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Photogénie

Ètre, ou ne pas être, photogénique

15-07-2010

« Je ne suis pas photogénique. »

C’est un truc que j’entends assez souvent, notamment depuis que je m’intéresse au portrait photographique en tant qu’acteur et pas seulement spectateur.

Ça m’évoque à chaque fois, irrésistiblement, le souvenir de mon grand-père. Celui-ci, qui se prénommait Eugène et qu’on appelait Pépégène (sa femme l’appelait simplement Gène), avait un certain chic pour paraître toujours à son avantage sur les photos de famille. Au contraire de ma grand-mère, qui semblait toujours constipée. Aussi disait-on dans la famille : « Pépégène, il est photogénique. »

Étant gosse, longtemps j’ai cru que l’adjectif « photogénique » était composé de photo, pour photographie, et de génique pour : Pépégène. Et que c’était donc une caractéristique propre à mon grand-père. C’est plus tard seulement, que j’ai compris que cela signifiait une certaine capacité à être mis en valeur par la photographie. Inversement, il y avait aussi dans la famille de ma grand-mère, une tante Génie que je n’ai pas connue, mais dont j’ai toujours considéré qu’elle devait avoir un QI très élevé, avant de comprendre que son génie n’était que le diminutif de son prénom : Eugénie.

Je me suis depuis assez souvent demandé pourquoi, Pépégène était toujours photogénique, et pas ma grand-mère, qui bien que d’un naturel enjoué, apparaissait plutôt coincée sur les photos, sauf quand elle faisait des grimaces, ce qu’elle aimait bien faire aussi (une autre forme de défense ?)

À la réflexion, plusieurs pistes :

- c’est toujours mon père, qui faisait les photos de famille (Rétinette Kodak 1B, Kodachrome 64, pour les curieux). Lui et son père étaient très proches et complices. Très probablement, le grand-père, qui lui-même avait fait de la photo dans sa jeunesse, avec une chambre 9x12 à plaques qu’il développait lui-même, aimait bien, ou au minimum, n’était pas hostile, à ce que son fils le prenne en photo. Et celui-ci prenait incontestablement plaisir à le photographier. L’acte photographique était donc plaisir partagé, moment de complicité, et le grand-père quasi-invariablement souriant et détendu sur la photo : photogénique. Être photogénique pourrait donc être, simplement, l’indifférence à l’objectif photographique, ou la capacité à rester soi-même devant l’appareil (on n’a pas ces réticences, avec le cliché radiographique par exemple).

- avec la grand-mère ça n’était pas les mêmes relations, qu’entre les deux hommes qui partageaient la même passion et le même métier de la mécanique. Elle était plus femme de tête, dirigeant toute la maison (la famille comme les employés du garage familial) et peut-être plus soucieuse de son image, que le grand-père. Le père n’avait sans doute pas avec elle, la même spontanéité non plus, qu’avec Eugène. Aussi apparaît-elle rarement spontanée et sincère, qualités qui font généralement qu’une photo semble réussie.

- en fait, peut-être simplement, mon père savait-il intuitivement photographier son père, et ne savait pas photographier sa mère. C’est très net dans les deux photos plus haut, issues du même film : composition impeccable pour Eugène, accumulation de tous les défauts de cadrage possibles pour Hélène. Il y a sans doute à ça une barrière psychologique très haute. Je me sens aussi à peu près incapable de photographier ma propre mère, et ça n’a rien à voir avec l’affection qu’on se porte. Ou peut-être si, justement.

Photogénique, ça n’existe pas. Les modèles d’Avedon semblent photogéniques, d’abord parce qu’Avedon est un grand photographe. Quand Fernand Michaud photographie Pina Bausch ou Vittorio Gassman, on ne peut évidemment qu’être fasciné par la présence qui rayonne de ces visages, qui sont ceux de grands artistes. Mais qu’on regarde le gitan ou la voiture à chiens : on y retrouve la même intensité, qui est celle du regard de Fernand.

