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Le pare-feu OpenOffice

11-04-2009

Madame la Ministre,

Votre loi « Hadopi » a été rejetée hier (9 avril) à l’assemblée. Sans être spécialiste, je me suis suffisamment intéressé au sujet pour me rendre compte que la plupart des gens compétents et raisonnables considèrent ce texte comme au mieux, médiocre et à côté de la plaque, au pire, liberticide et stupide. Aussi je me suis réjoui qu’il ait été rejeté par les députés, même si ce n’est probablement qu’un sursis.

Je me réjouis en plus, à titre purement personnel et jubilatoire, qu’à en croire la presse, cet insuccès soit dû autant au texte lui-même, qu’à la non-présence dans l’hémicycle des députés de votre groupe politique ; et que pour une fois il n’y ait pas eu que feu le parti socialiste, qui évoquât irrésistiblement la vaillante armée du fameux général Bourbaki. Les fameux « députés godillots » sont donc restés chez eux, pour une fois ils ont bien fait.

Enfin, la politique c’est pas trop mon truc, je ne m’étendrai donc pas davantage sur cette loi. Mais par contre j’ai cru comprendre que vous aviez quelques lacunes en informatique, et là je peux peut-être vous être utile, puisque c’est mon boulot d’aider les gens un peu perdus avec ces outils.

Si j’ai bien compris la sympathique petite vidéo ci-dessous, vous avez souhaité défendre devant nos braves parlementaires, les logiciels libres.

C’est un combat qui vous honore et que je mène à mon humble niveau, comme un brave petit soutier depuis plus de dix ans, notamment sur ce blog.

Les logiciels libres, faut-il le rappeler, garantissent quatre libertés fondamentales :
- La liberté d’exécuter le logiciel, pour n’importe quel usage ;
- La liberté d’étudier le fonctionnement d’un programme et de l’adapter à ses besoins, ce qui passe par l’accès aux codes sources ;
- La liberté de redistribuer des copies ;
- La liberté d’améliorer le programme et de rendre publiques les modifications afin que l’ensemble de la communauté en bénéficie.

Donc, merci, Madame la Ministre, de défendre les logiciels libres. Toujours si j’ai bien compris, vous avez tenté d’expliquer à l’Assemblée, que ces logiciels sont aussi fiables et sûrs (en fait, ils le sont beaucoup plus, du fait de leur code-source ouvert) que leurs équivalents propriétaires — ou privateurs, selon l’expression de Richard Stallman.

Ça nous change des propos d’un ancien ministre de l’Éducation nationale qui avait tout compris, expliquant que le principal avantage des logiciels libres, c’est que leur gratuité constituait un argument de négociation avec les éditeurs permettant de tirer les prix des licences commerciales vers le bas. Vous me direz, ce ministre ne brillait pas par sa compétence ni son intelligence, même dans ses autres prises de parole et de décision, et c’est vrai. Dont acte.

Le hic, c’est que vous-même avez donné comme exemple de sécurité informatique le pare-feu du logiciel libre OpenOffice.org, que vous utilisez dans votre ministère.

Alors, si vous le permettez, que je vous explique un peu :
- OpenOffice.org, c’est une suite bureautique, c’est à dire un logiciel qui permet d’écrire des textes, de remplir des tableaux de calculs, de réaliser des présentations comme ces diaporamas débiles dont je ne doute pas qu’ils envahissent votre boîte mail comme la mienne (chez moi, ça ne me dérange pas trop, vu que ça part directement à la poubelle sans que je les ouvre), ou de faire des beaux dessins.
- Un pare-feu, c’est un logiciel qui empêche les connexions à votre ordinateur par le réseau, depuis l’extérieur : un peu comme une clôture faisant le tour de votre propriété, avec juste quelques portes (qu’on appelle des justement des « ports ») gardées par des vigiles. Ça a autant de rapport avec une suite bureautique, que le portail de mon jardin en a, avec le grille-pain de la cuisine. Il y a un pare-feu rudimentaire dans Microsoft Windows, un aussi dans votre live-free-neuf-machin-box, et très probablement effectivement, un pare-feu robuste dans votre ministère, utilisant sans doute les puissantes commandes Iptables du système libre GNU-Linux. Peut être quelque chose comme l’excellent Ipcop.

Bon, évidemment, on ne demande pas à un ministre de la culture, surtout dans le gouvernement d’un président dont on connaît l’attirance pour les beaux arts et le goût si sûr en la matière, d’être en plus ingénieur en informatique. Mais pour connaître la différence entre un traitement de texte et un pare-feu, il n’est pas nécessaire de sortir du MIT ou de l’INRIA.

Et là ou ça coince un peu, c’est quand on se rend compte que la ministre en charge d’un dossier sensible, difficile, qui engage à la fois tout un pan d’avenir de l’économie, les libertés individuelles des Français, et le droit légitime des artistes à une juste rémunération, ne connait strictement rien, s’embrouille les pédales et raconte n’importe quoi sur des concepts aussi basiques, et que la capacité de son esprit ne se hausse point à connaître un pourpoint d’avec un haut de chausse.

En bref, l’enfer, Madame la Ministre, est pavé de bonnes intentions ; et quand on ne connait pas un sujet, on évite de s’en faire l’avocat devant les caméras de l’Assemblée nationale, au risque de passer pour la gourdasse de service comme récemment Sophie Marceau qui heureusement pour nous n’est pas en charge des affaires du pays. Faire mieux que Gilles de Robien dans l’aveu d’incompétence, ça ne semblait pas possible, mais si, vous l’avez fait.

Bon, ne nous quittons pas fâchés, et soyons positif et même constructif : avant de représenter votre dissertation devant les parlementaires, je vous conseille de prendre un petit moment, et de suivre cette excellente conférence du grand Richard Stallman. Il s’agit évidemment de vulgarisation, mais de haute volée, par un génie de l’informatique doublé d’un humaniste visionnaire (le concept de logiciel libre, ainsi que de Wikipedia, c’est lui), et toujours plein d’humour.

Vous y apprendrez j’en suis sûr, plein de choses intéressantes sur la vie en général et les logiciels libres en particulier, et vous pourrez aussi méditer sur son introduction :


« Je puis expliquer le logiciel libre en trois mots : liberté, égalité, fraternité. Trois principes que le gouvernement actuel de la France ne respecte plus... »

Je crains que ce ne soit, et ne devienne davantage encore, toujours d’actualité.

Bien à vous,

P.-S.

Au fait, pourquoi aller ailleurs, la voilà en entier, la conférence de RMS à l’École nationale supérieure des télécommunications, en 2007 :

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