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On fait pas un métier facile

06-02-2009

Depuis trois ans je suis enseignant sans classe, de ces feignants qui bouffent l’argent du contribuable et font que l’Éducation nationale va si mal et coûte si cher.

Alors j’avais un peu oublié, ce qu’étaient les parents d’élèves. En fait, je n’en ai pas vraiment de mauvais souvenirs de mes parents d’élèves. À part quelques cas désespérés et désespérants (quand on pense qu’ils ont des enfants), c’étaient pour la plupart des gens sympathiques avec lesquels ça se passait bien.

Avec trois enfants, on est aussi parents d’élèves. Mais je préfère éviter la confusion des genres, et laisse plutôt ce taf-là à Madame. À elle les réunions parents-profs, le bénévolat pour aider ces enfoirés de fonctionnaires aussi, souvent ; moi je me garde les promenades du chien, l’école j’y passe bien assez de temps comme ça. Et puis les collègues je les fréquente assez pour savoir que dans la très grande majorité d’entre eux on peut faire totale confiance.

Aussi les profs des enfants depuis qu’ils sont au collège et lycée, je ne les connais que de nom, et parfois de surnom. Mais il y en a quatre que je connais un peu mieux, parce qu’un an sur deux, ils organisent un voyage scolaire pour les gamins ; les deux grands en ont déjà bénéficié, cette année c’est le tour du Coco-Joli, qui est en quatrième (et n’a plus de bagues sur les dents, il est beau comme un Dieu antique — en un peu moins musclé).

Donc mardi, c’était la grande réunion d’information des parents, sur le voyage qui se prépare en Espagne, sur les sites hispano-romains, et Barcelone, Gaudi, Picasso tout ça. Et c’est moi qui m’y suis collé à la réunion (comme les autres fois d’ailleurs, pour cause de cours de danse de la mère de famille). Alors pour la troisième fois, et pour m’être trouvé aussi plusieurs fois dans la même situation mais de l’autre côté de la barrière, ça ne m’impressionne plus beaucoup le programme de la réunion, les objectifs pédagogiques, les règles de vie et tout ça.

Mais j’y suis allé malgré tout sans déplaisir, sachant combien les deux grands avaient apprécié ces voyages, et comme une marque d’estime et d’intérêt pour le travail des profs. Comme les remerciements à la descente du car, c’est toujours bref, et pas sûr qu’ils les entendent vraiment, à voir leur tête de déterrés ravis : je n’y ai cependant jamais manqué, sachant quelle responsabilité permanente, et fatigue énorme, cela représente que de trimballer un groupe de drôles 24/24 pendant plusieurs jours, et plus encore des ados, et à l’étranger.

Mais c’est pas des profs que je voulais vous parler ce soir, mais bien de mes collègues parents d’élèves. Et indirectement des profs, car vous allez voir quelle dose de pédagogie et de stoïcisme il faut, pour mener une telle réunion.

Brut de mémoire :

— Donc, nous sommes d’accord, on n’emmène pas d’objets précieux, et les téléphones portables restent à la maison.
— OOOHHHH ! PAS LES PORTABLES QUAND MÊME ! (assistance paniquée et prête à déclencher les hostilités)
— Mais, enfin, nous ne partons que pour quatre jours... S’il y a un problème, vous serez avertis immédiatement. Et puis il n’est pas question d’arracher le cordon... juste permettre aux enfants de vivre quelques jours un peu loin de leur famille... si vous leur téléphonez tous les soirs ça enlève tout intérêt... Et vous les récupérez le vendredi matin... Et puis ils passeraient leur temps à envoyer des SMS au lieu de profiter des visites... Et puis il y aura un serveur vocal, on vous donnera toutes les informations sur le déroulement du voyage, et l’heure de retour.
— Oui, mais quand même, les portables... (Coco-Joli n’a pas de portable, bien assez intoxiqué avec sa console, et d’ailleurs ça ne l’intéresse pas.)
— De toutes façons vous savez, on sera à l’étranger, les communications sont très chères. C’est plus raisonnable comme ça ; et puis aussi le risque de vol. (Discours d’apaisement semblant entendu par les familles. Paix provisoire mais harmonie rompue, tension dans l’air. C’est vrai quoi, les pauvres gosses, pas de portable. Bourreaux d’enfants.)

