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La Digue

Ça n’aidera pas, mais ça ne fait pas de mal

01-03-2010

De la tempête Xynthia, d’abord, cette impression de détachement, d’être en plein milieu du problème, et pas concerné.

Des inondations j’en ai connu : Pontivy, 1995, plus d’un mètre d’eau dans la ville. Je venais juste de signer chez les sapeurs-pompiers, mon baptême du feu a été un baptême de l’eau : évacuation de l’hôpital, de la maison de retraite, au bout de trois jours et trois nuits j’étais incollable sur les motopompes, les groupes électrogènes, connaissais toutes les caves de la rue Nationale, et suis resté des mois ensuite sans pouvoir seulement évoquer l’idée d’un sandwich au pâté.

À cette époque on habitait sur les hauteurs, bien contents, et je me souviens très bien avoir dit à la petite : « promets-moi qu’on n’achètera jamais une maison à proximité d’un cours d’eau ». Aujourd’hui on vit à vingt mètres de l’estuaire de la Charente.

Tempêtes, branches cassées, nettoyages de chaussée, forcément eu mon lot aussi. Et là, dans cette tempête, rien à faire de précis pour se rendre utile, sinon offrir un café aux employés municipaux qui balayaient le quai. La Charente qui a inondé tout le bourg s’est contentée de lécher la pelouse, quelques roseaux et objets flottants non identifiés dans le jardin c’est tout. Le jardin est en pente vers la rivière, donc la maison quelques trente centimètres au-dessus du quai ça a suffi. On le savait par les précédents propriétaires et les voisins, qu’en principe on était plus hauts que le marais en face, dans lequel se déverse le fleuve quand il s’emballe. Mais quand même, le sentiment curieux que ça fait, d’être au chaud et au sec, quand on a quasiment les pieds dans l’eau toute l’année, et toute la basse ville inondée, jusqu’à bien plus loin de la berge. Mais la flotte ne s’inquiète pas des distances, seulement des niveaux.

Ce qui m’a tourneboulé, ce n’est pas tant les malheurs des communes voisines de Charente-Maritime : « Chatel », Aytré, des noms sur la quatre voies, j’y passe mais ne m’y arrête jamais et n’y connais personne. Par contre en Vendée, l’Aiguillon, la Faute, si je n’y connais personne non plus aujourd’hui, c’est patrimoine et mémoire familiale, hauts lieux de l’enfance et de l’imaginaire.

Le frangin l’a évoqué souvent et bien mieux que moi, ce coin, qu’il a connu aussi de manière bien plus intime pour y avoir vécu avec Pierre l’autre frère, les dix premières années de sa vie, à Saint-Michel en l’Herm. Ensuite la famille s’est installée à Civray dans le Poitou, où j’ai moi davantage de marques.

Mais on y revenait régulièrement les dimanches, visiter les grands-parents. Et la balade rituelle, c’était La Digue et La Dive. Il m’a fallu très longtemps pour comprendre que ce n’étaient pas deux noms propres, mais le nom d’un ouvrage, et celui d’un lieu dit. Quoique, je crois me souvenir qu’à l’Aiguillon (on dit plutôt l’Aguian, ou du moins, on disait, là-bas) les deux sont indiquées de la même façon sur le panneau indicateur, à la sortie du port.

Cette Digue (avec, forcément, une majuscule) c’était assez magique. D’abord, on ne la voyait pas. Un talus de sable. Puis un muret. Puis, on arrivait devant Le Génie, une vieille baraque en ruine qui abritait autrefois les ingénieurs de la Vallée du Lay, cette compagnie qui effectuait les travaux d’endiguement et de polderisation des marais.

Pour le père et le grand-père Bon, c’était toute la vie de l’un, et la jeunesse de l’autre : ils assuraient en temps que seuls garagistes du coin, la vente et l’entretien des camions, comme les dépannages des énormes grues et engins de chantier.

Et, à partir du Génie, la Digue commençait vraiment. Imposante, noire, courbée comme un barrage, comme une vague. De place en place, un escalier, ou du moins des marches étroites, pour y monter, et chaque fois un panneau d’interdiction de le faire. Ce qui en décuplait évidemment l’envie.

Une fois en haut, c’est d’abord le souvenir d’une luminosité extrême, après le gris du béton, éblouissante à la limite du soutenable. Une géographie ensuite que je ne comprenais pas, car ça ne ressemblait pas au Pertuis Breton tel que je le voyais à La Tranche sur Mer où les grands-parents avaient une petite maison, et d’où l’on voyait l’île de Ré. Il faut voir la pointe de l’Aiguillon, et la pointe d’Arçay, sur une carte, pour comprendre le paysage, et je ne l’ai compris que bien plus tard.

Et puis le vent, presque toujours, qui vous frappait au visage à peine émergé du sommet de la Digue.

