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Eugène Bon, motoriste

08-10-2006

C’est un cadeau de mon frère Pierre, encadré pas vraiment en place d’honneur dans la maison, mais en un lieu propice et même dédié à l’intimité et la méditation, à savoir face au trône dans les toilettes.

Un buvard publicitaire pour le garage de notre grand-père en Vendée, d’une époque où l’on utilisait encore des buvards, sans doute dans les années 35-40.

buvard

Je ne suis pas spécialement porté sur le culte des vieux papiers, mais j’aime bien me perdre dans la contemplation de celui-ci. Au contraire de mes deux frères plus âgés (maintenant qu’on est tous gris ça ne se voit plus beaucoup) je n’ai pas connu le garage du grand-père. Mais lui a vécu suffisamment longtemps pour que retraité je l’aie bien connu, et l’ancien mécano avait gardé jusqu’au bout intactes sa gentillesse, sa curiosité (j’en ai déjà parlé sur ce site) et sa méticulosité.

Ce buvard m’amuse aussi, pour plusieurs raisons :
- ce que je nommerai « publicité négative » (ça porte certainement un autre nom, mais je ne suis pas spécialiste de la pub) : n’achetez pas une Voiture... (notez au passage la capitale, ainsi qu’à Garage) ;
- sur les côtés, la mention BUVARD A CONSERVER : comme aide-mémoire ? Futur objet de collection ? Ou simplement, objet utilitaire à ne pas jeter comme simple prospectus ?
- téléphone 9 : ils n’étaient pas nombreux à l’époque les abonnés au téléphone, à Saint-Michel en l’Herm (Vendée). On peut penser avant lui le docteur, le maire, la châtelaine, le pharmacien, peut-être le curé mais c’est moins sûr, et un ou deux notables ou gros fermiers. Le garagiste - ambulancier - taxi - sapeur-pompier volontaire, qui hébergeait et bichonnait dans son garage, le fourgon pompe-tonne et la motopompe rouges, arrivait donc en 9e position dans l’accès à cette NTIC. Je suppose qu’il a dû s’émerveiller devant cet outil nouveau, avant que d’en devenir (et plus encore sans doute ma grand-mère) la victime et l’esclave, de jour comme de nuit.
- mais ce qui m’interroge le plus quand je contemple ce buvard, c’est la mention RÉPARATIONS SOIGNÉES - PRIX MODÉRÉS. C’est sans doute ce qui me semble le plus anachronique, à notre époque où l’on ne répare pas mais où l’on jette (lui qui ne jetait rien, mais mettait soigneusement de côté bouts de ficelle, de durits, et autres ça-peut-servir selon l’expression de ma grand-mère). Le soin, valeur que personne aujourd’hui n’aurait l’idée de revendiquer, sauf peut-être nous autres instits. Pendant ses années d’ajusteur à la TCRP (l’ancien nom de la RATP), il portait toujours chemise blanche impeccable sous son bleu de travail ; et toujours je l’ai vu travailler avec une minutie d’horloger, même s’agissant d’affuter son couteau ou d’astiquer son briquet. Enfin, les prix modérés, que je n’ai vu aucune enseigne revendiquer depuis des années. Prix bas, prix cassés, prix massacrés, oui. Mais prix modérés, expression qui reconnait à la fois la valeur du travail de l’artisan et sa juste rémunération, comme l’honnêteté et le souci du porte-monnaie du client, non je ne l’ai pas vu ailleurs. La modération, est-elle d’ailleurs une valeur de ce monde, sinon chez quelques yogi et bouddhistes ?

Voilà. Les chiottes sont donc chez nous, un peu un lieu médium, où je communique avec l’esprit d’Eugène. Je pense qu’il ne s’en vexe pas, peut-être même, lui qui accordait aussi extrême importance à la propreté de ces lieux, pense-t-il comme ce maître Zen à qui on demandait :
— Maître, quelle est l’essence de Bouddha ?
— le balai des toilettes.