[...]

— Donc, le règlement intérieur du collège, s’applique aussi pendant le voyage. Et en cas de problème grave de comportement d’un enfant, celui-ci sera renvoyé par le train à sa famille, aux frais des parents. Oui, Madame ?
— Moi je dis que c’est pas juste, parce que vous pénalisez la famille, pour une bêtise faite par l’enfant.
— Mais Madame, d’abord ça n’est jamais arrivé, et cela n’arrivera pas. Mais on préfère définir le cadre avant, pour que justement ça se passe bien. Et puis quand même, vous restez responsable de votre enfant. Si on en devait en venir là, c’est peut-être qu’il y aurait aussi un problème d’éducation avant, vous ne croyez pas ? Et vous pensez que c’est agréable pour le groupe, quand le prof doit passer toute la journée au commissariat parce qu’un élève a commis un larcin ? Le renvoi en train c’est comme la bombe atomique : ce n’est pas destiné à être utilisé, mais une arme de dissuasion.

[...]

— Donc, nous rappelons : trente euros d’argent de poche, c’est un grand maximum. Ils n’ont pas besoin d’autant pour acheter trois cartes postales et quelques souvenirs. On le répète chaque année, parce que vous n’imaginez pas les sommes que certains enfants ont en poche. C’est complètement inutile. (Moi je me disais : pourtant, par les temps qui courent, déjà 300 euros le voyage, même pour nous qui ne sommes pas les plus démunis...)
— Euh... S’il vous plait est-ce qu’ils auront quand même le droit d’apporter des bonbons pour la chambre, le soir ?
— Madame, est-ce qu’on a l’air vraiment si féroces, pour empêcher des enfants de 13-14 ans, de manger des bonbons ? Mais aussi, est-ce qu’ils ont vraiment besoin de manger des paquets entiers de bonbons toute la soirée ? On sait bien que ça n’est pas bon ni pour les dents, ni pour la santé en général. À chaque fois on voit aussi des excès. Alors, oui, on pourrait interdire les bonbons. Mais on ne le fera pas.

Voilà. Je suis sorti de la réunion un peu rêveur, parce que personne n’avait posé de questions sur ce que les enfants apprendraient, ce que ce voyage leur apporterait, si ça rentrait dans les programmes — mais aussi, tout ça avait été bien expliqué. Ni comment ils faisaient pour rester motivés comme ça, ces quatre-là, pour donner autant d’énergie et de leur temps personnel, et garder le sens de l’humour, avec un ministre comme celui qu’on a en ce moment.

N’empêche, en remontant en voiture je me disais que si les profs ont moins d’heures de cours que les instits, et sont payés plus cher, les ados c’est dur, et les paquets de copies à corriger une sacrée corvée. Et que les parents de collégiens, vraiment, c’est pas plus cadeau que les parents de maternelle. Peut-être aussi, parce qu’ils ont moins l’occasion, et de temps, pour les apprivoiser. Mais quand même. Respect, collègues.

Image alternative, laisser la souris sur l’image. Photos, y compris bulle, extraites du diaporama réalisé en 2007 par les quatre mousquetaires.

Messages

  • C’est un beau métier, très beau métier. Et respect pour les instits, heu... professeurs des écoles, qui doivent travailler du brut.
    Et une grande pensée pour les parias de l’enseignement techniques qui vont mourir à petit feu.
    On coute cher, c’est vrai ! mais quel investissement !
    Et je vote Bergounioux ministre de l’éducation

    Voir en ligne : http://lapossonniere.canalblog.com

    • De toute façon, à part SDF ou terroriste , j’aurais pas pu faire autre chose...

      Je vois que nous avons retenu les mêmes moments forts de la réunion...

      Vous vous demandez comment les quatre lascars font pour "tenir" ?

      La pratique à haute dose d’un humour souvent grinçant, jamais totalement désabusé, c’est notre came quotidienne.

      Mais je prêche un convaincu...

      Bien confraternellement,

      Y Pellerin (un des animateurs dépassés de l’épique réunion en question)

    • rien que ce commentaire... j’sais pas moi mais il me semble qu’ils ont de la chance les ados