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La maison du canal

Que faire d’une photo floue ?

13-04-2009

« Arrêtez-vous là, Pardon. »

Maigret regretta aussitôt ce ton d’autorité bourrue qu’il avait spontanément avec ses chauffeurs habituels, Lucas ou le petit Lapointe. C’était son ami qui conduisait la petite auto, non un de ses inspecteurs. « J’ai besoin de me dégourdir les jambes, si cela ne vous ennuie pas », se justifia-t-il aussitôt.

Il était depuis deux jours avec Madame Maigret à l’Hôtel du Port à l’Aiguillon sur Mer, non loin d’une petite villa que louait son ami Pardon. Celui-ci prenait ses premières vacances depuis dix ans qu’il était installé dans son modeste cabinet médical non loin du boulevard Richard Lenoir, sur l’insistance d’un camarade de faculté, Henri Pigeanne. « J’aimerais que vous le rencontriez, c’est un beau spécimen d’humanité », avait dit Pardon un soir, alors qu’il fumaient leur cigare dans le cabinet de consultation et que les femmes discutaient au salon.

Pigeanne s’était installé à l’Aiguillon d’où sa femme était originaire. Alors que Clotilde affectait volontiers un style moderne et urbain, Henri, d’origine Bordelaise et bourgeoise, s’était fondu dans cette population rustique des marais vendéens, s’habillant comme elle de costumes en gros velours, faisant ses visites à moto sur les routes étroites et glissantes, souvent avec Clotilde en selle, et parlant patois avec les paysans, comme s’il était natif de Triaize ou Saint-Michel en l’Herm. Épris de théâtre, il avait même écrit une pièce entièrement en dialecte maraîchin, Tot tchu, ol est à moÿe, dans laquelle il faisait un tableau humoristique, mais incisif, des travers de certains de ses patients, notamment la pingrerie et l’avidité de possession des terres.

Maigret était tombé immédiatement en sympathie avec le jeune médecin, qui avait en commun avec Pardon de ne pas connaître d’heures pour soigner, apaiser les douleurs de ses patients, et de faire crédit aux plus modestes — crédits qu’il oubliait volontairement ou non de réclamer ensuite. L’un comme l’autre vivotaient tout juste, de leur travail acharné.

Ils avaient parlé longtemps la veille au soir autour d’une fine, évoquant leurs métiers. Maigret, qui avait commencé sa médecine avant de rentrer dans la police, aimait ces échanges de points de vue ; lui aussi ne fréquentait-il pas quotidiennement toute la misère de la société, et ne soignait-il pas aussi, à sa façon, ses plaies ? Pardon avait aussi raconté à Maigret l’attitude héroïque de Pigeanne pendant la guerre, la Résistance, puis la déportation. Il en était revenu physiquement très diminué mais moralement plus humaniste que jamais. Maigret en avait été impressionné.

Ce matin Pigeanne était parti dès l’aurore pour un accouchement difficile. Pardon avait proposé à Maigret une sortie en auto. Le temps était incertain et n’engageait pas à la marche sur la plage qu’ils affectionnaient tous deux, fumant leur pipe en silence. Mme Maigret avait renchéri : « Mais oui, excellente idée, mais ne rentrez pas trop tard, nous ferons des tartes ».

La voiture des Pardon était devant la porte, et revenait juste de révision chez un mécanicien de Saint-Michel recommandé par Pigeanne. Maigret avait accompagné Pardon pour l’opération, et la femme du garagiste, une petite brune aux allures de parisienne, en leur servant l’essence l’avait reconnu : « J’ai vu votre photo dans les journaux, Monsieur le commissaire. Avec M. Simenon vous êtes mon second client célèbre ! »

Le moteur cliquetait un peu à froid, mais le mécanicien avait prévenu que c’était normal. Maigret regretta d’avoir pris son gros pardessus, sur l’insistance de Madame Maigret. Il était engoncé et mal à l’aise sur son siège, mais n’avait pas la volonté de s’extraire de l’étroit véhicule pour le retirer.

Ils roulèrent un moment dans les marais, qui rappelaient à Maigret la Hollande. La route longeait un canal, sans doute riche d’anguilles, mais par ce temps nul pêcheur ne s’y risquait. Maigret pensa amèrement qu’il faisait peut-être beau à Meung sur Loire où ils avaient une petite maison en vue de la retraite, et où il aimait pêcher sur sa barque, au soleil.

« Arrêtez-vous là, Pardon, si cela ne vous dérange pas. »

Il s’extirpa de l’habitacle, lourd, maladroit dans son gros pardessus. De l’autre côté du canal, une maison éclusière, déserte, aux volets murés. Maigret la regardait fixement, sans expression, massif, immobile sous la pluie qui commençait à tomber.

