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Surface sensible

Gymnopédie pour piano Pleyel et Rolleiflex

26-02-2010

C’est une veille maison à vendre, grosse bâtisse des années 30 ou 40.

Comment et par qui je l’ai connue et visitée importe peu ici ; et je n’y aurais pas mis les pieds si « on » ne m’avait pas dit que dans cette vieille maison, vide depuis des années, restait un vieux piano à queue. J’aime les vieux pianos et ne manque jamais l’occasion d’en visiter un.

La maison elle-même mériterait un article complet. Dire aussi la découverte de ce petit crapaud, bien seul au milieu d’un salon vide du premier étage. Je pourrais parler une page entière aussi, de ce piano. Mais ce n’est pas de ça dont il sera question ici.

Je n’avais pas vraiment prévu de faire des photos. Mais j’avais avec moi le Rolleiflex et, ce qui m’arrive rarement mais j’avais des raisons pour, un petit compact numérique.

Après avoir tourné un peu autour du piano, l’avoir ouvert, ausculté, joué quelques notes, j’ai donc voulu le prendre en photo. Juste en souvenir. J’ai commencé par le Rolleiflex. Sans trop d’illusions car la pièce était sombre, je manquais de recul, et le verre de visée d’origine (1937) de cet appareil est affreusement sombre ; raison pour laquelle je ne l’aime pas autant que l’Hasselblad plus moderne, que j’avais autrefois.

J’ai regretté de ne pas avoir amené de trépied, qui aurait bien facilité les choses. Enfin j’ai pu me caler le dos au mur dans un angle de la pièce, faire la mise au point tant bien que mal avec la loupe sur le dépoli, et cadrer approximativement le piano au milieu de l’image. 1/5eme de seconde à pleine ouverture, ça signifiait à peu près à coup sûr photo floue, pour cause de bougé ou de profondeur de champ insuffisante. Ou les deux.

Mais j’avais envie de ramener quand même un petit souvenir de ce piano ; et donc « doublé » avec le petit numérique : visée nette et bien contrastée sur l’écran, contrôle de l’image OK, c’est épatant ce que ça marche bien ces appareils, même un compact à 70€.

Rentré à la maison, j’ai voulu voir « mon » piano. Mais le film dans le Rolleiflex n’était pas développé ni même fini, alors que l’image numérique était évidemment immédiatement accessible. La photo brute du numérique (réduite à 600px de large), c’est ça :

Soit une honnête photo, techniquement irréprochable, parfaite pour vendre le piano sur le Bon Coin, avec en prime cette fresque amusante au mur. Mais rien à voir avec mon souvenir, l’image que j’en avais gardé dans la tête, qui était plutôt en noir et blanc.

Qu’à cela ne tienne, transformation de l’image couleur en noir et blanc, ajustement des courbes, et re-passage en couleurs pour ajouter une petite dominante sépia, qui nous donne ça :

Bon, ça donne une image agréable, un peu plus personnelle, mais qui ne correspondait toujours pas à ce que j’avais vu et ressenti. Trop lisse, inodore, et sans saveur. D’ailleurs je n’ai même pas enregistré le fichier modifié (refait depuis pour les besoins de ce texte). Je me suis consolé en me disant qu’après tout ça n’avait pas vraiment d’importance, et que le principal, c’est l’image qu’on garde dans sa mémoire. Mais en fait, cette image écran toute plate s’était même substituée dans ma mémoire, à l’image que j’avais gardé, moi, du lieu. Donc, me suis empressé d’oublier cette histoire de piano.

Et puis hier, j’ai développé le film du Rolleiflex, terminé une semaine après (mais ça aurait pu être un, ou deux mois). J’avais complètement oublié cette photo, et entre deux séries de photos de la Coupe d’Or, je découvre ça :

« Ça » ne vous évoque peut-être pas grand chose, mais pour qui a un peu l’habitude de travailler avec des images négatives, c’est une image évidemment abstraite, mais qui, justement, comme une partition musicale, ouvre la porte à toutes les interprétations possibles. Devant ce négatif, je « voyais » enfin le piano tel que dans mon souvenir.

La photo n’est pas encore tirée sur papier, seul moyen de rendre justice au négatif. Mais j’avais quand même envie de voir si, de cette photo là, je pourrais tirer autre chose qu’une photo pour vendre sur le Bon Coin ou Ebay, un piano ne m’appartenant pas. Donc scan du négatif, rigoureusement les mêmes manipulations numériques que sur le fichier issu du compact, et on obtient ça :

Je ne dis pas que c’est la photo du siècle ; mais pour moi, elle a le mérite de correspondre, très précisément, à l’image qui m’était restée dans la tête, au souvenir que j’avais de cette visite dans la vieille maison froide et abandonnée. À l’odeur de moisi qui prenait la gorge, au silence des pièces vides avec au loin le bruit de la route nationale. Au son de ces notes désaccordées. Enfin, bref, la photo-souvenir que je voulais garder de ce moment.

