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Carrelet inachevé

Tracasseries administratives

30-10-2009

C’est un coin où je traîne souvent parce que tout près de la maison, au bord du fleuve, avec des herbes hautes pour le chien qui ne fait pas ses besoins sur les trottoirs (ce qui serait pourtant plus pratique, que de l’emmener au marais ou dans les terrains vagues derrière la gare, mais bon, c’est comme ça). C’est la balade du chien quand on n’a pas trop le temps ou la flemme d’aller plus loin, quand il pleut ou qu’il fait trop chaud.

C’est juste derrière le camping, après le club nautique et ses bateaux.

En longeant le chemin, entre la clôture du camping et les roseaux, on tombe sur un fossé et ça s’arrête là. Il y a quelques années, un des résidents du camping s’était installé un accès direct perso, entre son mobilhome et son bateau, avec des beaux pavés probablement tombés du camion. Ça faisait un peu bizarre ces beaux pavés au milieu des herbes folles, comme une allée royale allant de la clôture effondrée du camping, à un ponton assez pourri, au pied duquel il y avait un bateau tout aussi pourri.

Epave

Puis le camping a fermé, le gars est parti. Le ponton a été à vendre assez longtemps. Plus d’allée royale, les herbes ont poussé entre les pavés, qui s’enfonçaient dans la terre molle, on ne les voyait plus. Alors nous, à chaque promenade du soir, on en ramenait un dans le sac à dos ; maintenant ils sont dans le jardin, la petite en a fait une rocaille pour sa serre à semis. Mais jusqu’ici je n’ai jamais rien vu de très concluant sortir de sa serre, sans doute à cause des pavés mal acquis.

Au bout de quelques mois, le ponton a été racheté par un type des Deux-Sèvres, qui s’est empressé d’y construire un carrelet comme ceux qu’il y a dans l’estuaire ou sur la côte, avec une grande cabane en bois. Moi ça m’agaçait un peu parce que ce ponton je montais dessus à chaque sortie de chien (malgré les pancartes : « PROPRIETE PRIVEE » et « ACCES INTERDIT - Votre responsabilité est engagée »). C’est donc en engageant ma responsabilité que j’allais au bout du ponton, pisser dans l’eau.

Alors s’il y mettait un carrelet, ça voulait dire que le truc serait fermé, et que je ne pourrais plus m’offrir ce petit plaisir, de pisser dans le courant en regardant le bateau d’Arcadias.

Heureusement, un jour j’ai trouvé sur le mur, un papier de la DDE : ça n’a l’air de rien, mais c’est très réglementé, les pontons et carrelets. En fait, on a le droit d’entretenir l’existant, mais pas de construire : sinon, il y en aurait un tous les dix mètres tout au long du fleuve, avec une belle pancarte « Propriété privée - Accès interdit ». Donc, sur cet A4 sous pochette plastique, le gars des Deux-Sèvres était prié de suspendre ses travaux, et de se mettre en rapport avec la DDE. Ça a duré des mois, les quatre murs, des planches par terre, et pas de toit. Et puis la semaine dernière, le carrelet inachevé avait complètement disparu.

Je devais le pressentir car il y a peu j’y avais emmené la Speed Graphic, photographier le carrelet en construction/abandon, et doublé au Rolleiflex parce qu’on ne sait jamais. Je n’ai pas encore développé le plan film de la chambre (tendance à procrastiner le développement des plan films en cuvette, les mains dans le révélateur dans le noir complet). J’avais laissé le néga 6x6 de côté parce que pas plus intéressant que ça mais du coup, avec la disparition du carrelet, j’étais content d’avoir pris cette photo.

Les papis du club nautique (ils ont une table de pique-nique et s’y rassemblent tous les jours quand il ne pleut pas, entre trois et dix, à parler météo, bateaux, moteurs, pêche, et dire du mal des copains absents) m’ont expliqué que c’était un peu dommage pour le gars des Deux-Sèvres qui voulait faire un truc propre au lieu du ponton pourri. Mais que s’il avait eu son autorisation, ça aurait fait jurisprudence et donc tout le monde aurait voulu son carrelet aussi, en lieu et place d’un simple ponton pour le bateau.

Il doit être déçu le gars des Deux-Sèvres ; j’imagine qu’il avait fantasmé dur sur les apéros dans son Sam’ Suffi à lui tout seul, en regardant les hérons et surveillant son carrelet du coin de l’œil. Mais c’est comme ça : l’État veille, pour que les promeneurs de chien puissent profiter des rivages de Charente tranquilles, et pisser dans le courant, du haut des pontons.