En haut, c’était plus large, évasé, béton et moellons redescendaient vers la plage en pente douce, avec parfois aussi des petits escaliers. Une impression de force tranquille. Et pourtant, chaque hiver, on découvrait des brèches dans l’ouvrage. Derrière les rubans de chantier, on se rendait compte qu’il était creux à l’intérieur, et que ça faisait comme une galerie (conception ? érosion ?) et c’était comme une invitation à la spéléologie... évidemment on n’y entrait pas mais le mystère était là.

Ensuite on reprenait la DS, fatigués de vent, et on rentrait par la route de La Dive, une vieille île au milieu des marais. François y a situé son roman le Crime de Buzon. Il y aurait eu là aussi, une vieille abbaye, des souterrains. Un érudit local y subodore un passage de Rabelais. Mystères, encore.


Samedi dernier encore, on avait déconné les trois frères par courriel, avec le neveu Emmanuel qui s’intéresse aussi à nos vieilles histoires, sur telle épave de camion vendu par le grand-père, qui pourrirait encore dans ce coin, et qui la découvrirait le premier. Pour dire que Saint-Michel, l’Aiguillon, la Faute (où résidait Simenon à qui la grand-mère avait servi de l’essence) c’est un peu le Triangle d’Or de la mythologie familiale. Dont la Digue serait l’hypoténuse, ou plutôt la base. Le pèlerinage obligé, à chaque fois qu’on passe dans le coin : maintenant le plus souvent pour des enterrements, dont la perspective d’une balade avant ou après la cérémonie, sur la Digue avec l’appareil photo atténue un peu la mélancolie.

C’est cette chère vieille Digue qui a craqué cette fois-ci pour de bon, ou été submergée, entraînant dans la mort une trentaine de personnes et privé de toit, de chaleur, de sécurité, de tout, des centaines d’autres. Un naufrage à l’envers. Ça me touche plus qu’on ne saurait dire. Bien plus que les terribles images de la télé, des journaux, du net, c’est notre Digue qui a cassé, une déchirure ; les familles des Roy, des Perreau, Chisson... tous ces noms qui n’étaient qu’abstraits pour moi, mais en moi, qui sont dans la souffrance.

Cet article n’y changera rien, hélas, mais il fallait que ça sorte.

(Photos de 1987)

P.-S.

1- J’ai oublié de citer le beau livre de Louis Chevalier "Les relais de mer - Un village de la côte Vendéenne de la veille de la guerre de 14 aux lendemains de la deuxième guerre mondiale", consacré à l’Aiguillon sur mer. Notamment pour y découvrir la belle figure du Docteur Pigeanne.

2- Article écrit à chaud et en manque d’informations. En fait ce n’est pas cette digue-là, dont la rupture ou submersion a été cause de la catastrophe qu’on sait, mais celle qui se trouve sur l’autre rive du Lay, sur la Pointe d’Arçay. Cette vieille digue ne protège que des polders. Reste que de ce côté-là aussi, sur la seule commune de Saint Michel en l’Herm : 5000 hectares de terres agricoles consacrées aux céréales, noyées par l’eau de mer, incultivables pour combien d’années ? Et 1000 têtes de bétail. Ça n’est pas mort d’homme mais tragique aussi. Merci à Pierre pour ces précisions.

3- Voir aussi la brève de Tiers-Livre et la page de François sur la Digue, en 2004

Messages

  • Content d’avoir des nouvelles et content qu’elles soient bonnes.

  • Merci pour avoir partagé tes souvenirs et des impressions.

  • Merci pour ce beau texte. Je n’ai pas de proche vers l’Aiguillon-sur-Mer ou la Faute-sur-Mer, et je ne connais pas cette digue qui a cédé, mais presque toute ma famille est à quelques dizaines de kilomètres plus au nord, là où j’ai passé près des vingt premières années de ma vie, et où je retourne très régulièrement, chez mes parents.
    Voir les images de ces paysages dévastés et inondés, de ces routes et digue brisées est une curieuse expérience pour moi. Je ne peux ignorer qu’il y a eu des morts, des personnes noyées chez elles, et je ne peux que profondément compatir bien sûr. Dans le même temps, je constate d’une part, une étrange distance à ceci chez moi, qui me semble comme augmentée par le fait que ces lieux me sont proches. Et d’autre part, ces images remuent chez moi d’étranges sentiments, assourdis et indistincts. Ces paysages si proches de ceux qui me sont les plus familiers (si proches en termes paysagers et en termes de distance) qui sont devenus bouleversés, c’est comme si la matière même des souvenirs étaient rétroactivement bouleversée, comme si la matière même de certains livres (Le Crime de Buzon, ou encore L’Enterrement, dans lequel la digue est mentionnée plusieurs fois à l’horizon) était rétrospectivement chamboulée.

