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Le Gitan

Le trac existe aussi chez les tireurs d’élite

18-03-2010

Il est arrivé ce matin, en recommandé dans une pochette de papier cristal, puis une enveloppe, elle-même entourée d’une feuille de papier plié, puis d’un carton, dans une boîte de Microphen, et tout ça dans une pochette plastique rembourrée de la poste.

Odette m’avait prévenue : c’est une photo particulièrement chère au cœur de Fernand Michaud, le portrait d’un de ses vieux copains, Jean-Baptiste Durville, à Cormery en 1953. Mais la photo s’appelle simplement Le Gitan. Ils n’en ont plus un seul tirage, et Odette, qui était dans le peloton de tête des grands spécialistes du tirage Noir et Blanc de sa génération, avec Denis Brihat et les Sudre, n’a plus comme agrandisseur « qu’un » Leitz Focomat, magnifique machine de haute précision, mais dédiée au format 24x36. Et ce néga, issu d’une chambre en bois et d’un objectif en laiton d’après-guerre, est un format 7x9cm. Aussi ils m’ont demandé de leur en faire un tirage.

Qui n’a pas pratiqué le tirage noir et blanc argentique ne peut pas se rendre compte, à quel point cette discipline est passionnante, exigeante, et peut être gratifiante, mais est le plus souvent ingrate et frustrante. Sur un négatif l’image n’est que virtuelle. Comme les notes sur une partition musicale. Les blancs, les noirs, les gris, l’équilibre de l’image réelle finale, tout est dans la perception visuelle, la sensibilité et l’habileté manuelle du tireur, ainsi que dans sa connaissance des papiers et chimies. Un tirage aux petits oignons, à la limite, a l’élégance de ne pas se faire remarquer. Un mauvais tirage, ou simplement médiocre, et la meilleure photo du monde est tout simplement une photo ratée.

« C’est la première fois que Fernand confie un de ses négatifs à un autre tireur que moi », m’a dit Odette. C’est gentil de me le dire, mais moi je ne suis pas vraiment un tireur d’élite, enfin, si j’ai tiré pas trop mal à une époque, tout ça c’est loin... et si comme le vélo ça ne s’oublie pas, on se sent quand même bien un peu rouillé et poussif. Sauf qu’il y a entre nous, depuis quelques mois, une belle amitié qui s’est créée autour du site et que cette procuration ce n’était évidemment pas tant pour mes talents de laborantin, qu’un témoignage de confiance et d’amitié.

C’est trois fois rien, une photo. Un négatif, c’est un simple carré de celluloïd. Celui-ci est mal coupé en plus (sans doute un châssis bricolé, qui permettait de faire plusieurs photos sur un même plan-film) mais parfaitement développé et conservé, une vraie symphonie négative de grains d’argent.

Mais une photo c’est aussi le plus sûr moyen d’évoquer un passé plus ou moins proche ou lointain, les amis disparus, le jeune Fernand de 24 ans qui commençait à se passionner pour la capture des visages de ses congénères. Et donc le Gitan, et ces autres voisins et amis, bien avant de photographier André Malraux, Duke Ellington, Carolyn Carlson, Pina Bausch, Georges Wilson ou Michel Bouquet, qui sont autant d’autoportraits. Et immédiatement reconnaissables en tant que tels, au même titre que ceux plus connus de Sieff ou Avedon.

Non, ce n’est pas rien, ce petit carré de plastique. Je l’ai mis avec précaution sur la vitre du scanner, pour en avoir un aperçu, mesuré toute la difficulté de l’opération, parce que mon brut de scan n’a rien à voir avec les tirages d’Odette que j’ai eu en mains, de photos de cette période. La tâche sous l’agrandisseur sera ardue.

Mais bon, je ferai de mon mieux, et je sais pouvoir compter sur le regard qui ne laisse rien passer, mais la bonté qui pardonne tout, d’Odette. On appellera ça épreuve de lecture et tout le monde sera content.

(Image alternative, laisser la souris sur l’image)

Messages

  • je pense -désolée-qu’il ne s’agit effectivement pas de le rater ce tirage... et je vous fais, mais alors là vraiment, entièrement confiance. et hop, on y va, cher jacques bon.

  • Je comprends parfaitement, moi qui ai tiré sur mon "Opemus" du N&B pendant 20ans, non seulement mes 24x36 et mes 6x6, mais aussi les vieux négatifs 6x9 de mon tonton récupérés après sa mort et, par contact, des plaques de l’arrière grand père de Dominique, exposées au début du XXème siècle .