Café du Commerce
Accueil > Blog > Photographie > Traverser le fleuve

Traverser le fleuve

27-04-2009

Depuis plus de quatre ans maintenant, notre pont était fermé à la circulation, pour aller de l’autre côté du fleuve il fallait aller chercher le viaduc de Cabariot ou celui de Rochefort.

Au quotidien ce n’était pas très gênant pour nous car de l’autre côté, il n’y a que les marais, on n’a pas vraiment besoin de traverser, sauf pour la brocante annuelle de Saint-Hippolyte, et la Poune pour aller aux Petites écuries.

Non, le problème c’est que le pont de Tonnay-Charente a cela de particulier, que ce n’est pas son utilité qui est intéressante (fermé aux voitures depuis 1966), mais simplement lui-même. Passer le pont à 30 mètres au-dessus de la Charente est en soi-même un bonheur, ça donne un peu l’impression de s’envoler au-dessus du bourg et des marais. Et puis se balader ensuite sous ses voutes, qui rappellent une cathédrale gothique, on ne s’en lasse pas non plus. Passer le pont, c’est un peu ici le rituel du dimanche des familles, que depuis quatre ans on avait oublié, à force de ne le regarder que d’en bas.

Il faut dire qu’il était vraiment pourri notre pont. On avait toujours un peu peur de passer à travers le tablier, et dessous il y a du gaz ; il était aussi hors de question de s’appuyer sur les rambardes, au risque de jouer à Tarzan à New-York. [1] Enfin les énormes câbles de suspension étaient rongés aussi, parfois jusqu’à la moitié de leur diamètre. Bref, ce pont faisait pitié, mais en plus, était devenu dangereux.

Avan travaux

Les travaux ont été longs à démarrer, mais ça y’est, le pont a retrouvé une splendide suspension toute neuve (magnifique travail de l’entreprise Baudin-Châteauneuf) ; une passerelle provisoire en attendant la réfection du tablier a été installée, et depuis quelques jours on peut à nouveau traverser. Retrouver ce vent qui là-haut souffle toujours beaucoup plus fort que sur le quai ; la vue sur le bourg, les quais, le fleuve, et aller se balader près de la maison du passeur, là où il faut se méfier des vipères (car les pêcheurs de ce côté n’aiment pas qu’on vienne rôder trop près de leurs carrelets) :

Vipères

Enfin pour les gens d’ici c’est presque des retrouvailles avec une partie d’eux-mêmes. Imaginez un instant Paris sans la Tour, ou Versailles sans son château : nous on a notre pont.

On l’a passé pour la première fois vendredi soir. Puis samedi matin. Puis re-samedi soir, et dimanche matin. Le chien en avait un peu marre du pont, pas très intéressant pour lui, même si de l’autre côté ça sent bon le ragondin, le faisan, et autres bestioles.

Et puis hier dimanche c’était la journée mondiale de la photographie au sténopé. Le sténopé, je ne sais pas si vous le savez, c’est une simple boîte en bois, ou une canette de bière ou de coca, ou tout autre dispositif, du moment qu’il soit noir dedans, et percé d’un petit trou à une extrémité. Un film à l’autre bout, et hop, ça fait des photos. On peut faire des images étonnantes avec un truc aussi rudimentaire.

Jusqu’ici du sténopé je n’en avais jamais fait. Je ne suis pas bricoleur, généralement tout ce que j’entreprends dans ce sens se termine en catastrophe, alors même percer une boîte de chaussures et y placer un plan-film pour moi c’était un peu compliqué. Et puis à quoi bon s’embêter à fabriquer un appareil photo pourri, quand on a des Nikon, Hasselblad et autres SpeedGraphic qui font de si belles images si on leur parle gentiment.

Mais voilà, je me suis dit que c’était un peu dommage de ne pas participer à cette journée de fête, alors que notre pont venait juste d’être rouvert. Et qu’il ferait un beau sujet pour un sténopé. Alors j’ai pris du canson noir, du papier d’aluminium, une petite aiguille (ça ne manque pas à la maison, avec les deux couturières) et remplacé le bel objectif Optar 90mm du SpeedGraphic, par un pinhole, simple trou d’aiguille (et non trou de pine, comme on pourrait à tort, le traduire).

Après quoi j’ai traversé la rue pour faire une première photo du pont avec mon nouveau jouet ; essuyé les sarcasmes du voisin parce que planter son trépied en face de chez soi pour faire des photos, ça ne semblait pas correspondre trop avec sa conception de l’Aventure. Alors je lui ai expliqué mon histoire de photographie sans objectif, de chambre grand format américaine et de trou d’aiguille, et là il n’a plus rien dit mais j’ai bien senti que c’était plus par gentillesse pour moi que parce qu’il était impressionné par le projet. On a changé de sujet, et parlé de descendre ensemble la Charente jusqu’à Rochefort à la palme. Ça c’est de l’aventure qu’il comprend mieux, je ne sais pas pourquoi...

Après quoi, j’ai retraversé le pont avec le chien, qui n’en demandait pas tant, mais ne crache jamais sur une occasion de sortir, et amené le Speed sous les arcades. J’avais déjà fait quelques images avec la chambre, dont celle-ci :

Pont de Tonnay-Charente

Cette fois, j’ai tourné l’appareil de l’autre côté, le trou de pine, non d’aiguille, je veux dire, vers le fleuve, cinq minutes de pose et voilà :

Pont de Tonnay-Charente

Comme on me l’a fait remarquer à la maison, on ne le saurait pas que c’est fait au sténopé pour la journée mondiale, ça serait juste une moche photo ratée.

N’empêche, le pont est rouvert, le sténopé c’est amusant, et puis les photos floues ça change des photos nettes. Voilà.

P.-S.

- Comme le pont la Galerie du Cafcom a fait peau neuve, avec plein de nouvelles images. Bonne visite !

Notes

[1Pour ceux qui ne l’ont pas vu ce film, Tarzan y plonge dans l’Hudson, depuis le Brooklyn Bridge, je crois. Ou du moins, d’un pont suspendu, très haut aussi.

Messages

  • J’y croit pas ! un jour tu vas te mettre au holga ! (grand rire)
    Alors maintenant : Il suffit de passer le pont c’est tout de suite l’aventure... je ne tiendrais pas ton jupon

    Voir en ligne : http://lapossonniere.canalblog.com

    • Figure-toi que je viens même de me commander un vrai "trou" pour ma bécane... Acheter un trou, à part dans l’Émmental (car chacun sait, qu’il n’y a pas de trous dans le gruyère), ça ne m’était encore jamais arrivé ! Ça sera moins aléatoire que mon papier d’aluminium (même si c’est ça qui fait le charme du sténopé...)