  • Pensé aussitôt à toi et à tes proches. Et cette digue, là, que tu montres...
    De tout cœur avec vous tous, Jacques.
    Michèle

  • Toujours de jolis textes, en toutes circonstances.

    je ne sais quoi dire de cette impuissance, et de ce fatalisme dont il faut sans doute faire preuve à ce moment.

    Comme tu dis, ça n’aidera pas.... mais bon, voilà.

    • Texte qui brasse plein de choses...

      Originaire de là-bas, aujourd’hui en la lointaine Pologne, je sens bien la présence de l’enfant, debout, campé devant son histoire et ses paysages et que la rumeur des océans fait basculer

      Affronter tout cela par l’écriture.

      Amicalement

      Bertrand

  • je n’ai jamais mis les pieds en charente-maritime et n’ai pris connaissance de cette digue que dimanche dernier, pourtant profondément touchée à la lecture de ce texte. Merci.

  • Je suis née à Vaux sur mer un petit village proche de Royan. De ma maison d’enfance pourtant située à bonne distance mais seulement cinq minutes à pied du bord de l’océan, je l’entendais certaines nuits gronder au point que j’avais l’impression qu’il était sous ma fenêtre et il m’arrivait de me lever pour vérifier. Quant au vent, on vit en permanence avec les bourrasques plus ou moins violentes, brise rafraichissante l’été, à "décorner les boeufs" l’hiver (comme on dit chez les Saintongeais). Je n’y habite plus, mais j’y étais en vacances il y a quelques jours et ma sœur y vit. Elle m’a rassurée, cette côte a été peu touchée. En revanche, plus haut quels dégâts. Je ne peux m’empêcher de penser qu’on n’a jamais vu ça, même en 1999 quand la tempête avait déjà bien ravagé les forêts. Si les eaux s’y mettent on va voir reculer dans l’arrière pays toutes ces villas qui ont insolemment colonisé les bords de mer. Il n’empêche, les habitants viennent de vivre des jours terribles et on ne peut que compatir à leur désolation.

  • Tempête Sur la Digue

    Vous avez dû voir, effarés, les reportages à la télé . Peut-être que le ton nulard ,les propos conformistes des "envoyés spéciaux",et leurs formules découpées dans le dernier numéro de "Détective-magazine" ou de "France-dimanche" vous ont comme moi agacés . N’empêche, ça a fait très mal sur nos côtes , en Charente Maritime et dans les îles, autant de lieux et de paysages qu’on aime, habités par des gens qu’on connaît . A la Faute et à l’ Aiguillon ces gens qui ont dû quitter leur maison en pleine nuit, avec les dègâts matériels et psychiques que l’on sait, sont dans une grande détresse ; j’en connais. Beaucoup de professionnels , notamment pêcheurs, ostréi-culteurset paysans ( Mais fallait-il transformer le marais en terre agricole ? ) , sont très touchés , et ce ne seront pas forcément eux les mieux indemnisés.Dans les marinas , les bateaux ont sacrément trinqué ; mais, après tout, ce ne sont que des bateaux de "plaisance" . Même chose pour les mobil-homes dans les campings, mais là, j’ai du mal a m’attrister .
    Bref, tout ça ne laisse pas vraiment indifférent ; mais une tempête, c’est une tempête, annoncée ou non . Ce qui nous frappe c’est que "ça s’est passé près de chez nous" , mais, aprés tout, ce n’est pas grand chose comparé à ce qui s’est passé en Haïti et au Chili .
      On a beaucoup entendu parler ,depuis ce week-end, de ces constructions sur des terrains situés sous le niveau de la mer, a "l’ abri" d’une digue vétuste . "Achetez votre résidence " Pieds dans l’eau", disait la pub de l’époque ; ils ne croyaient pas si bien dire ! Seulement voilà, nous sommes assez nombreux à le dénoncer depuis 20 ou 30 ans . Doit-on se réjouir d’avoir eu raison ? Etonnant d’entendre un de Villiers , qui a fait d’énormes efforts pour apparaître à l’écran pendant la "visiie" de notre" compatissant monarque", dénoncer un fait dans lequel il a forcément une responsabilité, comme les maires des communes concernées . Espérons que les gens ruinés par cette "catastrophe naturelle" auront moins à attendre que les forestiers des Landes, qui, 10 ans après, ne voient toujours rien venir malgré les promesses ; mais que valent les "promesses" des gens qui gouvernent . S’ils ne s’en inqiètent pas plus que de la tempête sociale ( beaucoup moins naturelle, celle-là ) qui secoue le pays depuis plusieurs années et qui fait, elle, des millions de victimes , y a du souci à se faire .
    Portez-vous bien .J.B.le 2/03/2010
     
     

    • Il est vrai que le "mitage" de ce pays par les Sam Sufi et les parkings à mobilhomes est affligeant.

