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Ras le YAB

21-06-2009

D’une façon générale, je préfère positiver, et parler des choses et gens que j’aime, plutôt que de ceux que je n’aime pas. Y’a quand même quelques exceptions.

Quand je dis que je n’aime pas Sarko, par exemple, je trouve en principe un auditoire favorable (sinon, j’évite de le faire, avant). Mais quand on m’entreprend sur le photographe moustachu à la mode, et que je dis que je n’ai pas vu LE film, que je n’ai pas l’intention de le regarder, parce que ce type ne m’intéresse pas plus qu’il ne m’impressionne, et même que j’en ai un peu marre d’entendre sa moustache à la radio, on me regarde avec des gros yeux : « comment, tu n’aimes pas YAB ? Mais pourquoi ? »

Bon, soyons clair, je n’ai rien contre le bonhomme. Pas plus que je n’en ai contre Jean-Michel Jarre par exemple. YAB, c’est un peu le Jarre (Jean-Michel, pas Maurice) de la photographie : quelqu’un qui a un savoir-faire certain, et plus et mieux encore, un savoir-vendre sa gueule et ses idées, tout à fait exceptionnel. Et qui vous vend un produit parfaitement hygiénique, relativement inodore et sans saveur, mais parfaitement packagé, avec un circuit de distribution hyper-pointu, et mise en tête de gondole partout. De la trempe de Cousteau le père, qui a posé les bases du concept de l’écologie spectacle, et a bâti un empire sur ses produits dérivés. Mais YAB, lui, n’a même pas besoin de bonnet rouge.

Entrez dans n’importe quelle école de France, et vous verrez des photos de YAB en posters géants dans tous les couloirs et salles de classes, imprimées et distribuées gratuitement par ce brave ministère de l’Éducation nationale pour l’édification écologique des têtes blondes. Il y a même des écoles qu’on a baptisées YAB maintenant. Il n’a pas dû être payé bien cher pour ça par l’Éducnat, qui n’a pas trop de sous, ça se saurait, mais la pub que ça a fait pour ses photos et son bouquin, qui s’est vendu par tonnes à Noël dernier, en attendant Noël prochain... une promo extra, aux frais de la princesse.

Les photos de YAB, il faut le reconnaître, sont plutôt bien faites. Il a même fait des trucs sympa à une époque, comme des portraits en studio d’éleveurs et de leurs bétail : une idée sympathique, un peu franchouillarde mais bien réalisée, du bon artisanat. Mais ça ne devait pas payer tellement ce truc. Les photos de paysans et de taureaux même primés au salon de l’Agriculture ça n’intéresse pas trop le populo (sinon, Depardon serait multi-millionnaire).

Alors il a retourné sa veste le YAB, et maintenant il donne dans l’écologie. Oui, ses photos sont propres. Elles pourraient passer dans Géo, ou National Geographic, sans problème. Mais rien de plus non plus. Tout à fait honnêtement et sans aucune jalousie, n’importe quel photographe professionnel embarqué dans un hélico, avec un bon appareil photo, ferait à peu près la même chose, et aussi bien. Elles ont juste l’avantage aussi ses photos, qu’elles sont faciles à appréhender par un public généralement ignare des choses de l’image. Jarre aussi, est plus facile d’accès que Thierry Escaich de même que Marc Lévy (paraît-il, je n’ai jamais lu une ligne de lui) serait plus accessible que Jean Échenoz (qui pourtant, coule tout seul). La distance qu’il met avec le sujet évite au spectateur de se sentir trop impliqué, et mis en danger par des images qui pourraient le déranger. Et puis les couleurs sont toujours agréables, bref : YAB, c’est de la photo écologique d’ameublement, une sorte de Plisson altermondialiste.