« De retour à Paris vous me vérifierez ma vue, Pardon, il me semble que je ne vois plus très net. Et si nous rentrions prendre un grog ? »

P.-S.

Sur Henri et Clotilde Pigeanne, les personnages sont authentiques, voir http://parlange.free.fr et le livre de Louis Chevalier, Les relais de mer. Ma grand-mère a aussi servi de l’essence à Georges Simenon en vacances à la Faute sur Mer...

Messages

  • oui, et sa nouvelle sur l’écluse de la Palut (?), plus "maigret a peur" dans les rues de fontenay-le-comte... c’est comme ça que me suis aperçu que ce qu’était raconté dans les livres et ce qu’on voyait "en vrai" n’était pas forcément séparé... merci pour ce post et le lien pigeanne (j’entends encore les voix familiales quand elles prononcent ce genre de patronyme)

    • attends, sérieux - vais tâcher de retrouver la nouvelle qui se passe à l’Aguion, mais serais curieux de voir où commence le pastiche... ! t’aurais même pu rajouter ton jambon de Triaize, tant qu’y étais ?

    • ça doit être "la maison du juge", 1940, celui qui se passe à l’Aiguillon, tome 23 du "Tout Simenon" mais je l’ai pas...

      Voir en ligne : Simenon et la pompe à essence

    • Hé hé... Moi je l’ai... Je vais laisser Bergounioux à ses ferrailles et ses copies pendant quelques soirées !

    • Oui, en plus le frère du charcutier Piveteau est linguiste, et aussi sur ces problématiques de parlanghe...

      http://fr.wikipedia.org/wiki/Vianney_Piveteau
      http://pivetea.free.fr/

      Ça t’en bouche un coin, ça, hein ?

    • À relire les passages de Simenon que tu cites dans "la pompe à essence", gros bourdon... J’étais assez content ce matin de ma copie faite dans la tête en passant l’aspirateur, ce soir j’en ai honte... Ça ressemble à du Simenon à peu près comme Sambre et Meuse à la 5e de Mahler. Reste la belle figure de Pigeanne, et tant mieux si sa mémoire peut être évoquée une nouvelle fois sur le net.

    • I sé pa qui qu’ol ét çhél ébobai que le m’at dénunçai, mé ol ét vrae.
      I sé le frére, le nevour pi le petit gas a tote çhéle segance de charcutàes de Triaize.
      Moaï avéc, i é pri de l’éssence au garajhe Bon a St-Micha.
      Que maeme, ma grand-memae étét copine ac la memae Bon, qu’étét en famelle ac le gas qu’écrit daus livres.

      E pi ?

      Per Simenon : ac çhau cinéma de "La Chenau" :
      Argardéz dun dau couté dau "Punt dau Bràud"

    • Mon poétvin n’étant pas à la hauteur du vôtre (tien ?), cher auteur du "Parlanghe marouin" aussi savoureux que le jhambon du frère charcutier, et acheté chez lui, je ne tenterai pas de suivre en dialecte... Du frère et de son jambon il est aussi question ici. Le Punt dau Bràud, ça fait un moment que je me dis qu’il faudrait qu’au lieu de passer bêtement dessus je m’y arrête avec la SpeedGraphic. À suivre...

      Salut Vianney, et fraternité

  • Bin moi de l’aiguillon je n’ai que des souvenirs de belles plages !!!(http://lapossonniere.canalblog.com/archives/2008/02/index.html)
    Mais passé St Michel à 3 ou 4 reprises et vu le joli garage familial.
    Alors à la prochaine virée là bas, je cherche la maison du canal pour le frisson !

    Voir en ligne : http://lapossonniere.canalblog.com

    • Ah ben la maison du canal, tu ne la verras pas là-bas, celle-ci est du côté de Marennes ! J’ai pris un raccourci...

    • C’est pour ça qu’elle est floue ? (ou le vent...)

    • Je ne sais pas au juste pourquoi elle est floue... Je l’ai faite avec un petit Olympus à télémètre que j’aimais bien parce que compact, mais avec lequel j’ai raté tout plein de photos, généralement parce que cadrées de traviole, depuis je ne l’utilise plus. Là, soit j’ai oublié de régler la mise au point, soit buée sur l’objectif (probable), soit la vitesse lente en fin de journée, soit c’est mon scan qui est pourri, ou un mix de tout ça. Floue elle est, floue elle restera... M’achèterai un Leica un jour... Mais d’abord, retrouver un Blad !

    • Mon leica fait aussi des photos floues !!!

  • Je m’y laissais prendre, n’eussent été ces passages sur Triaize et Saint-Michel-en-l’Herm (et son garagiste que l’on recommande), ainsi que la réplique finale sur la vue à vérifier (avec une photo floue).
    Du coup je vais rechercher des Maigret...
    Merci Maître de ce morceau de bravoure.