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11 novembre

Moi mon colon celle que j’préfère...

15-11-2009

Trois ans que je n’étais pas allé au monument aux morts pour le 11 novembre, et presque, ça me manquait.

Je n’y allais pas parce que la flemme, et aucune raison professionnelle ou associative particulière de m’y montrer. Cette année retour au vrai métier d’instit, petit bourg de campagne, ça fait partie du boulot d’être là, même si ça tombe un dimanche ou un mercredi comme cette année. Et puis la mémoire et les symboles appartiennent à tous, et s’en désintéresser c’est les abandonner aux affreux.

Comme je dis aux collègues : ça ne me pèse pas, j’ai toujours fait ça. La maman ex-instit et fille de poilu, hussard noir de la République, n’y manquait jamais. On habitait à Civray sur la place, en face du monument aux morts, petit je regardais par la fenêtre du premier. Il y avait toujours du monde, dont l’harmonie l’Union Musicale : au moins trente musiciens avec tambours, clairons, la grosse caisse sur son support qui était là depuis le matin, à côté de la caisse à partitions qui servait aussi d’estrade au chef.

Ensuite, école de musique à huit ans, et dans l’Union Musicale à dix : j’en étais moi aussi de toutes les commémorations, pantalon gris qui gratte, veste bleue avec la lyre (il fallait aller en essayer une plus grande chaque année chez Guy Bourreau le charcutier, mais sur la fin elles étaient tellement raides et râpées les vestes de l’Union Musicale, que j’avais la mienne, un peu plus moderne et mieux coupée — en tous cas beaucoup plus légère et confortable).

Généralement ça se passait comme ça :
- Départ de la mairie avec pas redoublé avec clairons et tambours : Sambre et Meuse, Alsace-Lorraine...
- Ouvrez le ban (jamais su ce que ça voulait dire)
- discours
- Fermez le ban (idem)
- Aux morts (appel des morts, et ça c’était long)
- Chant des Partisans (plutôt pour le 8 mai) ou Tribute to J.F. Kennedy (une marche funèbre)
- la Marseillaise
- Défilé jusqu’à la mairie avec une marche plus fantaisie. Je me souviens entre autres de Shako & Twirling ; je ne savais pas ce que ça signifiait (le chapeau et le bâton des majorettes), longtemps j’ai cru que c’était des personnages — comme Sacko et Vanzetti dont je ne savais pas qui ils étaient non plus, mais c’était des noms connus.
- Vin d’honneur

Ce que je préférais là-dedans c’était le Chant des partisans. À l’époque je n’en connaissais pas encore les paroles mais cette musique (d’Anna Marly, on l’oublie souvent, pas seulement Kessel et Druon) m’a toujours remué les tripes et encore aujourd’hui. En plus j’avais remarqué un truc, c’est que généralement les cérémonies c’était dans le froid et le brouillard, et que ça se découvrait souvent, précisément, à la fin du Chant des partisans. Ça n’est peut-être pas d’une grande rigueur scientifique comme observation mais moi c’est le souvenir que j’en ai.

L’autre souvenir c’est que c’était les seules occasions de l’année où on voyait Charles De Cock, le chef, renouer avec la trompette. Trompettiste dans sa jeunesse, une blessure à la lèvre l’avait obligé à passer au trombone, qui était devenu son instrument. Mais pour les défilés, il était à la trompette.

Moi c’était le hautbois. Le problème du hautbois, c’est que c’est un instrument délicat, qui ne supporte pas les changements de température ou d’hygrométrie, et avec une anche double il est impossible de jouer en marchant. À tous les instruments de l’harmonie on peut adapter une pince en forme de lyre pour tenir les partitions dans les défilés, pas au hautbois. Aussi généralement les z’hautboïstes dans les harmonies, prennent les cymbales : mais moi si j’étais un musicien passable, je n’ai jamais été capable de marcher au pas, ni de frapper les cymbales autrement qu’à contre-temps. Au bout de deux ou trois essais qui rendaient la population hilare, on m’a foutu la paix, je défilais en marchant comme je pouvais, avec le hautbois dans une main, le pupitre dans l’autre, et tant pis pour les cymbales.

Après Civray, on remettait ça à Savigné, puis Saint-Pierre d’Excideuil ou Blanzay. Vin d’honneur à chaque fois (à la salle des fêtes de Civray, au Café des Sports à Savigné, ailleurs je ne me souviens plus). Nous les mômes on tournait à l’Orangina et à la fin de la matinée ça faisait pas mal de bulles dans le ventre et on n’avait pas faim à midi (ou plutôt 14h) quand on rentrait à la maison. En plus je me goinfrais de cacahuètes, choses qu’il n’y avait jamais à la maison, et c’est une sale habitude dont je n’ai pas réussi à me débarrasser. Les adultes c’était un kir ou un verre de blanc dans des verres de cantine, et à la fin de la matinée ça parlait fort aussi.

Ça à donc duré une dizaine d’années ces défilés-cérémonies avec l’Union Musicale. Sur la fin j’avais un peu tendance à zapper, c’était toujours pareil et d’autres choses plus intéressantes à faire. Désormais élève au conservatoire de Poitiers j’avais aussi un peu la grosse tête, et un certain mépris pour ces musiques et ces rituels.

