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Plus fort que le jeu du bouchon

Comment chercher quinze jours un objet qui n’existe pas

04-05-2010

L’avantage et l’inconvénient d’être tête en l’air, ou précocement gâteux, c’est que l’on vit parfois des aventures extraordinaires. Voici la dernière en date.

Je suis depuis peu le papa d’une majestueuse chambre photographique grand format, 5x7" ou 13x18cm, qui m’est littéralement tombée du ciel (et pas d’un camion je le jure) et venue rejoindre les autres jouets photographiques.

Pour être plus précis, une Linhof Kardan Bi-system de 1968, identique à celle-ci :


(Photo : www.magnachrom.com)

Je ne voulais pas en parler ici pour ne pas faire étalage de trop de chance. C’est un peu indécent, et je ne me suis pas encore bien remis du cadeau. Je n’en dis pas plus, mais les habitués du Caf’com n’auront pas trop de difficulté à deviner quels amis généreux m’ont procuré cette joie, et joué les Père et Mère Noël en plein mois d’Avril. Juste leur dire qu’elle sera chouchoutée et que j’essaierai d’en être digne.

Mais je ne pouvais pas vous narrer l’aventure qui suit, sans expliquer un peu ni montrer l’engin.

Il y a donc un peu plus de deux semaines, les grands-parents (des enfants) sont venus déjeuner un dimanche, et après le dessert, j’ai descendu la Linhof pour la leur montrer, fier comme un petit banc.

Mise en station sur le trépied (qui même costaud, accuse le coup des 7 kgs de l’engin), petite démonstration des mouvements : décentrements, bascules. Et voilà que la belle-mère, qui a la gentillesse de s’intéresser à la question, se plaint que son mari a la tête à l’envers et qu’il n’est pas très net. « Sans doute parce qu’il a forcé sur le Pinot noir et le Côtes de Blaye », pensé-je tout d’abord.

Mais non, c’est juste qu’il est trop près, et qu’il n’est pas possible d’allonger le soufflet suffisamment pour faire une bonne mise au point avec le téléobjectif (parce que tant qu’à frimer, j’ai monté le gros 360mm). Qu’à cela ne tienne, il y a une rallonge pour le rail, je l’installe, le grand-père a toujours la tête en bas, mais cette fois il est net, au moins sur le dépoli.

Voilà, démo terminée, je démonte la rallonge, et cherche à remettre en place le petit bouchon noir qui termine le tube principal quand il est utilisé seul, et que vous voyez en bas à droite de la photo.

Oui, mais je l’ai mis où, le bouchon ? Logiquement, j’aurais dû faire au plus simple : dans ma poche ou sur la table. Mais il n’est ni dans l’une, ni sur l’autre.

Et c’est la question que je me pose depuis deux semaines et demie. Après avoir intégralement vidé les poubelles, celle des emballages, et celle du tout venant, et cherché au milieu des restes de gigot et autres pots de yaourt. Et même dans le composteur pour les épluchures. Après avoir regardé partout, sous tous les meubles. Renversé tous les tiroirs que je n’ouvre jamais, et dans lesquels je savais pertinemment qu’il ne pouvait pas se trouver. Dans la banquette du piano. Sous les coussins du canapé, et même celui de la panière du chien. Idiot, mais sait-on jamais. Cassé les pieds à toute la famille avec ce bouchon. Incriminé même les Teuz et autres Korrigans, que Laure aurait pu ramener de Bretagne aux dernières vacances. Pensé même aux pies, mais elles ne viennent pas dans notre jardin, et quoi, un bouchon noir ?

C’est agaçant de perdre des objets. Même ses clés, son téléphone, ses papiers de voiture comme cela m’arrive tous les jours ou presque. Quand en plus, ça fait partie d’un merveilleux appareil photographique, qui est lui-même un cadeau de merveilleux amis et grands photographes, c’est carrément rageant, obsédant, insupportable. Se dire qu’on est le dernier des derniers, pas foutu de ranger un malheureux bouchon, le dernier des j’menfoutistes, indigne de ce passage de relais, cette belle transmission d’instrument, comme ce violon de Michel Warlop, que les musiciens de jazz se transmettent de génération en génération. Vous imaginez Didier Lockwood dire à Stéphane Grappelli qu’il a égaré un morceau de son violon, en le montrant à sa belle-mère ?