Mais si ça ne me choque pas que Philip Plisson utilise l’hélico pour photographier les phares et bateaux de ses posters pour résidences secondaires, on ne m’ôtera pas de l’idée, que photographier la misère du monde au téléobjectif depuis un hélico, c’est pas ma conception d’une photographie à prétention écologique et humaniste. Se balader dans une machine vrombissante à 1000€ l’heure de vol (et sans doute au-delà) au dessus de populations qui n’ont rien à bouffer, même dans la louable intention de montrer qu’elles n’ont rien à bouffer, c’est sûrement très excitant (je suis monté deux fois dix minutes en hélico, c’est vraiment un engin extraordinaire), mais ça pose un léger doute quant à l’intégrité de la démarche. J’ai vu dans une école, un de ces posters : une photo de femmes autour d’un puits d’eau plus ou moins croupie. Ce qui me gêne, voyez-vous, ce n’est pas tant la misère de ces gens, que la "jolie" photo, graphique et colorée à souhait, et surtout la pensée qu’on puisse mettre un hélicoptère en vol stationnaire à dix mètres au-dessus de la tête de ces femmes, pour en faire une photo à la verticale, et se barrer ensuite dans le sifflement de la turbine et le fracas des pales, vers d’autres aventures. Tant qu’à se la péter dans l’indécence, autant aller faire joujou avec les abrutis du Dakar : eux au moins, ne se posent pas en donneurs de leçons.

En plus on a un contentieux personnel : il me porte la poisse le YAB. Parce que ça fait deux fois que, sachant que j’aime la photo, on m’offre son bouquin (Doisneau devenant un peu ancien maintenant, et faisant désormais partie du patrimoine, il devenu LE photographe connu, que l’on se doit d’aimer, quand on aime la photo). Habituellement je ne revends pas les cadeaux qu’on me fait, qui sont offerts avec le cœur dans l’intention de faire plaisir, même si ça tombe à côté. Mais ceux-là je les ai mis sur Ebay parce qu’on a toujours un problème de place avec les livres, et surtout qu’une bibliothèque c’est un endroit où l’on rassemble les livres que l’on aime, pas ceux qui nous indiffèrent ou nous agacent ; et que si j’en tire 10 ou 15€ ma foi, je peux m’offrir à la place un livre de quelqu’un que j’aime bien, ou quelques pellicules pour mes appareils. Et bien, la dernière fois, la Terre vue du ciel m’est revenue quatre fois : erreur d’adresse, déménagement de l’acheteur, et je ne sais plus quoi encore. Au final j’ai perdu du fric sur la vente : des cadeaux empoisonnés.

Voilà, fallait que ça sorte. Ça fait un petit moment que je la méditais cette chronique, mais je me disais que je suis le seul à rouscailler, qu’il ne faut pas cracher dans la soupe quand l’écologie semble avancer un peu ; que je suis un vieux con, et qu’après tout si les gens l’aiment le YAB, c’est pas la peine de gâcher leur plaisir. Qu’il y a peut-être derrière tout ce cirque un engagement sincère ? Et Cousteau, qui était lui aussi avant tout un homme de médias, a incontestablement eu son utilité, et un impact bien plus grand qu’un René Dumont, un Tazieff, ou même que le sympathique Georges Pernoud, qui nous le serinent depuis quelques dizaines d’années que la Terre et la mer sont fragiles, que la surconsommation et la pollution c’est pas bien... et que tout le monde s’en fout.

Et puis hier, j’ai vu que l’ami Piglet et ses copains, éprouvaient un peu les mêmes sentiments que ma pomme. À l’heure du thé, je découvre que dans Télérama on émet aussi quelques réserves sur le désintéressement du bon moustachu et de son généreux sponsor Pinault (une diffusion mondiale, ça vaut bien un nom sur un bateau du Vendée Globe, et tant qu’on parle du film, on ne parle pas des licenciements... pourtant 10 millions d’euros, le coût du film, ça fait quelques salaires d’ouvriers non ?) Alors bon, tout seul j’osais pas mais finalement j’y vais aussi de ma petite voix de fausset, dans le concert des (forcément) envieux et des aigris.

