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À Maury

Adieu au monomaniaque

26-09-2009

Maury Perseval a suivi Willy Ronis à quelques jours près, on pourrait presque dire qu’ils ont pris le même train.

Willy Ronis avait 99 ans, était célèbre, quoique tardivement, et tout le monde en a parlé (je ne sais pas si vous avez remarqué, mais « on » ne parle de photographie en général, et des photographes en particulier, que lorsqu’ils sont célèbres, et morts). Maury n’avait pas la notoriété du bon maître, il n’était « que » photographe amateur, avait 57 ans, et il est parti avec une discrétion dont je pense qu’il était coutumier. Il n’aura pas la une des journaux mais au moins ici on dira combien sans le connaître en vrai, on l’aimait bien.

Ça a commencé par un mail dans lequel il me disait avoir lu ici que j’admirais le photographe Fernand Michaud, dont il était l’ami, et le webmaster du site web. C’est comme cela que j’ai connu son blog à lui, le « Journal d’un monomaniaque ». Je l’avais évoqué ici l’année dernière.

Pendant trois ans (nous avions fêté la millième page), donc, Maury a posté une photographie nouvelle par jour sur son blog. Et pendant toute cette période, le premier geste du matin en allumant l’ordi, était pour moi d’aller voir son image du jour.

À ce rythme-là toutes ces images évidemment n’étaient pas des chefs d’œuvre (mais si on regardait les planches contact de Cartier-Bresson ou Doisneau, on en trouverait sur la quantité de clichés, bien peu), mais rien n’était à jeter, et toutes portaient la marque d’un photographe talentueux, et d’une personnalité sensible et généreuse.

Beaucoup de photographies de son épouse, qui ressemblerait un peu à Lee Miller, photographiée avec une tendresse admirative et comme une certaine distance respectueuse. Sur la plage de Deauville avec la chienne Saskia (j’aimais bien afficher le nom des fichiers .jpg, pour connaître ce genre de détails). Dans le train, au café, au marché. Au jardin, occupée à tondre la pelouse, tailler la haie, ou brûler des branches, en bottes de caoutchouc dans la fumée, autant d’occupations que sa santé ne lui permettait pas pour lui-même, et auxquelles on ne penserait pas en premier lieu, pour photographier une jolie femme ; mais à chaque fois il en faisait une icône de la féminité.

Photographies d’amis, de gens dans la rue, toutes simples, paysages pris lors de balades en vélo, intérieurs de la vieille maison. Un voyage à New-York. Reflets de la vie d’un homme qui consacrait sa vie à sa femme et la photographie, et à travers ses images, un personnage simple et bon, auquel on avait envie de ressembler, de s’identifier.

De temps en temps je laissais un petit commentaire, et recevais à chaque fois réponse amicale. On ne s’est jamais vus mais je m’étais bien juré qu’un jour en passant en Touraine, je passerais le voir pour de vrai. Avais protesté quand il avait posté des photos de Fouras, alors qu’on habite tout près, une occasion manquée de faire connaissance.

Et puis un jour une erreur 404, plus de blog. Erreur technique sans doute. Ça a duré des jours ; des amis inconnus m’écrivaient pour demander de ses nouvelles. Pas de réponses aux mails. Par les Michaud avec qui il m’avait permis de renouer le contact (je les avais connu dans mon village étant gosse, bien avant de m’intéresser à la photo) et par son épouse, j’ai su qu’il traversait une période très difficile, mais qu’il allait mieux et espérait reprendre la photo et le blog. Et puis voilà, il est parti en voyage avec le vieux père Ronis : de quoi se parleront-ils ?

Maintenant on sait que son Journal ne reviendra plus sur nos écrans, et que sa famille seule aura le privilège de la consultation (et la charge de la conservation) d’une belle œuvre intime (ou intimiste ?) comparable aux images familiales d’un Bernard Plossu, d’une Claude Batho ou d’un Jeanloup Sieff qu’il disait aimer tant.

Ce matin comme en urgence j’ai collecté tout ce que j’ai pu trouver d’images de lui sur le web, notamment sur zphoto.fr, et créé un dossier « Maury » dans mes propres images : il ne m’est pas venu à l’idée que ces images-là n’étaient pas les miennes. Le regret de ne pas avoir tout archivé au fur et à mesure : j’aimais bien parcourir de temps en temps les archives de son site, comme des souvenirs qui m’auraient été propres.

La belle et mystérieuse jeune femme blonde continuera à tailler la haie de la vieille abbaye dans laquelle ils vivaient ; à faire le marché sous un parapluie et promener le chien sur la plage de Deauville, mais sans son photographe attitré derrière son Nikon pour en faire l’historiographie et transformer une banale promenade de chien en chabadabada. Plus généralement, une vie de couple somme toute classique en une « Lifetime’s love story » comme je l’ai lu à propos de lui, sur ce site anglo-saxon (voir surtout les pages 2 et 3, de travaux plus récents). On en est égoïstement tristes pour nous, mais aussi et surtout très tristes pour Elle, à qui on pense très fort.

Peut-être savait-il ou pressentait-il, que tout cela aurait une fin, et qu’elle serait proche. Claude Batho aussi a sur la fin de sa vie vécu cette accélération de son travail photographique, comme si photographier c’était vivre un peu plus, ou résister davantage à la maladie.

