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Un jardin

Portrait de jardin avec chat

05-08-2009

Depuis quelques temps, moi qui suis jardinier à peu près autant que mécano ou curé, je m’intéresse aux jardins.

Peut-être un effet de l’âge. C’est un truc de vieux le jardin. Bon pour les mémères en tablier et chapeau de paille, les hortensias et les dahlias. Pour les pépères, les salades et les haricots. Jeune on n’a pas de temps à perdre avec ça. Et puis c’est salissant, fatigant, et franchement se casser le cul et le dos à faire pousser des tomates qui seront mûres quand il y en aura à crever sur le marché, si elles n’ont pas été mangées avant par les pucerons, le mildiou, la chtouille, la sécheresse, quel intérêt.

N’empêche, depuis quelques années déjà, j’aime bien écouter les émissions de jardinage à la radio. Cette science des jardiniers, sachant manier le purin d’orties et la bouillie bordelaise, ça m’impressionne toujours, comme s’ils étaient détenteurs d’une très vieille sagesse perdue, d’une langue ancienne qu’on ne comprendrait pas, mais dont on apprécierait les sonorités. Et puis, des haricots verts frais, des tomates de jardin, un brin de persil juste cueilli, sont des sensations irremplaçables.

Il y a ici un jardin que j’aime particulièrement, qu’on voit le soir en promenant le chien. Il a deux entrées, avec chacune une grille.

L’arrière donne sur la rue Geoffroy, une petite rue très étroite où ne passent que les quelques riverains qui à force de nous voir, nous connaissent bien : Alain le coiffeur, qui nous garde parfois Tintin depuis que son vieux labrador à lui, Maïs, est mort. Il l’a enterré dans son jardin, justement, sous quelques rangs de maïs et de tournesol, pour les oiseaux. Et puis Pierrot, un retraité sympa qui achète des épaves de Solex dans les vide-grenier, les refait mieux qu’à neuf, et les revend sur Ebay : ça ne lui rapporte rien, mais ça paye le loisir et la passion de ces mécaniques. J’aime bien le suivre dans son garage, où il a aussi sa voiture, une Peugeot 304 break, et une vieille Citroën B14, sentir l’odeur de la graisse, et l’écouter parler de carbus, galets et pignons, autre langue ancienne pour moi, dont je connais depuis toujours les sonorités à défaut d’en comprendre vraiment le sens. Lui aussi a un labrador, Sable, ce qui fait qu’on s’est assez facilement parlé au début. Il s’entend bien avec le nôtre, ce qui fait que lorsqu’on dit au chien : « Rue Geoffroy ! » il sait bien quelle balade on fait et dans quelle direction aller.

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Rue Geoffroy
À gauche le portail du jardin. À droite, le mur d’Alain. Au fond, le garage de Pierrot.

De l’autre côté le jardin donne sur la rue Mortemart. Là sont les plus belles maisons de Tonnay, tout en haut du bourg, au bord du coteau, avec des façades banales sur la rue, mais de superbes terrasses avec vue sur le pont, la rivière et les marais à l’infini. L’une d’elle est un ancien hôtel, aux allures de palais vénitien, habité par une vieille dame célibataire qui joue le soir Beethoven ou Chopin sur un demi-queue Yamaha (l’hiver, si les volets ne sont pas fermés, on voit à travers les rideaux).

Généralement les jardins sont derrière les maisons. Ici, la maison est perpendiculaire à la rue, avec sa façade principale sur le jardin, ce qui fait que le jardin est visible depuis les deux rues :


Agrandir le plan

La maison du jardin est toujours fermée. Le jardin lui-même n’est pas cultivé, mais pas vraiment à l’abandon non plus. Tout juste, entretenu. Alain m’a expliqué que les propriétaires vivent en maison de retraite, que c’est leur fils, plus très jeune lui-même, qui vient de temps en temps nettoyer. Les voisins donnent chaque soir à manger aux chats, qui eux sont restés finir leur vie de chat ici.

Du côté de la rue Mortemart, il y a un bassin en ciment, rond, avec une vasque au milieu, pour les oiseaux. Sans doute autrefois, avec un système de pompe pour en faire un jet d’eau. Le bassin est vide mais à la fin de l’été on y devine encore des nénuphars, et les grenouilles s’y plaisent, et chantent. Souvent sur le rebord du bassin roupille un très vieux chat, complètement aveugle, aux yeux blancs sans pupille, et qui se lève avec difficulté mais approche en miaulant quand il entend qu’on s’arrête derrière sa grille.

Souvent dans les endroits abandonnés des hommes le passage du temps est cruel, et c’est assez déprimant. Ici c’est juste fermé, entretenu le minimum pour ne pas être une jungle, et que ça reste le domaine des chats et pas de la vermine. Un bel endroit paisible.

J’aime ce jardin, comme un lieu où le temps semble arrêté, comme s’il était lui-même sa propre photographie. Pourvu qu’il reste longtemps comme ça, au moins jusqu’à la mort du vieux chat aveugle, aux yeux blancs sans pupille.

P.-S.

2010 : le jardin est toujours identique, mais on n’a pas revu le chat.

Messages

  • La maison... près de la fontaine...

  • JAQUE n.m. est l’emprunt (v. 1525) du malayal (langue dravidienne) tsjakka « fruit d’un arbre » .

    L’ancien français gard, jart est issu du francique gart-, gardo- ; le nom latin du jardin hortus a donné l’ancien français ort, hort passé en français beaucoup plus tard dans les composés savants horticole, horticulture et le dérivé hortillon, ortillon, terme picard. Son dérivé hortulanus,
    « du jardin », a donné en moyen français hortolan « jardinier » et le mot italien ortolano « oiseau du jardin » : ortolan ; ainsi que hortensius« de jardin », surnom romain (hortensia /Hortense) et hortellus « petit jardin » ; lequel a dérivé en cohors, cohortis, 1/« enclos, basse-cour », 2/« division du camp, troupe » ce qui a donné cohorte, mais aussi curtis, court en ancien français et cour.

    Au théâtre, le côté jardin est à la gauche du spectateur, le côté cour à sa droite, par allusion à l’orientation de l’ancien théâtre des Tuileries, placé entre le jardin et la cour du Palais.

    Jardin à la française, jardin à l’anglaise, jardin potager, jardin fruitier, jardin botanique, jardin de pharmacie, jardin d’agrément, jardin des plantes, jardin des délices, jardin d’Épicure, jardin des Hespérides, jardin sec, herbier ; donner le jardin à l’oiseau, cultiver son jardin, etc.

    Jouer au jardin, madame, la substance de ce jeu est que chacun des assistants doit donner un arbre, une beste dessus pour le garder, et un oyseau dessous pour chanter, et faut qu’il contreface le son ou voix de la beste et le chant de l’oyseau, puis l’on demande à la compagnie s’il a bien fait... DES ACCORDS « Escraignes dijonnoises » de LACURNE.

  • Je viens de temps en temps relire ce Portrait de jardin avec chat, que j’aime beaucoup.
    Entre les photographies de La Petite Enclouse et de tels textes, Tonnay devient une ville littéraire...