Je cite souvent Bernard Plossu, quand il dit que « ce n’est pas l’appareil qui fait la photo, c’est l’intelligence de l’œil ». Donc, étant moyennement intelligent de l’œil, mais pas plus bête ou plus intelligent à quelques instants de décalage, j’aurais dû, logiquement, faire deux photos comparables, avec ces deux appareils. Bien sûr, il y a le format carré propre au Rolleiflex. La visée se fait dans le Rolleiflex par le dessus, ce qui amène de facto une vision différente. La focale plus longue, confère une profondeur de champ plus courte (que l’on aurait pu obtenir aussi avec un réflex numérique et une focale équivalente). Il y a aussi que l’objectif Tessar du Rolleiflex, s’il est très précis si on ferme un peu le diaphragme, est réputé un peu mou sur les bords, à pleine ouverture. Mais bien malin qui pourra reconnaître le rendu d’un Tessar sur une image numérisée, compressée et affichée en 600px de large : tout ça c’est de la sodomie de diptères.

Ce qui compte en revanche, c’est que cet ensemble de paramètres sans signification pris isolément, fait au final la différence entre une image « objective », froide et banale, stricte représentation de la réalité, et une image « subjective », qui parvient à concrétiser ce que l’on a vu intérieurement : on ne fait pas la même photographie avec un compact numérique qu’avec un moyen-format argentique ancien. De la même manière qu’une Gymnopédie de Satie, ne suscitera pas les mêmes émotions jouée sur un piano numérique ou sur un Pleyel centenaire.

Question d’ergonomie, d’optique, et aussi de « surface sensible », ici un film Ilford. Observée au microscope ou au scoponet la répartition des grain d’argent d’un film est diffuse, chaotique, aléatoire. Pour tout dire : anarchique. Les pixels d’une image numérique sont au contraire ordonnés, précis, implacables. C’est un peu la même différence qu’entre le la d’une corde de violon, et une sinusoïde (et même... tous les fans de synthétiseur vous diront que l’onde sinusoïde d’un vieil ARP Odyssey ou Moog, ne sonne pas comme celle d’un synthétiseur numérique ou d’un logiciel d’émulation...)

Les appareils et capteurs numériques sont aujourd’hui d’une qualité époustouflante, c’est vrai même d’un simple compact. En comparaison un Rolleiflex et son film au gélatino-bromure d’argent est une machine qui paraît bien antique, et est objectivement assez peu pratique : il ne faut faut pas être pressé, ni avoir froid aux doigts, pour changer de bobine ; avoir de bons yeux pour lire les réglages dans la pénombre ; et la visée sur les plus anciens modèles comme le mien, est littéralement infecte. Mais comme le piano Steinway qui paraît-il, est bourré de défauts, mais dont la somme des défauts donne un son incomparable, c’est un appareil qui permet de capter et restituer des émotions et pas seulement transcrire des photos en pixels.

En musique le recours aux instruments anciens est souvent présenté comme une question d’« authenticité », avec les guillemets qui s’imposent. Mais aussi de couleurs. En photo, qu’est-ce que l’authenticité ? Tout est faux. On passe d’une réalité multi-dimensionnelle (espace - temps - couleurs - bruits - odeurs) à une simple représentation bi-dimensionnelle. L’authenticité pour le photographe, ce serait peut-être de savoir si ce qu’il voit sur sa photo, correspond à ce qu’il a vu, ressenti ou du moins, est capable de lui évoquer le souvenir de cette vision et cette émotion. Et accessoirement, les faire ressentir, ou des sentiments analogues, à une tierce personne qui n’a que ce pauvre support comme support à son imaginaire, et qui devra faire les 98% du trajet restant, pour se construire sa propre image mentale.

Utiliser un tel appareil ce n’est pas seulement être old school, même si on le revendique avec une certaine fierté. C’est juste que c’était ce jour-là, le seul appareil capable de faire cette photo. Et pour photographier le Rolleiflex sur le Pleyel de la maison... et bien ma foi, le numérique est un outil bien pratique.

Messages

  • Moi j’aime bien les maisons abandonnées et les vieux appareils, et j’aime bien tes histoires. N’oublies pas qu’un viseur capuchon d’Automat MX avec lentille de Fresnel t’attends au chaud...

  • Ce matin, j’ai récupéré mon Isolette III de retour de cure à Limoges et je viens de finir ma séance de gammes et je tombe là-dessus... C’est curieux mais ça me parle. Étrange, non ?

  • Mon piano est numérique et je ne crois pas que mon interprétation d’une gymnopédie sera meilleure sur un piano classique avant que j’aie accompli de grands progrès !

    Cet article me fait penser aux qualités que l’on accorde au disque vinyle ou à l’ampli à tubes. Ces qualités résident dans leurs défauts, leur grain de sel qu’ils apportent spontanément au spectacle et que l’on nomme « distorsion ». J’imagine qu’il en va de même des auditoriums. Le talent consiste alors à mettre ces défauts au service de l’œuvre.