Ce que j’écris-là n’a rien d’original. Nadar l’avait dit déjà, en mieux :

La théorie photographique s’apprend en une heure ; les premières notions de pratique, en une journée... Ce qui ne s’apprend pas, je vais vous le dire : c’est le sentiment de la lumière, c’est l’appréciation artistique des effets produits par les jours divers et combinés…Ce qui s’apprend encore moins c’est l’intelligence morale de votre sujet, c’est ce tact rapide qui vous met en communication avec le modèle, et vous permet de donner, non pas... une indifférente reproduction plastique à la portée du dernier servant de laboratoire, mais la ressemblance la plus familière, la plus favorable, la ressemblance intime. C’est le côté psychologique de la photographie, le mot ne me semble pas trop ambitieux.

La photogénie n’est pas une caractéristique du modèle : elle est bien le résultat du talent, ou non, du photographe.

Ma grand-mère se lamentait de n’être pas photogénique. C’est sans doute parce qu’elle avait oublié qu’en 1922, dans le Bois de Clamart, un jeune ajusteur en costume sombre et chemise blanche l’avait photographiée avec sa chambre 9x12, sur des plaques qu’il développait lui-même dans sa chambre d’ouvrier. Il s’appelait Eugène, et sans connaître sans doute Nadar, ni grand chose à la théorie photographique, il avait su saisir cette ressemblance intime, qui échappa toujours ensuite, au fils photographiant sa mère.

(image alternative, laisser la souris sur la photo)

Messages

  • Rien à rajouter, c’est tout à fait ça.

    Mathieu

  • En effet, Jacques, c’est une bien belle analyse.
    Il y aurait à dire sur l’absence de celui qui toujours prend les photos, pour la famille, et que chacun s’échine à remarquer à chaque consultation des albums. Celui-ci s’en défend, rappelant aux autres qu’ils ne veulent pas prendre de photos. Ces autres revendiquant que "eux" ils ne savent pas prendre de photos.
    Donc, lui, s’y colle... et d’aucun de le rabrouer lorsqu’il demande une nouvelle pose, de recommencer sous une autre lumiére..
    Le chieur qui n’est jamais sur les photos, à qui l’on finit par dire : "mais t’étais où ce jour là ? "

  • Bonjour Jacques,
    Il me semble que tu avais déjà évoqué cette question passionnante. Merci d’y revenir d’aussi lumineuse façon.
    Très émue de voir ces photos que je connais bien ;)
    Bises et bonnes vacances.

    • Une précision : les photos que je connais bien sont celles prises en 1922 dans le bois de Clamart...

    • Merci Michèle. C’est vrai que tu connais bien ces photos... Sujet déjà abordé, oui sans doute, que veux-tu, c’est vrai qu’avec l’âge on finit par radoter un peu :-)

    • Non, non, ce n’est pas du radotage, c’est au contraire une question qui mérite qu’on la remette sur le métier encore et encore... et tu le fais très bien... (c’est la fête des fleurs aujourd’hui).
      J’espère que tu es en train de regarder le Tour, là, ils sont au Tourmalet, dans les cols des Pyrénées, mon pays. Mais toi, c’est plutôt la traversée des océans, avec palmes ;-)

    • J’aime les Pyrénées pour le peu que j’en connais. Quant aux gens sur leurs vélos, grand bien leur fasse, il y a lurette qu’ils ont perdu toute espèce de crédibilité et d’intérêt à mes yeux, je jette l’eau du bain avec le bébé sans remords.

    • Ce qu’elles disent les photos que j’ai (que tu as faites), est toujours neuf. Elles ont une présence très forte.

  • Je découvre tardivement cet article, mais je voulais dire combien je le trouvais moi aussi "lumineux". Même pour quelqu’un qui ne te connaît pas ;-)
    C’est bien écrit...
    Cela répond à pas mal de questions que je me pose souvent sur le sujet, Merci !