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Ce qu’a vu le Cers

Une pièce de Luc Ferrari

04-04-2010

Le CD est arrivé hier matin, j’en suis à la cinquième écoute (sixième, septième... dixième... au fil des éditions de ce billet...)

Je ne pensais pas le trouver jamais. C’est une pièce que j’avais entendu il y a bien 25 ans à la radio : Ce qu’a vu le Cers, de Luc Ferrari. À l’époque je rêvais de devenir musicien, et étais plus particulièrement passionné de musique électro-acoustique. J’épluchais les programmes de France Musique, et avais toujours mon magnéto-cassette (Philips N2230, monophonique) branché sur la prise oreillette du transistor, tout aussi Philips et monophonique. Philips, parce qu’il n’y avait à Civray que deux magasins d’électro-ménager, Chauveau, qui vendait du Philips, et un autre dont j’ai oublié le nom parce qu’on n’y allait jamais, et qui vendait plutôt du Schneider : soit les mêmes appareils sous deux étiquettes différentes. Les japonais Sony, JVC et consorts n’étaient pas encore parvenus au sud du Poitou.

Je connaissais déjà de Luc Ferrari Presque rien n°2, également enregistré à la radio et que j’ai écouté des centaines de fois. De celui-là j’avais acheté le microsillon. Il y a quelques années, en prévision du déménagement j’ai donné plein de vinyles aux enfants d’un copain, dont quelques favoris, parce que je m’étais dit que ça me forcerait comme ça à les racheter sur CD. Il y avait en particulier ce Presque Rien de Ferrari, et Immersion de Michel Redolfi, dans une superbe pochette en stéréoscopie anaglyphe, avec les petites lunettes. Le hic c’est que je n’ai jamais retrouvé ces œuvres en CD, ni pu récupérer mes vinyles, qui ont dû finir à la déchetterie.

Je me souviens aussi de Et si toute entière maintenant, un des plus beaux voyages immobiles qu’il m’ait été de faire avec mon poste de radio.

Ce qu’a vu le Cers je l’ai cherché longtemps, sans succès, et avais perdu tout espoir de le retrouver. Je n’en ai plus la cassette depuis longtemps mais j’en gardais le souvenir d’une œuvre pleine de vie, bondissante, très agréable à écouter, entre jazz, folk, électroacoustique et musique savante contemporaine (je n’aime pas cette dénomination, mais musique contemporaine tout seul ça ne veut rien dire non plus : Olivia Ruiz c’est aussi de la musique contemporaine). Et je n’ai jamais oublié les martinets et le thème de flûte introductifs.

Longtemps j’ai cru, je ne sais pas trop pourquoi, que le Cers était un ruisseau. En fait c’est un vent de nord, le vent de Galerne comme on dit ici, et on pense au Mistral et à la Tramontane de la Supplique du vieux père Brassens, aussi porteurs de musiques :


Tantôt venant d’Espagne et tantôt d’Italie
Tous chargés de parfums de musiques jolies
Le Mistral et la Tramontane
Sur mon dernier sommeil verseront les échos
De villanelle un jour un jour de fandango
De tarentelle de sardane

Le Cers de Ferrari est tout aussi chargé d’effluves manouches, jazz, de fanfares et des paysages sonores qu’on retrouve ailleurs chez lui (notamment dans les deux Presque Rien).

Luc Ferrari est décédé en 2005. Le disque n’a pas été réédité, ne le sera sans doute jamais. On le trouve parfois en occasion à prix d’or : 90€ récemment sur Amazon ; j’ai eu la chance de le trouver à prix plus raisonnable sur Ebay.it. Je trouve dommage qu’une telle merveille puisse tomber dans l’oubli, et n’ai donc pas trop de scrupules à le partager. Mais YouTube et DailyMotion n’acceptent pas les vidéos de plus de 20 minutes, tant pis pour eux, ça restera exclusivité du Cafcom’, avec l’aimable autorisation de Mme Brunhild Ferrari (qu’elle en soit mille fois remerciée).

Ci-dessous un texte du compositeur accompagnant le CD. Sa lecture n’est pas indispensable pour l’apprécier, mais elle éclaire l’œuvre.

Enjoy !

Ce qu’a vu le Cers

Réflexion sur l’écriture n° 8, pour ensemble instrumental et bande magnétique (1977).

(Ce texte date de 1977 mais les passages en italiques sont de 1988).

Le Cers est un vent du nord qui parcourt le pays de l’Aude, souvent avec violence, et lui donne son caractère particulier. Il fait probablement partie de la psychologie des habitants : spontanéité, rafales d’images, rapidité de la parole, maniement virtuose du langage, imagination délirante, etc.

