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Les démons des eaux secrètes

30-03-2009

Le week-end s’était passé gentiment, cinéma, blog, photos, barbecue, promenades de chien au soleil. Et juste avant d’éteindre l’ordi, il a fallu que je voie la nouvelle dans le Netvibes, sur le blog de l’ami Barnabé, dit Barbuzard : « A priori David est décédé au Ressel... »

Sur le coup je n’ai pas percuté ; je savais bien par Barnabé que le Ressel est une résurgence du Lot, grande classique de la plongée souterraine, et la nouvelle de la mort d’un plongeur est toujours dramatique. Mais je ne connaissais pas ce David.

Il ne m’a pas fallu longtemps pour comprendre que celui que Barnabé avait nommé cette fois par son prénom, c’était en fait celui qu’il appelle d’habitude affectueusement Tautaz, dont je connaissais bien le site, et vu des vidéos sur des techniques de plongée auxquelles je ne comprenais rien, sinon que c’était un jeune gars bien sympathique et qui manifestement connaissait son affaire.

Et puis lire Barbuzard, c’était comprendre, bien plus que de simples histoires de plongée, quelle complicité et fraternité il y avait entre ces deux-là. Comme j’aime bien mon Barnab’, la mort de son pote Tautaz je l’ai pris en pleine figure aussi. Rêves toute la nuit, et pensée unique toute la journée.

La première réaction sitôt la surprise et la tristesse, c’est : « ça finit forcément comme ça, c’est inévitable, faut être fada pour se balader à 1 km sous terre, sous cinquante mètres d’eau. » La deuxième c’est la question de la responsabilité : est-ce qu’on peut raisonnablement, pratiquer ce genre d’activité à haut risque, quand on a une famille ? La réponse toute la journée pour moi c’était non.

Mais voilà : tout bien réfléchi, je pense que les inconscients, les imprudents, ce ne sont pas les gens comme Barnabé ou Tautaz, ou les voileux du Vendée Globe. Les inconscients, c’est ce connard qui est passé devant la maison tout à l’heure en faisant hurler sa moto, pour prendre le virage du camping sans visibilité. Ce sont tous les abrutis qui téléphonent au volant, les tueurs en puissance qui se prennent pour les maîtres du monde parce qu’ils ont une mécanique ronflante sous le capot ou un coup dans le nez. C’est le zigoto qui descend en apnée à 20 mètres ou 120, c’est tout comme, pour battre le record du plongeur le plus con. Les irresponsables, ce sont les communicants de BMW, qui les donnent en exemple. Combien de morts l’été prochain, pour vendre leur saleté de bagnole ? [1]

La légèreté, l’imprudence, l’incompétence, la non-préparation, c’est bien plus du côté des sports d’hiver, et leurs 140 000 blessés chaque saison (quel coût pour la sécu ?!), que des accidents de spéléo, qu’il faut les chercher. Mais les accidents de spéléo, s’ils sont rares, sont médiatisés, car ils ont une portée dramatique qui en appelle au plus profond de nos peurs : le froid, la solitude, l’obscurité du monde minéral.

Dans un type d’exploration souterraine comme celle du Ressel, on est dans le registre de la plongée profonde professionnelle, proche de l’incursion dans l’espace : on ne va pas sous l’eau, si profond, si loin, si longtemps, avec des recycleurs, des mélanges gazeux, si l’on est inconscient. Il faut être parfaitement au fait de ces techniques, calme, méthodique, organisé et prudent. Tautaz était plongeur-sapeur-pompier professionnel ; il assumait quotidiennement cet engagement de sa vie, pour sauver celle des autres. Mais pompier ne veut pas dire casse-cou, au contraire : prudent, organisé, maître de soi, attentif à ses limites.

Je n’ai jamais pratiqué la plongée souterraine, mais les feux d’appartement sous appareil respiratoire, oui, je connais, et il y a plus d’un point commun : l’obscurité totale, l’équipement de Bibendum, le fil d’Ariane, l’absence d’échappatoire, le milieu hostile. Et en plus ça peut te péter à la gueule à tout instant : j’ai connu cette peur. Mais ces moments-là, sont aussi des moments de très grand calme, d’intense concentration. On fait confiance à son matériel, on en connait les limites, confiance dans son équipier, on pèse, on mesure chaque geste, et en définitive on s’accorde ou non, confiance. C’est tout le contraire de l’inconscience.