Mais de tout ça à YAB, je ne lui en veux pas vraiment : chacun gagne sa vie comme il peut, et tant mieux si ses petites affaires marchent bien, il paiera plus d’impôts (quoique...) C’est juste que je voudrais qu’on me fiche la paix avec lui. Ne plus l’entendre tous les quatre matins faire la morale et vendre ses trucs gratuits sur ma radio de service public. Ne plus recevoir de mails m’enjoignant de regarder son film qui est si bôôôôôôôô. Qu’on ne m’en parle pas quand il est question de photographie (est-ce que je vous casse les pieds avec Atget ou Claude Batho ?) et surtout, qu’on ne m’offre plus ses bouquins ou produits dérivés qui me coûteront encore des sous quand je les refourguerai sur Ebay.

Parce que voyez-vous, je n’échangerais à aucun prix, une toute petite cuillerée de Sebastiao Salgado, contre un baril de YAB. Une seule image d’un immense photographe humaniste, contre toutes les tonnes d’albums en papier glacé, du Bernard Tapie de la photographie.

(Photo : ©Sebastiao Salgado , Magnum Photos, avec mon profond respect pour l’homme, et pour l’œuvre ).

Messages

  • merci (et en cerise sur le gateau pour la constitution de la famille Cousteau, Jarre, YAB puisque YAB il y a)- gouteux

    Voir en ligne : http://brigetoun.blogspot.com

  • C’est bizare, j’ai le même point de vue. Etonnant, non ?
    Etre photographe professionnel et
    avoir une belle notoriété,ça fait rêver.
    J’ai reçu aussi, pour Noël, lors de sa sortie, "La terre vue du ciel"
    Cadeau d’une de mes belles-filles, alors !

  • Génial !!
    Enfin quelqu’un qui pense comme moi... je l’ai pas vu ce film et absolument pas envie de le voir ! c’est trop facile de faire le tour du monde en helico ou autres... et de dire "pas de problème de pollution... j’ai fait un don pour compenser..."
    je découvre cet endroit... j’adore ;)

    Bonne journée !!

  • Il n’est pas le seul bon photographe sur la planète, avec les mêmes moyens quelques-uns feraient même sûrement des images meilleures… Mais ça bouffe un hélico, il ne pouvait pas choisir plus polluant, pourtant il y a le ballon… Et ça donne des leçons à ceux qui ont mis leur pot de confiture vide dans le mauvais bac de la poubelle !

  • Pleinement en phase avec toi. Mon premier contact - si l’on peut dire - avec YAB remonte à quelques années quand je suis tombé à la bibliothèque municipale sur un livre édité en 1993 intitulé "les chats". Ce livre regroupe de splendides photos de chats en situation dans les bras ou sur les épaules de leurs maîtres, photos vraiment splendides. Ce livre fait partie de mon imaginaire chat et mes enfants m’en ont d’ailleurs offert lors d’une fête des pères passée une édition en format de poche, cadeau fort apprécié. Tout à fait bizarrement son livre sur les chats ne figure plus dans sa bibliographie, sans doute n’est-il pas assez porteur. Ca ne fait rien j’en ai un exemplaire et je l’aime beaucoup. Mais depuis, YAB m’ennuie moi aussi et de la même manière que toi avec sa machinerie. Il n’est que de considérer son parcours depuis cette époque, et sa consécration. Il a été élu en 2006 à l’Académie des Beaux-Arts année où elle s’est ouverte à la photographie ...

  • Encore toutes mes excuses !!! ça a bien fait rire ma femme qui connait mon aversion pour l’œuvre du gars !

    Voir en ligne : http://lapossonniere.canalblog.com

  • merci, cette page part en lien sur le mail de mon beau-père..... (t’aime pas parce que t’es jaloux, c’est tout............)

  • YAB-On 4x4, Hélicos, PPR

    Un petit lien vers "le pacte contre Hulot"
    avec l’excellente vidéo "Les Ecotartuffes"
    avec un YAB en guest star...

    Voir en ligne : Les Ecotartuffes

  • Dans Libé ce jour,
    " Le réalisateur de « Home », Yann Arthus-Bertrand, vaguement pressenti, avait, lui, admis sur RTL : « Ce n’est pas du tout mon truc, et je serai incapable de négocier (...) C’est définitivement non. »

    Non mais c’est vrai quoi...un grand photographe adoubé par le pouvoir, YABON !