    Concernant la photo prise au numérique, un petit coup de flash ne serait-il pas aussi responsable de l’aplatissement ?

    Un forum où l’on parle aussi de vintage camera : Rusty Nail Circus

    • Sur la comparaison avec le vinyle et le CD, je ne sais pas, je n’y connais rien et ça ne m’intéresse que modérément. J’ai toutefois été surpris la dernière fois que j’ai passé un vinyle, de trouver malgré les craquements une transparence et une finesse de dynamique à laquelle je n’étais plus habitué. Mais le CD est si pratique, et nos oreilles si déformées désormais par l’écoute de musique compressée sur du matériel informatique et pas audio (dont le meilleur, est encore bien loin des sensations du concert).

      Je n’ai pas dit que jouer un piano ancien permettrait de mieux jouer Satie sinon je serais un bon musicien ce qu’hélas je ne serai jamais. Inversement, Pierre Pincemaille (et il n’est pas le seul) joue régulièrement sur des orgues numériques faute de trouver des instruments de concert adaptés en France. Mais je pense que c’est un choix par défaut !

      Dans le cas de Chopin, Debussy, Satie... bien sûr on peut les jouer sur Steinway, Bösendorfer, Yamaha, et Clavinova... Mais ils auront des couleurs plus pastel sur un Érard, Gaveau ou Pleyel — qui étaient en leur temps, il ne faut pas l’oublier, des machines à la pointe de la modernité... Debussy d’ailleurs préférait paraît-il le piano droit au piano à queue trop puissant, et Chopin le Pleyel à l’Érard parce que ce dernier avait facilement un beau son, quand le Pleyel obligeait le pianiste à « fabriquer » lui même sa sonorité (pour ça que j’ai un son pourri, le prochain sera un Érard :-) Gonzales joue aussi un piano préparé, ou déglingué, je ne sais pas... et obtient par ce moyen une couleur qui est la sienne.

      Pour en revenir à la photo : pas plus que le piano ne fait le pianiste, l’appareil ne fait le photographe et Plossu a raison quand il parle de l’intelligence de l’œil. Salgado n’est pas plus mauvais photographe depuis qu’il a laissé les argentiques pour des numériques, et s’il suffisait d’acheter un Leica M, un Blad ou un Rollei... ou un Holga... pour faire de la bonne photo ce serait tragique car nous serions réduits à de simples presse-boutons.

      Mon intention n’était pas de tirer des conclusions générales de cette petite anecdote. Je n’utilise pas d’appareils numériques car je ne m’y retrouve pas au niveau des sensations tactiles principalement. Mais c’est la première fois que je suis confronté à cette situation, de photo traitée identiquement par deux technologies différentes, et de constater que oui, l’appareil a une telle importance. Mais ça n’a rien de scientifique... J’ai un peu le même vécu aussi, entre l’Hasselblad, appareil très propre sur lui, genre grand piano Steinway... et un petit 6x6 folding anglais des années 50, l’Agifold. Celui-ci n’est pas le bel outil puissant et polyvalent qu’est le Blad, mais les premières photos faites avec m’ont impressionnées, car elles me semblaient plus fidèles à ce que j’avais en tête qu’aucune de celles que j’avais faites en 15 ans de vie commune avec l’Hasselblad.

      Non, tout compte fait, je ne retire rien à ma comparaison... Oui c’est le regard qui est déterminant, ou dans le cas de la musique la vision mentale de l’œuvre. Ensuite, ben... à chacun de trouver l’outil qui lui convient. Pour jouer Satie, un Steinway est plus pratique qu’un Rolleiflex. Et pour faire de la photo, un Nikon est plus efficace qu’un Clavinova.

    • Quelques mini appareils numériques font quand même des bonnes photos, les compacts experts, avec optique de haute qualité et possibilité de passage en manuel : Ricoh GR, Sigma DP2, Lumix LX3, Canon G11.

    • Je n’ai jamais dit le contraire... Mais... qu’est-ce qu’une bonne photo ?

    • Une bonne photo ? ah, bonne question... ça peut être obtenir exactement la scène que l’ont voyait au moment où on prenait la photo, ou bien à l’inverse obtenir quelque chose de totalement inattendu, découvrir l’invisible. La surprise du "développement" existe aussi en numérique. Et en regardant le résultat on sait immédiatement si c’est réussi, mais pas avant, un peu comme l’écrivain qui se relit après l’hypnose de l’écriture : il voit tout de suite si ça a fonctionné.

    • Remarquable résultat final avec le Rolleiflex .La banquette posée sur le piano le désigne sans doute
      comme objet abandonné, inutile, mais j’aurais préféré sans, pour qu’il garde sa dignité dans cette
      pièce vide au joli parquet .