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Topo-portrait

Que nul n’entre ici s’il n’est géomètre

26-07-2010


Als das Kind Kind war,
war es die Zeit der folgenden Fragen :
Warum bin ich ich und warum nicht du ?
Warum bin ich hier und warum nicht dort ?

Lorsque l’enfant était enfant,
ce fut le temps des questions suivantes :
pourquoi suis-je moi, et pourquoi pas toi ?
Pourquoi suis-je ici et pourquoi pas là ?

Peter Handke, Chanson de l’enfance

Depuis huit mois maintenant je traîne mon appareil photo et mon trépied dans le théâtre de la Coupe d’Or en travaux. L’idée de départ, était plus ou moins de suivre l’exemple de Gabriele Basilico au théâtre Carignano de Turin.

Mais tout le monde n’est pas Basilico. Au début du chantier le théâtre était une sorte de gouffre tout noir, et glacé. Ambiance spéléo. J’ai assez vite laissé tomber la chambre 4x5" dans laquelle je ne voyais strictement rien, faisais surtout des ratés et qui me coûtait trop cher en films, pour le bon vieux Rolleiflex dans lequel je ne vois pas grand chose non plus (dépoli d’origine, 1937) mais plus économique, facile à mettre en œuvre, et finalement, correspondant mieux à ce que je voyais moi : pas les mêmes chose que Basilico, ce qui finalement était assez rassurant (le problème du créateur, disait Vian, n’étant pas de faire, mais de faire autrement).

Et puis il y a eu la rencontre « real life » de Fernand et Odette, au terme de longs mois d’échanges web. Une sorte d’adoption réciproque, le cadeau par Fernand d’une extraordinaire chambre grand format 13x18cm, comme un passage de témoin (les violonistes de jazz se transmettent aussi, de génération en génération depuis Grappelli, le violon de Michel Varlop). Et l’encouragement bourru et chaleureux en même temps du vieux Maître, à me lancer dans le portrait.

Une chambre monorail 13x18, je ne sais pas si vous voyez ce que c’est, c’est un appareil photo gros, lourd (une dizaine de kilos avec le pied), encombrant, pas vraiment simple à utiliser, et de préférence avec parcimonie car les plan-films coûtent assez cher. Une machine de rêve, mais plutôt conçue pour le studio et la photo d’industrie ou d’architecture. Mais bon : pour suivre le conseil de Fernand, avec son appareil, j’ai eu envie de l’utiliser pour des portraits ; après six mois à photographier des gravats, j’avais aussi l’impression de tourner un peu en rond, et le besoin de faire autre chose. D’où la série, en cours, des bâtisseurs, réalisée avec la chambre de Fernand, sur la scène du jardin du théâtre. Parce qu’avant les musiciens, les acteurs, les chanteurs, il y aura eu ces maçons, charpentiers, tailleurs de pierre et autres corps de métier.

Ça n’est pas du grand portrait et j’en suis bien conscient, plutôt gammes de débutant. Je ne me donne que cinq minutes et deux clichés par personne, pour ne pas empiéter trop sur le travail ou le temps de pause des gars. Pas vraiment le temps de faire du « portrait psychologique », comme disait Nadar. Fernand demandait deux heures à ses modèles. Richard Avedon avait deux assistants pour manipuler la chambre et un réflecteur, et grillait allègrement une centaine de plan-films 20x25cm par séance pour épuiser les résistances du modèle, et obtenir les portraits que l’on connait. Et puis surtout, c’était Avedon.

Mais de belles rencontres. Notamment celle de Bernard, géomètre-topographe. Lui étant son propre patron, avait un peu plus de temps pour bavarder. Il pratique aussi la photo amateur, et moi j’avais commencé autrefois des études de géomètre-topographe. Aussi j’ai toujours une petite saudade de ces merveilleux théodolites, capables de mesurer des angles au 1/10 000ième de degré (ou plutôt, de grade), ces optiques claires comme cristal de roche (Leitz, Zeiss, Nikon... sons agréables à mes oreilles) et mécaniques si douces, onctueuses, si précises à manipuler. Je guette toujours sur Ebay les vieux théodolites, et espère en mettre un un jour sur l’étagère du cagibi, avec mes objectifs photo. Mais un Wild T2, ou même un autre modèle, c’est pas dans mes prix pour le moment. Et puis il faut bien se garder des rêves.

On a donc parlé un peu photo, un peu du chantier, un peu de topo... il m’a montré un plan du théâtre auquel je ne comprenais rien (je n’ai jamais été très bon, en lecture de plans) ; on a comparé nos parcours (j’ai abandonné mes études de topo, lui a repris les siennes dans ce domaine, voyant que les courses en montagne, décidément, ne nourrissaient pas son homme). Une sympathie réciproque, je crois. Puis on a fait la photo. Comme pour les autres je lui ai demandé de poser avec son outil, et donc avec le théodolite (je crois que maintenant on dit plutôt « station complète », car en plus des angles ça mesure les distances, enregistre tout ça numériquement et bien entendu se connecte directement à l’ordinateur. Mais le mot « théodolite » est tellement plus joli).

On a à peu de choses près le même âge. Les mêmes goûts. On s’est juste rencontré une fois dix minutes, et peu probable qu’on se recroise sur le chantier où l’on ne va que ponctuellement. En scannant hier les négatifs, je me demandais juste, comme dans la Chanson de l’enfance de Handke, pourquoi, en se regardant dans les yeux l’un et l’autre, chacun avec notre appareil sur son pied, j’étais moi et pas lui, et lui était lui, et pas moi. Peut-être s’est-il posé la même question.

Ensuite photo de son assistant Jonathan (image alternative, laisser la souris sur la photo) qui se prénomme comme mon fils, et qui a le même âge que moi quand j’étais géomètre.

Warum bin ich ich und warum nicht du ?
Warum bin ich hier und warum nicht dort ?

P.-S.

Une pensée aussi, et bonjour doublement confraternel à Jean-Luc MARCHAIS, que l’on surnommait « Georges » en section topo au lycée Gustave Eiffel, ce qui ne doit plus lui arriver très souvent, et aujourd’hui instit aussi, à quelques kilomètres d’ici. Salut et fraternité...

Messages

  • Tu avais décidé de jouer à celui qui a le plus gros outil ? Je sais, ça fait un peu gamin, mais c’est toi qui a commencé à en parler. ^^

    En tout cas, je note un point bonus pour cet article et "Photogénique". Vraiment très parlant. :)

  • Bonsoir Jacques,

    Magnifiques ces portraits de bâtisseurs !

    C’est marrant j’avais repéré Bernard et Jonathan, me disant qu’on pourrait chercher à deviner la profession de chacun des bâtisseurs, selon l’outil.
    Ravie d’avoir appris ce mot de théodolite, je saurai maintenant quand je verrai un géomètre-topographe :)
    Et je préfère moi aussi théodolite à "station complète" :)

    Impressionnantes ces photos sur les travaux du théâtre. On se croirait parfois sur un bateau. C’est précieux ce que tu fais là, pour la future mémoire de ce théâtre...