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People au crépuscule

20-12-2008

C’est pas souvent que l’Éducation nationale m’envoie en voyage : la dernière fois à Metz en 2000, et cette semaine, à Paris. Et Paris j’aime bien, beaucoup même, mais je n’y vais pas souvent. Alors pensez donc c’était un évènement, prendre le train, le métro... ça n’a l’air de rien mais c’était toute une aventure.

Déjà, un peu gêné dans le TGV, parce qu’en allant à la gare, je m’étais arrêté pour photographier un dolmen dans un champ, et que j’avais les chaussures trempées, et surtout pleines de gadoue. Malgré essuyages répétés dans l’herbe, glaise collante, gluante, impossible de s’en débarrasser dessous, comme une crotte de chien moins l’odeur. Même en deuxième classe, sur la moquette du TGV ça la foutait mal. Tout le voyage dans le brouillard c’était très beau. J’aime le brouillard, qui transforme tous les paysages en photos noir et blanc ; surtout sur la Beauce vue depuis un train qui va très vite.

Arrivé à Montparnasse vers 16h, en ville le brouillard moins épais mais déjà lumière quasi crépusculaire ; avec mon sac à dos et mes godasses terreuses je devais vraiment faire provincial, puisque cible tout de suite « Monsieur vous avez bien une minute ? » Non, je n’avais pas. En fait, si, et même plus que ça puisque j’avais pour moi la fin de l’après-midi. Mais dans le train, je m’étais posé la question de savoir à quoi je l’occuperais, cette fin d’après-midi, et je m’étais souvenu que le cimetière Montaparnasse, c’est un des lieux de balade favori du frangin, et tout près de la gare. Donc, prévu d’aller au cimetière Montparnasse.

Je ne suis pas spécialement porté sur les cimetières. Mon propre père, je ne lui rends jamais visite dans sa case avec vue sur le bassin d’Arcachon ; mais comme je le retrouve chaque matin un peu plus dans le miroir de la salle de bain, c’est une compagnie et un dialogue qui ne se sont jamais vraiment rompus depuis son départ. Et de temps en temps, il m’arrive d’entrer dans un petit cimetière de campagne, qui rappelle les tableaux de Caspar-David Friedrich. Mais ces parkings pour les morts des grandes villes, jamais il ne m’était encore venu à l’idée de m’y promener.

Erreur. Le cimetière Montparnasse, d’abord, c’est le calme et le silence au cœur de la capitale ; immédiatement tout de suite, et comme le temps qui s’arrête. Oubliées les bagnoles, les gens pressés. Ici on a le temps, et on le prend : ça sécurise le provincial.

Ensuite c’est plein de people. On ne lit pas Gala, mais on a tous un côté midinette qui dort au fond de nous, envers nos vedettes préférées, qui ne demande qu’à se réveiller. Mais de leur vivant on ne s’imagine pas pour autant aller sonner chez eux juste parce qu’on les aime bien : « Bonjour Monsieur Serge, voilà, je vous ai vu sur scène une fois à Toulouse, j’aime beaucoup Melody Nelson et Gainsbourg Confidentiel. » Avec les morts c’est bien plus facile : ils sont là, disponibles, a priori on ne dérange pas et même ça doit leur faire plaisir une petite visite amicale.

Alors avec mon petit plan en main, je suis passé d’abord dire bonjour comme ça à Man Ray. J’ai eu un peu de mal avec cette photo, parce que pour un photographe de cette trempe on s’applique, et que mon Agifold de 1950 est un appareil à mise au point pifométrique : le pifomètre est un accessoire toujours utile au photographe, mais pas toujours le plus efficace en conditions de lumière critiques.