Pendant deux semaines je l’ai cherché partout, avec la seule pensée réconfortante qu’il n’avait pas pu échapper à ma fouille des poubelles, et donc, était forcément dans la maison. Deux semaines et demie presque de recherches quotidiennes. Pour le portefeuille ou le chéquier il y a longtemps que j’aurais laissé tomber ; mais pour le bouchon de la Linhof, principalement esthétique, non.

Entre temps j’avais pris contact avec la maison Linhof pour leur demander si à tout hasard, il ne leur resterait pas au fond d’un casier, un bouchon pour ma chambre, qui est comme neuve mais tout de même d’un modèle déjà ancien chez eux. Sans trop y croire. Réponse hier (je traduis) : « Cher Monsieur, envoyez-nous votre adresse postale, nous vous enverrons sans frais deux bouchons pour votre chambre. »

Je bondis de joie, bénis Saint Linhof, Sainte Véronique, Sainte Rita et Saint Antoine de Padoue, et promets de faire savoir au monde entier combien l’industrie allemande sait faire de merveilleux objets, d’une finition extraordinaire, et possède un service après-vente aussi exemplaire (la maison Gossen m’avait déjà fait ce type de cadeau, pour une pièce de posemètre, merci à eux aussi).

La journée finissait bien. Et puis, je ne sais plus comment, l’idée m’est venue : le jour où j’ai ramenée la chambre à la maison, je l’ai prise en photo, juste sortie du carton. La photo je l’ai toujours sur mon disque dur, et elle est aussi sur le forum 35mm-compact.

La voilà :

C’était donc bien avant que je lui ajoute la rallonge... et sur la photo on voit bien qu’elle n’avait déjà pas de bouchon à l’avant. Vive les appareils numériques ! Donc depuis deux semaines je retourne la maison et emm... toute la famille pour chercher un objet qui n’a jamais mis les pieds quai des Capucins.

Rassurant en un sens : je ne l’ai pas perdu. Déprimant d’un autre côté : je suis vraiment une buse.

Mais bon, les bouchons de remplacement vont bientôt arriver. Deux, pour le cas où j’en perdrais un (ce qui n’arrivera pas).

Il ne me reste plus qu’à retrouver l’attache rapide du trépied, que j’ai perdue aussi depuis un peu plus de deux semaines, et cherchée autant que le bouchon noir. Celle-ci, je suis bien certain qu’elle existe, par contre. Heureusement j’en ai une seconde.

Si seulement j’avais un second cerveau, ou possibilité d’échange standard du mien, contre un autre un peu moins sujet aux courants d’air.

P.-S.

Le dessin est issu du merveilleux album de Dubout, "Les photographes", que j’ai dû prêter à quelqu’un, mais je ne sais plus qui, ni quand, enfin, c’était il y a longtemps... enfin bref, je l’ai perdu. Sainte Véronique, Sainte Rita, Saint Antoine de Padoue, encore un petit effort ?

Messages

  • Mon dieu quelle bosse de rire !!!! trop drôle, mais bon ça m’arrive je doit l’avouer de temps en temps et aussi à emmerder le peuple !

    Sinon ça fait baver, dire que j’ai utilisé une kardan color en 69, pendant quelques mois, une histoire étonnante. J’ai encore dans les oreilles le feulement produit par le déplacement du dos sur ses rails, quel bonheur !

    Heureux pour toi !

    • Quelle belle histoire, pour un autre perdeur d’objets que je suis.
      Mais, plus personne autour de moi, ne s’en inquiète.

      Philippe.

  • C’est fou comme , à partir d’un certain âge, un objet égaré vous fait explorer les endroits les plus inattendus, y compris ceux où l’on est persuadé de ne pas le trouver . Allez, Jacques ! T’es pas tout seul .JBr