Quand on parle du Cers, on voit quel rôle important il joue dans la vie courante, dans l’organisation du travail des vignes, dans l’aspect du paysage.

Le Cers est comme le Mistral, il rend lumineux tout ce qu’il touche, mais il m ’a semblé plus entêté que le Mistral. Je l’ai pris comme référence parce qu’il est animé, qu’il va vite d ’un endroit à l’autre et qu’avec lui on peut découvrir des personnalités.

Ce qu’a vu le Cers est un hommage au langage, aux traditions populaires, ou comme Henry Fourès et moi l’avions dit dans un autre temps, au « folklore imaginaire ». Mais cette musique est aussi imprégnée de psychologie, des amitiés qui se sont nouées dans ces paysages. Pourrait-on dire qu’il y a là une sorte d’impressionnisme...

D’ailleurs, cela me plait assez, dans le titre, la référence à Debussy, cette relation sensible à la réalité dans laquelle la nature apparaît irrationnellement décrite. Parenté de l’écriture qui chez lui est quelquefois plus un transfert de l’improvisation qu’une spéculation abstraite sur le langage.

La partition de Ce qu’a vu le Cers n’est pas orchestrée au sens ou on le conçoit habituellement. Elle est plutôt thématique et s ’il y a parfois des indications de timbres, les notes ne sont pas destinées explicitement à des instruments. Ainsi, chaque musicien dispose du projet musical, il peut lire l’ensemble et choisir d ’intervenir à son gré il s ’introduit dans le
dessin là ou il se sent bien.

La réalisation de cette partition invite les participants à discuter, à se répartir les rôles et l’invention, à trouver l’équilibre et la relation avec la forme dramatique à produire.

Encore quelques mots à propos de la bande. Tous les sons naturels ont été enregistrés dans la région : les martinets de Gruissan, les grillons, les oiseaux de nuit de Tuchan ainsi que la cloche du village, le vent dans les ruines d’un château cathare, etc.

Sauf à certains moments, où des sons musicaux envoient des propositions, la bande n’a aucune relation avec les instruments. Elle crée un climat, un lieu naturel dans lequel se situe la musique et qui l’environne. Elle est l’image.

Luc Ferrari

P.-S.

1- À ceux qui souhaiteraient mieux connaître Luc Ferrari, et passer un excellent moment avec cet homme d’une finesse et d’un humour rares, je recommande chaleureusement le livre d’entretiens "(Presque Rien) avec Luc Ferrari" de Jacqueline Caux, Éditions Main d’œuvre. Sans doute épuisé aussi, mais assez facile à trouver sur Ebay.

2- Creusant un peu la question, je découvre que l’INA propose un coffret de 10 CD de l’œuvre électronique de Luc Ferrari... Le Cers n’y est pas, ni Et si toute entière maintenant, mais le merveilleux Presque Rien n°2 oui, et autres merveilles à découvrir... Pour 40€, soit le prix de 2 CD d’Olivia Ruiz.

Messages

  • MERCI (grandement, ceci sincère et pour que le commentaire s’affiche)

  • J’ai pris spécialement une demi-heure de pause dans mes révisions d’examens pour écouter cette musique.

    Bon, t’as de la chance, le morceau m’a plu ! :-)

  • Bonjour JB,

    Je t’avais dit que j’allais venir sur ton blog régulièrement...ça n’a pas tardé et je ne regrette pas. Pour finir je le connaissais quand même mais je ne faisais pas la relation avec Zach...
    J’aime beaucoup la musique et je suis ouvert à tout (je dois même avoir entendu une fois ou deux Olivia Ruiz...), ce morceau est une (agréable) découverte pour moi...c’est vraiment une bonne idée que tu as eue de le mettre ainsi en ligne afin d’en faire profiter...qui le désire !
    Merci à toi...

    P@dh.

  • Salut bonjac
    Je ne connais pas "ce" Ferrari, mais ça donne envie . Une précision : le vent de Galerne est Nord-Ouest !JB

  • Comme les choses sont curieuses, vraiment.

    Si je ne connaissais pas Luc Ferrari, dont le morceau musical n’a de cesse de me rappeler le rock"progressif" de la fin des années 70 (Billy Cobhan, Mahvisnu Orchestra), j’ ai eu l’occasion de rencontrer à plusieurs reprises Henry Fourés. La fille de sa compagne était dans la m^me classe qu’une des miennes.

    J’ai été voir il y a des années maintenant, un spectacle qu’il faisait avec un jongleur et un percussionniste italien, qui utilisait un instrument très spécifique dont j’ai oublié le nom.

    Henry au piano.... pas avec les balles, mais aux touches.

    Merci encore pour cette nouvelle découverte, après celle du photographe Fernand Michaud.

    Décidément, tu es un sacré semeur !!!