Man Ray Montparnasse

 
Et puis, un peu plus loin, je voulais aussi saluer Jacques Demy. Je l’aime bien le Jacquot : pour ses films, bien sûr, et puis aussi la façon qui n’appartient qu’à lui d’enfiler son pull-over dans le docu que lui a amoureusement consacré Agnès Varda sur le tournage des Demoiselles de Rochefort. [1] C’est en partie à cause des Demoiselles qu’on est venus s’installer en Charente-Maritime. Sa tombe à Demy, c’est un petit coin de nature dans le cimetière Montparnasse, qui est quand même très urbanisé : une stèle en calcaire toute simple, entourée d’un beau lierre, près d’un pin maritime ou parasol (comme Brassens ?) avec un joli banc à côté pour s’asseoir et lui faire la causette. Des galets et des pommes de pin plutôt que des fleurs en plastique. C’est très joli et ça lui va bien. Il y a forcément du Varda derrière tout ça, d’ailleurs c’est bien écrit : Famille Demy - Varda. Là je n’ai pas tenté la photo en 6x6, parce que la pellicule terminée (même si j’en avais une autre) et la lumière vraiment faiblarde. Mais j’avais un petit compact dans la poche qui a bien voulu prendre en noir et blanc, et un peu de traviole, le souvenir de celui qui mettait de si belles couleurs dans ses films.

Demy Montparnasse

Après Demy, j’ai arrêté complètement de faire des photos parce que vraiment il n’y avait plus assez de lumière. Je suis passé devant Gainsbourg : apparemment il est très visité, de nombreux messages (c’est marrant cette idée, que le mort qui est dessous puisse avoir connaissance du papier posé sur sa dalle), portraits. Des australiens qui sont venus exprès photographier sa tombe, et qui disent que zut, plus de pellicule dans la « camera » (z’avaient qu’à utiliser un numérique...) Je ne suis pas resté longtemps, parce que même mort, Gainsbourg m’intimide un peu, trop célèbre finalement, et que je voulais aussi rendre visite à un autre musicien que j’aime bien, le plus discret César Franck.

Franck, le bon maître aux rouflaquettes, est dans une autre partie du cimetière ; on doit traverser une rue où des joggers passent avec leurs Ipods (écoutent-ils la Symphonie en Ré, ou un choral d’orgue ?) et entrer à nouveau dans le cimetière. Là, juste devant André Citroën (pas vu de chevrons sur sa dalle), j’ai croisé toute une famille qui venait manifestement d’enterrer un des siens ; avec mon blouson, mon sac à dos et mon bonnet coustaldien rouges vif, et mon plan à la main, je me sentais un peu incongru et sot. Mais ils n’avaient pas l’air si tristes que ça finalement ; enfin je ne les ai pas non plus dévisagés.

J’ai eu du mal à le trouver le César, parce qu’en fait son monument est juste à côté du trou de la personne qu’on venait d’enterrer, et qu’on était en train de remettre la dalle après le départ de la famille. Je ne voulais pas faire l’indiscret, j’ai attendu que le gars ait retiré ses dernières cales pour lui demander où était Franck, mais manifestement il ne le savait pas et même ça n’avait pas l’air de l’intéresser beaucoup.

César Franck est sous un gros cube noir, très haut et très moche, avec son portrait jeune en médaillon, en compagnie de Madame César Franck dont on ne connaîtra pas le prénom, ni le nom de jeune fille : juste l’épouse du grand homme. Modestie qui tranche avec les nombreux sénateurs, colonels ou agrégés de ceci ou cela, dont les familles se sont senties obligées d’afficher les titres comme si dans l’au-delà ils avaient aussi valeur sociale.

Après Franck il faisait presque nuit, ça allait fermer, je suis donc reparti, ai grignoté deux spéculos sur le boulevard Edgar Quinet en regardant la circulation. Le silence m’a entouré comme une bulle pendant encore deux heures, même dans le métro, ses musiciens sud-américains ou vendus comme tels, son accordéoniste approximatif, le RER, et tous ces gens scotchés à leurs téléphones comme si leur vie en dépendait.

En fait j’avais encore la tête là-bas ; je me disais qu’il faudrait revenir pour Brassaï, Cavaillé-Coll, Leblanc, Maupassant... et peut-être aussi pour cette petite Sophie, douze ans, sous des fleurs encore fraîches non loin de Man Ray. Elle, n’avait pas sa place avec les grands anciens ; ou du moins, pas si vite.