Tabarly n’était pas un novice, encore moins un imprudent : il est tombé à la mer, seul dans la nuit. Comme au Ressel ce n’est pas le hasard, ni la fatalité ou la malchance : il y a forcément eu défaillance humaine et/ou technique. Mais ça ne peut pas non plus, être imputé à la légèreté ou l’imprudence. Pas à ce niveau de compétence, du moins à ce qu’il me semble.

Et puis, plus encore que tout ça, Tautaz, comme Barnab’, comme avant eux Martel, Casteret, Loubens, Jasinski, Le Guen... ce sont des gens qui vivent, ou ont vécu leur rêve jusqu’au bout, et nous ont fait rêver aussi, nous tous qui ne verrons de la Fontaine Saint-Georges ou du Gouffre d’Aphanicé, que la bouche d’ombre, et ne vivons l’aventure que par livres ou écrans interposés.

Alors, voilà. Moi je n’y connais rien à la plongée, mais David, puisque tu t’appelais ainsi, merci de m’avoir fait partager, avec Barnabé, un peu de tes rêves. Et puis, surtout, pour tous ceux qui restent, ta compagne, ton gosse, tes amis, compassion, salut, et fraternité.


Aujourd’hui les démons bleus m’ont empêché d’aller voir l’eau secrète… Mais les démons qu’elle abrite m’appellent toujours même dans mes rêves éveillés ; c’est une addiction tellement forte, que lorsqu’on me dit que c’est dangereux, je ne peux que sourire…

David Autéza

(photo Brice Maestracci)

P.-S.

À lire aussi, l’hommage de Barbuzard à son "pote Taz", et l’émouvante vidéo de l’équipe néerlandaise qui plongeait au même moment au Ressel, sur son blog également.

Notes

[1En apnée la syncope hypoxique ne prévient pas, et ne pardonne pas, même dans deux mètres d’eau. L’apnée en monopalme est une activité délicieuse, mais qui suppose de rester toujours très en-deça de ses limites, et d’activer tous les signaux d’alarme de l’organisme pour qu’ils se déclenchent largement avant la syncope. Les apnéistes no limits font exactement le contraire. Sur les dangers de l’apnée, lire Jean-Pierre Petit. Pour ne pas palmer idiot, lire L’apnée-glisse en monopalme, Francis Fèvre, éditions Chiron.

Messages

  • Merci merci merci merci...

    • C’est très bien formulé. J’ai l’impression d’avoir lu mes pensées comme on peu voir l’eau cristalline en speleo. A un moment ou nos pensées sont plutot noires...
      Merci.

    • Merci mille fois pour ce texte, si vrai, si émouvant.
      Des gens humbles, motivés, passionnés jusqu’au bout... Comme le monde serait meilleur s’il y en avait davantage...
      Michel, coreteam onplonge.com

  • J’ai plongé par hasard - et avec plaisir - sur votre site. Je peux vous prêter un exemplaire d’Immersion pour renflouer vos trésors vinyles coulés.
    Michel Redolfi <redolfi@audionaute.com>

    • Merci Michel. Voir sur cette page votre signature me fait plaisir et honneur. Pacific Tubular Waves et Immersion sont des œuvres que j’ai adoré et effectivement j’ai donné ou prêté, enfin perdu, le vinyle aujourd’hui introuvable. À quand un concert subaquatique en Poitou-Charentes ? http://www.redolfi-music.com

  • Grace à ton article, j’ai pu trouver les mots aux questions que les gens me posent sur la plongée sout’. C’est tellement ça. Tu as saisi l’essence même de la pureté de l’instant.
    Je connais un p’tit père qui aurait écrasé une larme à la lecture de ceci. C’était son style, sa verve.
    Comme dirait David : "Tautaz, sort du corps de Jacques !"
    En relisant cela, je comprend pourquoi j’apprécie les deux compères. Des gens vrais, sincères et passionnés.
    Salut et Fraternité mon ami.

    Voir en ligne : Boat Trip to Ibiza

  • David était un passionné,il était toujours à la recherche d’une technique, d’une idée pour faire avancer les choses. De tout vos messages j’en retire qu’il a marqué très positivement les esprits autant par sa personnalité que par son activité. C’est un bien héritage qu’il laisse à son fils.
    Merci pour cet article qui me touche beaucoup.
    Valérie (la compagne de David/Tautaz)