Café du Commerce
Accueil > Blog > Photographie > La photo de Lahiri Mahâsaya

La photo de Lahiri Mahâsaya

Bizarre, bizarre...

23-05-2010

Hier je suis allé à la librairie Pierre Loti chercher pour la petite La Dame aux camélias. Elle est spécialiste de ces bouquins que tout le monde croit connaître et que personne n’a lu en fait. Et c’est bien et qu’il y ait encore des librairies comme Loti pour avoir ça en magasin, sans qu’on ait à les commander.

Je ne voulais rien acheter pour moi, parce que récemment j’ai craqué pas mal de sous pour la photo, alors je réduis un peu les dépenses autres, autant que possible. En plus j’ai déjà plusieurs bouquins en cours, comme d’habitude, et un Tony Hillerman en attente.

Sauf que voilà, juste en face de la caisse, il y avait l’Autobiographie d’un Yogi, de Paramahansa Yogananda. Comme la Dame aux camélias, mais dans un autre genre, un grand classique. Je ne l’avais jamais lu non plus, mais entendu parler, surtout qu’à une époque j’ai eu ma période yoga mystique intense, avec asanas, méditation, encens et tout et tout. À l’époque j’étais jeune et beau, je n’avais pas de ventre mais plein de cheveux en plus, ce qui ne nous rajeunit pas.

Mais pour une fois ce n’est pas tant pour le plaisir de parler de moi que je poste, que pour soumettre à votre jugeote l’extrait suivant, relatif à la photographie (un autre de mes dadas, le saviez-vous ?)

Ça parle du Maître Lahiri Mahâsaya (1828-1895). Yogananda tient cette histoire d’un témoin direct, Kali Kumar Roy, disciple de Mahâsaya.


Le maître avait la photographie en horreur. En dépit de ses protestations, un cliché avait été pris d’un groupe de disciples, dont Kali Kumar Roy, au milieu était Lahiri Mahâsaya. À sa surprise, le photographe nota que l’endroit où devait se trouver le maître restait en blanc sur le cliché, phénomène qui suscita de nombreux commentaires.

C’est alors que Ganga Dhar Babu, disciple du maître et photographe expert, se jura de ne pas laisser échapper l’image fantôme. Au matin suivant, lorsque le guru se tenait dans la posture du lotus sur un banc de bois, un paravent derrière le dos, Ganga Dhar Babu survint avec son appareil. Il prit des précautions inimaginables en vue de l’entreprise et tira successivement douze clichés. Lorsqu’il les eut développés, le banc et le paravent s’y trouvaient bien, mais pas le maître.

Tout honteux et les larmes aux yeux, Ganga Dhar Babu vint trouver son guru. Plusieurs heures s’écoulèrent avant que Lahiri Mahâsaya eût rompu le silence avec ces mots :

— Je suis Esprit. Ton appareil peut-il saisir l’Invisible Omniprésence ?

— Je vois bien que non ! Mais, divin Maître, mon amour désire une image du temple de votre corps. Ma vision a été étroite. Jusqu’à ce jour je n’avais pas réalisé qu’en vous l’Esprit demeure dans sa plénitude.

— Dans ce cas, viens demain matin. Je poserai pour toi.

De nouveau, le photographe braqua son appareil. Cette fois-ci, la forme jusqu’ici insaisissable apparut nettement sur le cliché. Depuis, le maître n’a jamais daigné poser, que je sache, pour un autre photographe.

Je ne sais pas ce que vous en pensez, ni si c’est scientifiquement explicable ou non.

Déjà, je suis un peu perplexe sur la possibilité à la fin du dix-neuvième siècle, de prendre douze clichés en douce (les appareils de l’époque sont quand même des chambres utilisant des plaques de verre, lents à mettre en œuvre, et peu discrets) du maître en train de méditer. Mais pourquoi pas.

Ce corps inphotographiable, ça semble assez étrange aussi. Mais depuis que le père Einstein a brouillé les cartes, la physique explore aussi des contrées mystérieuses, que les orientaux ont défriché à leur façon depuis des lustres.

Et puis, bah, la science n’est pas tout non plus ; les maîtres yogis ne sont pas non plus tout à fait des gens comme vous et moi, alors, pourquoi pas ? Comme j’aime bien l’idée qu’un portrait puisse révéler certaines choses de l’esprit, invisible à l’œil (n’a -t-on pas écrit de Fernand Michaud qu’il était un cambrioleur d’âmes), alors pourquoi un esprit hors normes, ne parviendrait-il pas à s’y dérober ?

En tout cas, ça met un peu de poésie, ou de rêve, dans notre monde qui en a bien besoin.

En creusant un peu la question sur le net, j’ai trouvé quand même deux choses intéressantes :

- dans mon bouquin, le petit père Mahâsaya n’est pas torse nu, mais porte une espèce de toge :

Pourtant, s’il n’a permis qu’une seule photo ? Et bien, c’est parce que pour les éditions occidentales du bouquin de Yogananda, on a jugé qu’un maître spirituel torse poil, avec un petit bedon et une poitrine un peu grassouillette, ça allait bien pour les Hindous, ces métèques, mais pas pour les occidentaux, qui sont des gens raisonnables et civilisés (un peu comme l’astronome turc du Petit Prince). Photoshop n’existait pas à l’époque, mais on sait depuis le Braghettone trafiquer peintures et photos, et une toge blanche, ça fait quand même plus sérieux. Et donc, la seconde photo n’est pas une photo, c’est une peinture d’après photo.

- à ce propos, j’ai toujours été intrigué aussi, de constater que les maîtres du Yoga ont souvent un petit ventre bien rond, comme le Bouddha, quand les exercices de postures et de respiration, ainsi qu’une alimentation végétarienne et frugale, devraient au contraire leur donner un ventre plat, digne du regretté Noureev. La réponse est ici : c’est parce que chez les maîtres, il se produit une accumulation de la force de vie, au niveau du ventre.

De même, les petits seins grassouillets du bon maître, seraient chose courante chez les personnes ayant acquis un haut degré de spiritualité (je n’invente pas, c’est écrit là : Lahiri knew he was having a photograph taken for the ages and he presented himself as he was. His upper body shows the result of a lifetime of yogic practice — a robust torso from Kriya, and noticeable development of the breasts, not uncommon in men of deep devotion. Everything the masters do is a teaching for the devotees.)

Notez au passage que ce sein que l’on ne saurait voir, a également disparu sous la toge.

Alors voilà, aujourd’hui a été une bonne journée. D’abord il a fait beau. Ensuite puis parce que le bouquin de Yogananda est un beau classique, agréable à lire, avec de la substantifique moelle et autant de merveilleux que chez Castaneda par exemple ; que j’ai trouvé troublante et amusante l’histoire de cette photo-peinture. Et plus encore, parce que désormais, je saurai quoi répondre à ma fille de 17 ans, quand elle se moque de ma brioche naissante, et de ma poitrine qu’elle prétend aussi grosse que la sienne (ce qui n’est pas un exploit), en moins ferme (ce dont elle ne m’a jamais permis de juger par moi-même).

Maintenant je sais que le petit bidouf, c’est l’énergie vitale qui se concentre dans le ventre. Et ma poitrine développée, c’est le signe d’une haute spiritualité. Et toc.

Yogastah Kuru Karmani, portez-vous bien.

Messages