Après il y a eu le service militaire, et là, même chose : incapable de marcher au pas (même avec de la bonne volonté, mais je n’y mettais pas trop non plus de bonne volonté) donc exempté de défilé. Mais pas totalement de cérémonies : souvenir d’un bled de la Nièvre où j’étais avec quelques autres désignés volontaires fusil en bandoulière. Un froid de canard, on rentrait juste d’une manœuvre de trois jours dehors ; pas lavés, puants, des irritations dans le cul au contact du slip sale, mais rangers impeccablement cirées et treillis de cérémonie repassé : kaki dessus, caca dessous comme on disait (même chose quand on devait repeindre les camions).

Puis plus rien pendant des années et ça ne me manquait pas. Avec les pompiers, on allait aussi au monument aux morts pour la Sainte-Barbe, mais là sans musique, et personne ne marchait correctement au pas. Un copain journaliste à Ouest-France avait fait un papier ironique mais amical là-dessus, disant que les soldats du feu n’avaient pas trop la fibre militaire, il n’est jamais passé : on ne se moque pas des défilés ou des pompiers dans Ouest-France, même gentiment.

Il a fallu venir en Charente-Maritime, et instit dans une petite commune, pour que je retrouve ça. Généralement c’est une tradition qui se perd, suivie surtout par quelques élus et anciens combattants, mais pas à Cabariot où le maire invite toutes les associations ; et chacune participe, souvent avec une gerbe, de l’association sportive au kart cross, en passant par les chasseurs et parents d’élèves. Ça fait une bonne centaine de personnes pour une commune de 1300 habitants, de tous âges, des enfants avec leurs parents qui viennent nous faire la bise ce qu’ils ne font pas quand on se voit tous les jours ; et le monument couvert de fleurs, c’est joli (celui de la photo, même jour, mais autre commune). J’y vais avec mon directeur, qui vient exprès de La Rochelle, parce que l’école rurale c’est un peu comme le commerce, il faut se faire (bien) voir dans ces occasions-là.

Évidemment c’est toujours pareil, toujours un peu les mêmes têtes, mais bon, ça participe du temps qui passe et de la vie en société. Et c’est toujours impressionnant de retrouver dans les noms des morts de la Grande guerre, des noms de mes élèves actuels. Leurs arrière-arrière grands-pères ou plutôt oncles, avaient entre 18 et 28 ans, et sont partis crever dans la boue de Verdun ou du Chemin des Dames. Après, vin d’honneur, je passe à l’école me mettre en short, et je rentre en footing jusqu’à la maison à travers les marais : prétexte pour éviter comme ça le kir municipal à 10h30 du mat, un demi-verre de jus d’orange et c’est tout, même pas de cacahuètes.

Le seul problème, c’est qu’à Cabariot s’il y a des vrais soldats (de la base aérienne, avec un pitaine, siouplait), la Marseillaise est enregistrée et on n’y joue pas le Chant des partisans : aussi je n’ai pas pu vérifier ma théorie sur l’influence de cette musique, sur la dissipation des brumes matinales.

P.-S.

À l’attention de tous ceux qui sont sensibles à ces questions de mémoire, ce lien, sur notre bon Président au cimetière des Glières, haut-lieu s’il en est. On l’attend désormais de pied ferme à Oradour, avec Bigard cette fois, pour être encore plus désopilant.

Messages

  • un de mes pires souvenirs de pré-ado : Sergeant Peppers venait de sortir (1967), j’avais eu petit électrophone Teppaz pour mon brevet des collèges (qui s’appelait BEPC, plus bêtement) et pendant la minute de silence, bien planqué mais la fenêtre enrtouverte, zing boum j’ai posé l’aiguille sur le truc – j’ai dû arrêter avant que la source soit dûment identifiée, mais y a quand même eu de la remontée ensuite - heureusement, mai 1968 est arrivé et a fait oublier ces prémices...

  • 11 Novembre

    Est-ce que se sentir mal à l’aise chaque 11 Novembre, quand on entend le présentateur du JT parler d’anniversaire de « la victoire », fait partie de l’Identité Nationale ? Franchement, continuer à parler de fête de la victoire, 90 ans après ce qu’on sait avoir été le plus grand massacre organisé de l’histoire, où l’on essayait de persuader des millions de pauvres gars qu’ils donnaient leur sang pour la patrie , alors qu’ils mouraient seulement pour les financiers, me paraît témoigner d’une connerie peu pardonnable . A l’heure où l’on fête la chute du mur avec nos amis allemands, ça me semble un brin déplacé de rappeler notre « victoire » sur l’ennemi germain . Et quelle victoire ! 9 millions de morts , 8 millions d’invalides ! Des millions de veuves et d’orphelins ...Quel a été le score ...? Ils auraient eu du boulot , les parents de l’époque s’ils avaient voulu porter plainte contre les erreurs des militaires, comme l’ont fait récemment ces parents des soldats morts en Afghanistan ; ils auraient eu du souci à se faire nos grands généraux Nivelle, le « boucher » du Chemin des dames, Pétain, le fusilleur de mutins et les autres . Avez-vous remarqué que les généraux ne meurent jamais à la guerre !
    Il n’y a pas d’erreurs militaires , le militaire EST une erreur !
    Mon grand-père est revenu . Il m’a fallu des années pour admettre le fait qu’il avait seulement 20 ans quand il était parti ( Enfant, lorsque je défilais avec les autres enfants de l’Ecole Laïque pour déposer mon bouquet au pied du Monument, je les imaginais tous vieux, les combattants de 14/18 ) . Ce n’est que longtemps après sa mort que je me suis souvenu comme son regard bleu semblait parfois perdu dans le vide insondable du souvenir des horreurs qu’il avait vécues .

    Portez- vous bien .J.B. Le 11/11/09