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D’entre les morts

Mon pote le Gitan

28-03-2010

J’ai déjà raconté la fascination qu’exerce sur moi cette capacité de la photographie (et plus spécifiquement la photographie argentique) à invoquer les fantômes.

Odette et Fernand Michaud viennent de me procurer une des ces émotions rares, en me confiant à tirer le négatif du Gitan.

Tous ceux qui en ont fait l’expérience le disent, souvent avec le trémolo de la nostalgie dans la voix : le cérémonial de la chambre noire, avec son éclairage inactinique, l’odeur douceâtre et un peu fade de l’hydroquinone, et celle plus piquante de l’hyposulfite, le tic-tac du métronome, et la magie chaque fois renouvelée de l’image latente qui se révèle lentement au fond de la cuvette doucement agitée, l’utilisation de métaux nobles comme l’argent, le sélénium, voire comme Odette l’or et le platine, tout cela relève de l’alchimie plus que de la simple physique/chimie.

Ajoutez à cela l’invocation des fantômes, et ce n’est plus de l’alchimie mais de la magie noire, ou de la sorcellerie. On en a brûlé autrefois pour moins que ça.

J’ai donc passé deux après-midi en tête-à-tête dans le noir, avec Jean-Baptiste Duville, ou du moins son fantôme. Plus une nuit entière à rêver de lui, et je ne compte pas les heures de simple rêverie en faisant autre chose. Un premier tirage, assez (trop) facilement obtenu, ne me convenait pas après séchage ; j’ai dû le remettre sur le métier, c’est à dire, le négatif dans l’agrandisseur.

Une fois l’équilibre du tirage trouvé, ou supposé tel, l’image étant révélée et fixée, on passe à ce qui va donner la vie au portrait : des petites touches au pinceau, de ferricyanure de potassium, qui affaiblissent localement les grains d’argent, et renforcent comme ça les brillances de l’image. On fait ça dans l’évier avec un filet d’eau coulant sur l’image, car le produit agit très vite et on a vite fait d’obtenir de belles taches blanches indélébiles, à la place des brillances espérées. Évidemment il faut choisir les endroits où l’on passe le ferri ; c’est là que l’on « entre » le plus dans l’image, et ici, dans la connaissance intime du visage. Les cheveux brillantinés. La ride centrale du front. L’arcade volontaire. Le creux de l’orbite. Le menton proéminent, et cette cicatrice en croix dont Odette m’a expliqué qu’elle est le signe des grands chefs Gitans. La pomme d’Adam. Les carotides.

Entre le travail de l’esthéticienne et celui du tanathopracteur.

Puis un nouveau bain de fixateur pour éviter que la coloration jaune du ferricyanure ne ressorte dans le temps, et les douze bains de lavage, avec le virage au sélénium au milieu. Le séchage sur une vitre, durant lequel le papier maintenu par du kraft gommé, va se tendre comme une peau de tambour, et l’indispensable repique. On a convenu avec Odette que les micro-rayures de la dorsale du négatif, dues au vieillissement du support celluloïd, resteraient : après tout, une photo a bien le droit d’avoir elle aussi quelques rides, et peut assumer son âge. Repique, oui, retouche, non.

De ce qu’on s’est raconté avec Jean-Baptiste Duville dans l’obscurité humide du laboratoire, je ne vous dirai rien. D’ailleurs je serais incapable de le mettre en mots. Mais ce qui est sûr, c’est qu’on s’est parlé.

Son amitié avec Fernand et Odette, ce n’est pas plus à moi de vous la raconter, même si elle est belle et parfois cocasse. Sachez juste que l’enfant Gitan, dont la roulotte était immobilisée dans un village du Berry pendant la guerre, courait les champs et les bois avec le fils du boulanger. Que des années plus tard, devenu chef de famille, il arrêta un jour ses roulottes en Touraine, poussa la porte de l’atelier des photographes, et demanda à parler à son cousin. À la stupeur d’Odette les deux hommes se tombèrent dans les bras. La suite de l’histoire leur appartient, mais le mot "fraternité" résume bien le peu que j’en sais.

Jean-Baptiste Duville est mort il y a bien longtemps maintenant. Ses enfants et petits-enfants sont-ils toujours sur la route ? Qui à part Fernand et Odette se souvient encore de lui comme d’une personne vivante ?

Restent cette droiture, cette noblesse dans le maintien et le regard, cette force animale, toute en puissance ramassée comme celle d’un cheval de trait, cette peau de mouton dont on sentirait encore le suint.

« Un haussement d’épaules, et il s’est taillé... »

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