Pat si je me trompe tu complètes...

Messages

  • quand j’ai occase revenir dans le Poitou, ou encore récemment entre la route de Lusignan quand on tourne à gauche pour aller chez P, c’est toujours cette odeur des bois qu’on traverse qui me rappelle adolescence, j’ouvre les vitres de la bagnole - j’ai jamais retrouvé ça dans forêts par exemple ici en Touraine - dans ce genre de souvenir lieu précis, je crois que c’était en aval vers St Pierre d’Excideuil une "résurgence", sorte de cuvette ronde taillée dans le calcaire, avec eau évidemment très transparente - et grotte une en remontant de "la plage" vers Savigné, qu’on ne pouvait atteindre que depuis la rivière - ai pas trop idée laquelle c’est, celle que tu nous montres (la minuscule derrière le moulin Roche, dans le coteau ? - elle ressemble un peu...)

    • Oui c’est ça, la petite grotte ronde route de Roche, un peu avant le moulin et les maisons, derrière un garage. La grotte accessible par la Charente, je vois ça à Loing sous l’ancienne maison de P. Les résurgences il y en a partout, la plus belle c’est la fontaine du Puyrabier près de Gencay, avec de l’eau toute bleue mais propriétaires pas commodes.

    • C’est marrant ce que tu dis de l’odeur et des vitres de voiture, Marcel le beau-père de P, qui habitait Orléans, faisait pareil en arrivant, en disant « Ah, ça sent le Poitou ! »

    • idem pour moi l’odeur spécifique pin océan associée à la Grière d’ailleurs, et voire si l’allumage d’un ordi ne nous charge pas de molécules de même sorte, tout aussi caractéristiques ou encore, ce que toi t’as pas connu, l’odeur de plein d’essence pour P et moi - peut-être que Perec était trop fumeur pour aller dans cet inventaire-là, on devrait le faire !

  • Ah, ces soirées diapos... C’est un peu comme les soirées Super8 ou les soirées "retour de vacances avec diffusion du film directement du caméscope sur la télé parce que pas le temps de monter et parce que bon...".
    Il est certain que le commentaire est une chose importante, l’ambiance musicale ou le confort... Mais tout ceci n’est-il pas donner du relief ?
    La force de Pavloff a été de démontrer les effets du conditionnement. pour moi, résurgence m’évoque le Ressel, petite vasque c’est Font del Truffe, grotte c’est Cabouy, et pour moi ça sent le néoprène, le goût métalique de l’oxygène et les grondements au passage des siphons...
    Merci pour ta photo !

    Voir en ligne : http://barbuzard.over-blog.com

    • Ben dis-donc, tu en as fait, du chemin, toi, depuis Guerlédan... Admiration, respect et jalousie aussi, moi qui n’ai jamais été que plongeur et spéléo en chambre (mes petites grottes poitevines et une petite voute mouillante en apnée et en solitaire, quand même, à Bouche-Rolland en Aveyron, le grand frisson... mais sans risque aucun je connaissais le trou par cœur et pas fou quand même.).

      Bon, reste plus qu’à ajouter Barbuzard au Netvibes...

      Bonnes plongées ! Quand tu viendras à la maison, te passerai quelques authentiques épuisés, dont Marc Jasinski, "plongées sous la terre".

      Ça m’énerve, ça m’énerve, ça m’énerve... Bon, je me donne encore 5 ans pour Magellan ou pour la Manche sans combi ni palmes ni rien. Faudrait juste que j’arrête un peu les apéros et reprenne le chemin de la piscine...

  • Ma grotte à moi est en Espagne ...J’avais 16 ans et avec deux copains nous décidons d’aller explorer une grotte dont le plus âgé connaissait l’emplacement à flanc de colline dans la région où se trouve la grotte d’Altamira.

    Très belle matinée à parcourir le labyrinthe qui nous était proposé par la nature : grandes salles, puits sans fond, stalagmites et tites,eaux chantantes et cristallines.Que du bonheur pour nos sens éveillés.

    A midi,casse-croûte au soleil à l’entrée de la grotte puis retour dans le ventre de la terre sans fil d’Ariane bien entendu mais avec nos bougies et nos trois lampes électriques déjà utilisées. Peu de temps passe et nos piles fatiguées rendent l’âme.les bougies prennent alors le relais et nous continuons notre exploration jus’qu’au moment l’heure tournant nous décidons de ressortir.

    Le labyrinthe nous a joué son tour et nous n’avons retrouvé lae chemin de la sortie avant l’épuisement complet de nos petites lumières.restés bloqués pendant 36 heures, nous avons été sauvés grâca à un pêcheur à la truite que nous avions croisé en nous rendant à notre piège.Inconscience de la jeunesse. Cela s’est passé les 3 et 4 mars 1961 ;le3 c’était le jour de l’anniversaire de ma mère.