Je n’aime pas spécialement faire des nécrologies sur le Café du commerce. Bien que ça ne soit pas la première fois, ça n’est jamais agréable. Mais bon, j’y écris d’abord ce qui occupe la tête et les tripes (« et ce qu’il y a au-dessus, j’ose pas dire le nom parce que c’est ridicule », disait François Béranger) et autant la mort de Willy Ronis à 99 ans était dans l’ordre normal des choses, et ne m’a pas autrement affecté, autant la disparition de Maury est celle, prématurée, d’un ami. On ne se sera pas connu autrement qu’à travers nos photos respectives et quelques lignes de courriel banales, mais voilà... Je sais que je ne serai pas le seul pour qui ce départ sera une vraie perte et laissera un vide.

Enfin, Maury, je suis sacrément content de t’avoir connu, même si peu, de si loin. Salue le père Atget très très bas de ma part, et Jeanloup et surtout Claude aussi. Pour le site de Fernand, t’inquiète pas, on s’en occupe avec Odette, tu verras il sera bien. Mais quand même, tu vas drôlement nous manquer, en attendant qu’on vous rejoigne au club nous autres qui sommes restés sur le quai cette fois-ci.

Salut et fraternité, mon cher monomaniaque. Pensées pour vous Chris.

(Photo : autoportrait de Maury Perseval)

Messages

  • L’annonce de la disparition de Maury est pour moi aussi un choc et une tristesse. Comme toi Jacques je ne connaissais pas Maury personnellement, pourtant à ton instigation la lecture quotidienne pendant plusieurs mois de son journal de monomaniaque avait indiscutablement créé des liens entre nous. A travers le virtuel ceux-ci étaient réels au point que j’ai eu une pensée pour lui cet été en parcourant une partie du val de Loire. Et j’ai à ce moment je l’avoue, formé (virtuellement) le projet de lui rendre visite. C’était fou évidemment car sa discrétion était à la mesure de sa sensibilité. Les deux étaient immenses : c’est à peine si son visage apparaissait dans l’ombre au détour de rares photos, l’autoportrait que tu nous montres en est bien la preuve.
    Nous avons perdu un ami lointain avec qui nous aurions dû davantage communiquer, son humilité l’aurait-elle seulement accepté ? Ayons une pensée pour sa belle et énigmatique compagne qui va continuer à tailler les haies et brûler les feuilles mortes sans lui. Sachons lui faire sentir humblement l’affection que nous partagions pour Maury.

    • Moi j’avais eu la chance de les rencontrer, Maury et Chris si sympathiques. Avec mon mari, il nous avait si gentiment invité chez lui, dans sa magnifique abbaye à Cormery, il y a une dizaine d’années. Un souvenir inoubliable ! Nous étions jeunes et intimidés, ne savions pas qu’il habitait une demeure aussi majestueuse, ne connaissant rien de son passé prestigieux, ayant été guidés par les villageois qui lui vouaient, c’était flagrant, une certaine déférence. Il avait su nous mettre à l’aise dès la première parole.
      Nous avions mangé sous le cloître, nous nous étions promenés à côté de chez lui, nous avions observé les débuts de son jardin de simples, nous avions découvert son univers de photographe, ... tout nous avait passionné.

      C’est vrai, nous avions perdu le contact depuis longtemps déjà, n’allant plus sur le forum itis, mais régulièrement nous pensions à lui. Je ne sais pas pourquoi ce soir, j’ai cherché ce qu’il devenait et ... je tombe sur cet article.
      Tristesse.
      Pourquoi laisser passer le temps, se faire prendre par le quotidien et "oublier" de discuter (même par mail) avec les gens qu’on apprécie ...

      Je pense à Chris aussi. ils s’adoraient ces deux là, et c’était beau à voir....

      Adieu Maury

  • C’est la triste nouvelle que je ne voulais pas trouver... Après la fermeture de son blog, j’avais contacté François Garnotel sachant qu’ils étaient quasi voisins, puis directement Maury par SMS, et il m’avait répondu que des problèmes familiaux l’avaient contraint à mettre son activité photo entre parenthèse. Avec Maury c’est l’histoire d’un rendez-vous manqué, 2 années de suite j’ai raté l’exposition qu’il organisait à Cormery à l’occasion des journées du patrimoine, pourtant j’ai souvent eu l’impression d’être tout près de lui, dans les rues de Tours, sur le port de Honfleur... Tous les matins pendant près de 3 ans me rendre sur son blog a été mon premier geste en allumant mon ordi, un peu comme le petit café, le meilleur.
    J’espère que d’une manière ou d’une autre les images de Maury seront publiées et trouveront la place qu’elles méritent.
    Mes pensées vont vers Chris.
    Régis

    • Mon francais n’est pas si bon, donc je demand mes excuses a ceux qui liront ces lignes.

      Je viens de lire ce blog, apprenant que Maury n’est plus avec nous. Je connaissait Maury de ces photos, dans son blog, un vrais plaisir pour les yeux et pour l’ame. Nous avons echange quelques commentaires apres sa visite a New York ou j’habite. Quelques mois apres que son blog avait disparu, j’ai ose lui ecrire un email, demandant des nouvelles, mais c’etait sa femme, Chris, qui m’a repondu : Maury etait malade, mais il y avait des espoirs.
      J’ai sauve quelques de ces photos (le chat, le chien, des fleurs, des paysages) dans mon fichier personnel, et je suis heureuse que je l’ai fait.
      Mes condoleances, tardives, a sa femme et a sa famille — quelle perte pour le monde des artists photogaphs.
      Au revoir, Maury ! Votre art survivra dans la memoir de ceux qui ont vraiment apprecie votre art.
      Doina