      Les polders avaient été créés dans l’idée de donner des terres à des gens qui n’en avaient pas pour les cultiver et y mettre des bêtes, pas pour y construire des campings et des lotissements. Les anciens dans leur sagesse ne construisaient que sur les anciennes îles du golfe des Pictons, La Dive, Saint-Michel, le vieil Aiguillon... Et il faut lire le bouquin de Chevalier pour se rendre compte dans quel état de misère était ce pays entre les deux guerres : on s’y chauffait de bouses de vaches *si* on avait des vaches, sinon on y crevait de froid et de faim.

      Puis les villas, les campings, un tourisme de masse débilitant (dans les campings la plupart des gens restent autour de la piscine et son toboggan, et ne vont même pas voir la mer...) mais nourricier pour les gens du cru. C’est comme à la montagne... on peut le déplorer mais c’est comme ça. Même dans les premiers lotissements des années 50, dont les villas sont bien modestes pour la plupart, ce coin a toujours eu un côté populaire, "Mimile" pour tout dire, en comparaison de ce que je peux connaître par ailleurs (Cap Ferret, Morbihan).

      Certainement l’occupation des sols n’a pas été suffisamment réfléchie et réglementée. Mais c’est le cas de tout le littoral. Et la demande est telle... Trop facile de jeter la pierre aux élus depuis soixante-dix ans même si forcément il y a eu des abus. Lu hier soir tel arrêté de justice récent, donnant raison contre l’État à des propriétaires de l’île de Ré s’opposant à la surélévation d’une digue qui leur aurait caché la mer... sans doute les mêmes qui les protestent maintenant...

      Rien n’est simple. Ce qui est simple n’est que simpliste pour handicapés du ciboulot, comme la ridicule démagogie de Sarkozy protestant contre une situation "incompréhensible et inacceptable"... La situation est parfaitement compréhensible : l’homme aime la mer et en veut sa part, qu’il soit pauvre ou riche. Mais la mer est la plus forte, et il n’y a pas d’autre choix que de l’accepter.

    • j’étais sur la dive dimanche matin
      nous avons observé, impuissants, deux familles (nos voisins du bas) dont les maisons étaient sous les eaux, puis nous les avons hébergés et tenté de les réconforter

      mais il y avait un soleil splendide, des hélicos partout, qui ont fait un boulot du tonnerre pour hélitreuiller ceux qui pouvaient l’être. Nous ne savions même pas qu’il y avait des morts.

      l’armée était utile, la protection civile organisée et efficace, les pompiers formidables
      nous avions besoin de communication et un chargeur sur voiture nous a sauvé la mise
      les portables ne fonctionnaient pas mais mon ordinateur et ma clé 3g+ m’ont permis de demander des évacuations

      nous avons vécu deux jours de solidarité forcée mais magnifique de village assailli par les eaux
      Par manque d’eau douce, nous avons décidé d’être heliportés le lundi à l aiguillon où l’accueil et l’organisation ont été remarquables

      deux familles ont décidé de rester sur la dive pour organiser les relais avec ceux à pied ferme
      tout le monde a été hébergé en urgence, il y avait des tonnes de vetements en excédent pour ce sinistre.

      nous sommes allés sur la route de st michel ou quelqu’un nous a dit que ceux qui avaient décidés de rester sur le rocher n’avaient rien a attendre (facile a dire quant on n’a pas tout perdu comme eux)

      mais nous avons persisté avec nos voisins ; on a eu des nouvelles et la communication s’est établie.
      depuis nous nous appelons chaque jour

      j ai passé, entre autres choses, la semaine à répondre aux messages de sympathie de tous ceux qui connaissent la dive

      je ne suis pas pratiquant, mais j ai regardé cette messe car elle est un élément de notre culture vendéenne

      la digue artificielle en pierre a tenu

      la dune naturelle a été balayée

      les creux se sont remplis d’eau et des gens s’y sont noyés en pleine nuit. S’ils étaient là c’est qu’ils aimaient la mer et qu’on leur a imposé des maisons sans étage pour faire joli dans le paysage.

      rien n’est simple

      j ai rencontré beaucoup de très braves gens......... et un con

      a cette heure mes livres de rabelais me manquent toujours

      lerudiquisubodor

  • Beau témoignage, Jacques et d’accord avec ton analyse : rien n’est simple, et même s’il y a des fautifs, les intentions de départ n’étaient sûrement pas de nuire.. je préfère penser à tous ces sinistrés et surtout à ceux -et je suis sûr qu’ils seront les plus nombreux- qui vont rebondir en nettoyant, en reconstruisant, en réaménageant... bravo pour le courage et l’optimisme, et merci pour l’exemple

    ps : moi aussi j’aimerais avoir ma maison tout près de la mer...