Ah oui, au fait, j’oubliais : avant Man Ray, je me suis aussi arrêté sur cette tombe que visite de façon rituelle le frangin, et je me suis aussi fendu d’une photo pifométrique, à son intention tout exprès. N’empêche, je m’interroge : je crois le connaître suffisamment pour savoir qu’il n’est pas spécialement intéressé par les honneurs militaires ou politiques. Alors qu’est-ce donc qu’il lui trouve, à ce général de division, sénateur, ancien ambassadeur et tout le tremblement, cet obscur et pompeux Jacques Aupick qui ne figure même pas sur la carte des people du cimetière ?

Baudelaire Montparnasse

P.-S.

- Voir aussi Dominique Hasselmann sur Remue.net, Gisants magnifiques
- Le lendemain, au retour, balade dans l’île de la cité. Passé devant le quai des Orfèvres, paniers à salade. J’ai voulu boire une bière et manger un sandwich à la Brasserie Dauphine : je croyais vraiment qu’elle existait, déception. Enfin non, c’est peut-être aussi bien comme ça.
- @F : découverte, en comparant ma photo de la tombe Aupick, à la tienne : apparemment le gros monument qui était derrière a disparu, et la place semble libre...

Notes

[1« Les demoiselles ont eu 25 ans ».

Messages

  • qu’est ce qui ce passe ? qu’avons nous avec les cimetières ?
    Et celui de Sète, tu l’as vu ? pas celui à Georges, non celui du haut, celui des gens bien (avec s ou sans s ?).
    L’est bien petit mon cimetière à Ristolas à coté du Montparnasse !!!
    Je passe rarement dans une ville sans voir son cimetière, pourquoi ?

    Voir en ligne : http://lapossonniere.canalblog.com

  • Merci pour cette visite...
    Si j’osais, je dirais juste qu’il y a deux "o" à Speculoos...
    Visiblement, encore un point commun m’sieur Jacques. Promis, demain je penserais à toi en dégustant le mien, à peine remonté sur le bateau, une tasse de thé brûlant à la main, les images de la belle épave toute juste visitée dans les yeux. Cet instant privilégié, ce quart d’heure d’apesanteur entre deux mondes...
    La quiétude du repos de l’eau de là...

    Voir en ligne : http://barbuzard.over-blog.com

  • étrange, au même moment je photographiais les ruines de la Pallice

    (enfin, non : je faisais des images numériques des ruines de la Pallice tandis que tu arpentais la rue Froidevaux avec ton appareil-photo)

    juste : t’avais oublié les couleurs ? - je les aime bien aussi, là-bas, les couleurs - ai jamais repéré où ils avaient mis Gainsbourg qui ne m’intéresse pas, mais je passe toujours voir Cortazar, qui n’est jamais au même endroit

  • le monument genre frigo qui était juste derrière y était pourtant encore il y a peu - vais aller voir, s’il y a une place libre, on l’achète par souscription : tombe collective pour tous les blogueurs littéraires et/ou photographiques de la vie moderne !

    Voir en ligne : TL

  • a propos de C. FRanck, tu connais son "Panis Angelicus" ? (prière de St Thomas d’Aquin qu’il a mise en musique.)Je trouve ça somptueux. Il en existe des tas de versions pour tous les instruments, pour solistes, choeurs, etc... Mais la plus étonnante qu’on trouve sur YouTube est un duo Pavarotti-Sting : va faire un tour tu me diras ce que tu en penses...

  • C’est aussi un de mes lieux favoris quand je dois attendre à Montparnasse … Revenant de la fondation Henri Cartier Bresson (La dame m’a même fait le tarif réduit sans carte d’enseignant !) j’étais arrivée devant la tombe de Serge … Mais Reggiani. Je ne savais pas que Jacques Demy était là, hasard, Agnès en parlait "hier" dans son film sur les plages … Des galets, peut-être inspiré des tombes juives juste derrière celle de Citroën …

    Comment avez-vous fait pour vous faire offrir un voyage à la Capitale par l’E.N. ? … Est-ce suite au courrier à Xavier ?

    • J’ai évidemment des relations privilégiées avec ce grand ami... le fait d’être toujours instructeur de secourisme, soumis à formation continue annuelle aide un peu aussi !