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La vie moderne

31-01-2009

Je n’ai pas vu le film de Depardon La vie moderne, qui n’est pas parvenu jusque dans nos contrées. Il aurait fallu faire le déplacement à La Rochelle, et il n’est pas dans mes habitudes de faire 60 km aller-retour pour voir un film. Peut-être à tort.

J’étais samedi après-midi dans le marais, avec l’appareil photo et le chien (l’un va rarement sans l’autre). Dans un pré que j’aime bien, qui inonde régulièrement, avec une vieille tonne pour la chasse, un chenal avec un carrelet à son embouchure, des grands roseaux secs en cette saison, qui prennent une belle couleur dorée en fin d’après-midi, et une petite écluse.

J’étais en train de photographier ces fameux roseaux (vous ne verrez pas la photo, le film est voilé, pas encore compris comment) quand j’ai vu une ombre arriver devant moi (le type était derrière moi, mais avec le soleil bas, l’ombre devant). J’ai un peu sursauté et entendu « ce n’est que moi, n’ayez pas peur ». C’était le propriétaire du pré, un petit bonhomme de 70 ans environ, sec et tanné comme peuvent l’être les paysans de cet âge. Bottes de caoutchouc, de ces pantalons genre jean mais pas jean quand même, qu’on ne voit que sur les marchés et sur ces gens-là, casquette. Je le croyais sorti de nulle part, avant de voir sur la route près de ma voiture, la sienne.

C’est un des avantages d’utiliser un appareil grand format : ça suscite la curiosité et facilite le dialogue, ce gros truc noir sur son pied. Quand en plus on dit son âge, ça déclenche aussi la sympathie, surtout chez les anciens. Je ne vais pas dans le marais spécialement pour tailler la bavette, mais je ne crache pas dessus non plus quand ça se présente.

« — Vous en voyez beaucoup, des oiseaux, dans votre truc ?

— Non, c’est pas pour voir les oiseaux, c’est juste un appareil photo.

— Ah, bon, alors vous photographiez les oiseaux ?

— Non, pas spécialement, plutôt les chardons, les roseaux, la tonne...

— Bah la tonne elle n’est pas en état, et les chardons c’est une belle saloperie ; il y en avait partout quand on a racheté le pré, le fils a dû passer un engin. Mais quand même photographier les roseaux c’est une drôle d’idée.

— Oh vous savez pour moi c’est comme la pêche ou la chasse, c’est pas tant pour les photos que pour être dehors dans la nature, et prendre l’air.

— Ah ben oui, c’est sûr, nous on y est toujours dehors, et la nature on la voit tous les jours, on n’y fait plus attention. C’est pas toujours facile, mais quand je pense qu’il y a des gens qui travaillent toute la journée devant un écran d’ordinateur, vraiment moi je pourrais pas... »

Là dessus on a parlé du pré trop cabossé pour y faire du foin, du prix du lait qui avait augmenté à la production en même temps que le prix des céréales, donc celui des laitages aussi, et que le prix du lait à la production avait rebaissé ensuite au producteur, mais pas celui des yaourts vous expliquez ça comment vous ? Des engins agricoles qui coûtent la peau du cul, qui obligent à abattre les arbres, comme celui-ci, que le fils voudrait bien faire tomber parce qu’il gène le passage du tracteur. Du pétrole qui se fait rare, du cheval, avec lequel il a travaillé dans les années 60, tout le monde se moquait de lui, et c’était autrement dur, de labourer. On ne pourra jamais y revenir... autrefois avec des fermes de cinq hectares oui mais plus maintenant avec les surfaces qu’on a, puisque des paysans il n’y en a plus, et comment on vivrait sur cinq hectares ?

Enfin voilà ; il ne me l’a pas dit mais je pense aussi qu’il était un peu rassuré d’avoir affaire à un hurluberlu photographiant les roseaux de sa prairie, plutôt qu’à un topographe mesurant je ne sais quoi, pour je ne sais quel projet d’aménagement. J’ai promis d’aller montrer les photos — la ferme là-bas, à côté du château. Le problème c’est juste que cette série est pas terrible, parce que je n’arrive pas encore à développer proprement ces sacrés plan-films. C’est pas tout d’avoir une chambre grand format, encore faudrait-il savoir l’utiliser. Bon, j’en serai quitte pour revenir. En plus maintenant je connais le paysan.

Messages

  • Merci par ce témoignage de m’avoir fait revivre les discours de mon grand-père... Cette vie entière vouée à son métier. Les dimanches express à l’extérieur qui se finissaient toujours de cette façon : "Euh ! Marie-Thérèse, faut y aller ! Y a les vaches à traire !!!"
    Les discours autour des quotas laitiers, de l’Europe, du "maintenant c’est plus pareil !",...
    Les marchés aux "p’tits veaux", la période des foins, le bruit de la machine à traire, le ramassage des pommes,...
    Alors encore merci chef !

    PS : quand est-ce qu’on se retrouve dans le Lot pour quelques clichés ???

    Voir en ligne : http://barbuzard.over-blog.com

  • merci tout bonnement pour le blog - j’aime bien m’asseoir et vous lire comme je vous écouterais

    Voir en ligne : http://brigetoun.blogspot.com

  • J’ai aussi une grande chambre, environ 50M2, c’est pas mieux pour autant !