    • Bof, ça ne m’étonne pas, et ne m’aurait même pas choqué . Dans la droite ligne de ce pouvoir, un clown de plus, ou de moins...

  • Salut, 100 % d’accord, Hulot TF1, YAB fr2, Al Gore... L’écologie-business.
    C’est le propre du capitalisme, tout digérer, tout exploiter y compris ses propres conséquences néfastes. Quelle belle machine quand même !
    Elle marche, encore...

    D’ailleurs les très subversifs "décroissants" salmigondis d’extremo-anarco-branlo-quivontfinirentaule leur ont trouvé une appellation adéquate aux deux compères : les hélicologistes !

  • Je comprends que vous n’aimiez pas, vos arguments (à tous) se tiennent : l’hélico etc.

    Mais si ce film peut au moins faire parler (voire faire réfléchir) les gens sur le problème de l’environnement, ce sera déjà ça. Le chemin sera long...

    Bien sûr, je préfère moi aussi Salgado ; )

  • Un bien long texte pour dire ce que finalement tout le monde pense. Tu ne te mouilles pas beaucoup... mais bon, ça occupe.

    • C’est qui "tout le monde" pour toi ?

      Tu dois évoluer dans une sphère que je ne connais pas.

    • Tout à fait. Futilité assumée et même revendiquée, c’est bien pour ça que ça s’appelle Café du commerce. Il y a des sites plus trapus sur ce sujet, comme sur bien d’autres... Ceci dit, puisque tout le monde pense pareil, qui c’est qui achète les bouquins, les DVD, et me bombarde de pubs pour le film ??

  • Avis intéressant (comme souvent).
    Mais, bon moi je l’aime bien Yann. Si il peut faire prendre conscience à quelques personnes de ce qui se passe, c’est déjà bien.

    Mais au final, tu l’as vu ou pas le film ?

  • « [...] qu’il ne faut pas cracher dans la soupe quand l’écologie semble avancer un peu »

    C’est surtout le prétexte écologique qui avance. Quel bon filon !

    À part ça, t’as rien à dire sur Michael Jackson ?

  • J’aime beaucoup Raymond Depardon et ses photographies du monde rural (ainsi que le reste de son travail). J’ai aussi beaucoup d’estime pour Yann Arthus Bertrand qui est un bon artisan de l’image. Son mérite : réussir à sensibiliser le plus grand nombre à une cause aujourd’hui vitale : la protection de notre environnement et la sauvegarde de notre planète...arrêtons de s’opposer les uns aux autres et apprenons simplement à vivre ensemble. Les regards de Depardon et de Bertrand peuvent se croiser et être complémentaires...Il est aujourd’hui important de changer notre manière de vivre et peut être aussi notre état d’esprit...non ?

  • Bonjour,

    Soulagée ! Je ne suis pas seule dans cet univers consensuel, simplificateur, esthétisant, mais surtout messianique. Je n’ai rien contre l’homme, mais trouve dangereux le personnage à la puissance médiatique aussi redoutable. Le discours est indigent, sur l’écologie, l’environnement, mais aussi sur la nature de l’image. Les bestiaux étaient un projet humain, les chiens, les chats, avec leurs maître aussi.A l’époque, projet sensible, intelligent et modeste. Aujourd’hui, je suis pour ma part convaincue de l’ambition avant tout égocentriste de cet homme qui a une revanche à prendre et qui louvoie adroitement sur la vague écologiste. Je suis en revanche particulièrement sceptique quant à l’efficacité du discours formulé, encore une fois simplificateur et volontairement consensuel dans la mesure où il ne donne pas de pistes réelles de réflexion... YABon-la-soupe-écolo n’est pas (plus) un artiste, car il n’a pas (plus) de vision personnelle et originale du monde qui est le sien. Pour rester dans la métaphore alimentaire (à défaut de gastronomique), YAB est à la photo, ce que le ketchup est au hamburger, inévitable ! Trois fois hélas !
    J’ai beaucoup ri en lisant votre papier plein d’humour et d’esprit. Ces derniers sauveront le monde, à défaut de sauver la planète et couvriront de leur éclat les jérémiades culpabilisantes d’Arthus-Bertrand...il est temps !