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Le jardin du monde

Merci M. Brihat

21-10-2009


Si mes sujets paraissent parfois bien humbles, ils sont tout de même un univers et, après tout, y a-t-il une humilité pour la beauté ? Mon rôle est de « constater » cette beauté et d’en être si possible le « révélateur ».

Denis Brihat

Depuis hier le temps est maussade, et mon humeur aussi. Ça tient à pas grand chose, le gris du temps, la répétition des journées longuettes, et ça se traduit par un gros manque de motivation pour l’alimentaire, le nécessaire et même l’agréable (les plan-films qui attendent le révélateur depuis des semaines, le piano qui s’ennuie). Exception faite du plaisir retrouvé d’évoluer entre deux eaux en apnée avec la monopalme, soit quelques instants d’éternité deux fois par semaine.

Aujourd’hui mercredi, répit, mais pluie dès le matin pour la promenade du chien, et conduire ensuite la voiture au garage. Rangement du cagibi, c’était pas du luxe, et puis je commençais à m’assoupir devant Facebook quand on a sonné à la grille. Et merde, qui ose.

C’était le facteur, je ne sais pas son nom mais il est toujours souriant et aimable (ça fait pas de mal de le dire, quand on est content), qui m’apportait un colis que je n’attendais pas. Ah mais si bien sûr... Le livre !

Il faut que je vous raconte : de peur qu’on ne m’offre pour la quatrième fois un livre du photographe éco-tartuffe, j’avais pris les devants à Noël dernier, et demandé aux beaux-parents de m’offrir un livre d’un photographe que j’aime, un véritable artiste celui-là, et véritable écologiste aussi, de l’espèce qui cultive son potager, et qui ne prend pas l’hélicoptère pour photographier de haut la misère du monde : Denis Brihat.

Comme on n’est jamais aussi bien servi que par soi-même, j’avais même commandé à la librairie Pierre Loti (quand on est content des gens, on peut bien leur faire un peu de pub) son livre Le jardin du monde. Sauf que malgré leurs efforts, le livre est épuisé, je n’ai jamais pu l’obtenir. Et introuvable sur Ebay, il faut croire que les gens qui l’ont, le gardent précieusement (alors qu’on trouve les bouquins du tartuffe par pages entières CQFD...)

J’avais donc tiré un trait sur le Jardin du monde, et me contentais des quelques belles repros publiées il y a des années par Photographies Magazine, et quelques rares vignettes sur le web. Et aussi le beau portrait de Brihat par Fernand Michaud.


(Photo Fernand Michaud)

Mais depuis quelques temps, Denis Brihat a enfin son site, sur lequel il est mentionné qu’il reste quelques exemplaires du Jardin du monde, chez l’auteur. Je me suis donc fendu d’un petit mail à Denis, en lui rappelant qu’on s’était croisé un jour chez les Sudre, il apportait une salade. Et sa femme Solange (c’est drôle comme je corresponds surtout avec les femmes des photographes que j’aime, depuis quelques temps ;-) m’a répondu rapidement que oui, il restait quelques bouquins.

Mais un exemplaire de moins depuis ce matin : il est à la maison, et le coup de sonnette du facteur a été « comme un rayon de soleil, qui paroist dans l’ombre ou dans les ténèbres ». J’ai déjà évoqué Brihat ici il y a bien longtemps, et là, plus récemment ; je ne voudrais pas répéter la même chose sinon on dira encore que je radote, mais quand même dire combien la photo de Brihat, c’est du lourd, de l’authentique, du précieux.

Dire combien sa démarche à lui est contemplative et atteint le cœur des choses (et rappeler encore, la correspondance de son œuvre, avec celle, sonore, de son voisin Knud Viktor), et aussi touche au cœur de la photographie dans ce qu’elle a de plus originel et authentique : ses images sont en couleur, mais ce ne sont pas les couleurs dictées par Kodak ou Fuji (et encore moins Photoshop...) Mais des tirages noir et blancs traditionnels, sur lesquels la couleur est obtenue par de savantes alchimies, qu’il est le seul à ma connaissance à maîtriser à ce point, de sels d’or, de platine, de sélénium, vanadium et même uranium. Et des « grignotages » aux acides (il me plait de l’imaginer dans son labo, penché sur les cuvettes avec ce masque à gaz évoqué dans le livre, pour protéger ses poumons : « ça dégage ! ») donnant à l’émulsion des micro-reliefs qui viendront piéger la lumière : ça ne se voit pas évidemment sur le livre, mais j’ai vu des tirages de Jean-Pierre Sudre, utilisant cette technique, c’est très beau.

À la limite, remarquez, on ne la connaîtrait pas toute cette cuisine, ça ne changerait pas l’essentiel, qui est le regard : puisque, même très bien imprimé, un livre reste un livre, et pas un tirage argentique aux métaux précieux. Et même au livre, c’est très beau, un oignon, une poire, des pétales de tulipe ou de coquelicot, vu par Denis Brihat. Alors évidemment un vrai tirage...

Voilà. Je ne suis pas critique, ni écrivain, pour en dire plus sur une œuvre qui me touche de très très près, avec celles d’Atget, Claude Batho, et Fernand Michaud.

Mais juste pour dire que j’ai reçu aujourd’hui le livre du photographe-jardinier ; il pleut dehors, c’est bon pour les sources et les potagers. Et moi j’ai retrouvé le moral.

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