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Way back home

The Crusaders, Montreux 2003

12-08-2010

Je ne sais pas si vous êtes comme moi : les seuls objets pour lesquels j’éprouve un quelconque intérêt, sont ceux qui m’ont fait rêver étant gosse. Ça doit être ça, vieillir : on ne vibre plus que pour les émotions d’enfance.

De ces rêves d’enfances, ou d’adolescence, il me reste une vieille passion pour deux instruments de musique en particulier, qui sont l’orgue Hammond, et le piano Fender Rhodes.

Jamais je n’ai eu ni n’aurai de Hammond, mais un Rhodes, oui, un Stage 73 que j’ai gardé assez longtemps. Dans les années 80 on les trouvait quasiment dans les poubelles, quand les musiciens de bal s’en débarrassaient pour des synthés DX-7 numériques : pour jouer pasos et cha-chas pour le troisième âge, ou Claude François ou Boney M pour les autres, c’est bien plus léger et pratique à trimballer que les 75 kilos d’un Rhodes. [1]

J’avais donc acheté le mien de Rhodes une misère : 1500 francs, à un balocheur qui s’en séparait, bien content d’avoir trouvé un pigeon pour lui racheter. Je l’ai beaucoup aimé, et gardé assez longtemps pour me rendre compte (sentiment maintes fois confirmé depuis, à ma grande tristesse) que l’instrument ne fait pas le musicien, et qu’un Stradivarius entre les mains d’un singe, n’est qu’un tas de bois impropre à toute forme de musique. En plus il était toujours désaccordé (c’est très difficile à accorder et régler, un Rhodes), lourd, encombrant même replié dans le couloir qui n’était pas large. Besoin d’argent, une habitude qu’on a prise depuis, revendu pour une misère aussi. Consolation, à un jeune musicos passionné, qui lui savait bien en jouer, et apprécier ces instruments dont plus personne ne voulait. Aujourd’hui un Rhodes c’est toujours aussi lourd, encombrant, difficile à régler, mais c’est vintage : donc, c’est introuvable et ça vaut une fortune.

Tout ça pour dire, qu’avec le Rhodes, c’est une vieille histoire d’amour. De ces amours qui n’ont pas marché, les plus belles peut-être. De celles que l’on n’oublie pas.

C’était fin 2003, ou début 2004. Je fréquentais assidument à l’époque, le Bistrot des roufonistes et de temps à autres, le forum de Piano-Rhodes.com.
Et c’est sur le forum de Piano-Rhodes.com que j’ai découvert un lien vers un concert des Crusaders à Montreux en 2003. Je ne connaissais ni les Crusaders, ni leur pianiste Joe Sample, ni la chanteuse Randy Crawford qui était là en guest star. Le choc, la claque. J’ai réussi à repiquer le son du concert, avant que la vidéo ne disparaisse du site du Festival de Montreux. Et gravé deux CD, que je me suis bien écouté au moins une fois par semaine depuis 2003, soit quelques 400 fois. Avec la tristesse de pas avoir pu en capturer les images.

Et puis voilà qu’il y a quelques jours, une énième recherche sur Joe Sample dans YouTube, me ramène les images chéries et vénérées, de ce concert. Saut de sept ans en arrière, ça tourne en boucle sur l’ordi depuis.

Ça commençait par Spiral :

À comparer avec la version de 1976 au même festival de Montreux :

Les musiciens ont blanchi, les crinières ont raccourci, les chiens fous se sont assagis. Joe a laissé au placard les synthés analogiques qui donnaient cette couleur typique seventies, pour juste assurer l’essentiel : une rythmique implacable au piano Wurlitzer. Les chorus (guitare, Rhodes, et basse à la fin) sont certes moins nerveux, virtuoses. Les vieux maîtres n’ont plus rien à prouver. Pas d’esbrouffe : juste la musique, le groove. Juste du jazz.

J’aime tout le concert. Mais mon morceau préféré, c’est assurément ce Way back home et cette séquence introductive ou Joe Sample raconte comment tout jeune, il a découvert le piano Wurlitzer à la télé et le Rhodes avec What I’d say à la radio. Les années qu’il lui a fallu patienter pour pouvoir se les offrir, ces rêves de gosse. Et la lumière qui en reste dans ses yeux quand il les évoque :


I still play the Wurlitzer electric piano. I play them so much the youngsters call me "Joe, you’re old school". Yes, I’m old school, and... that’s OK.

Hi, dear Joe. Keep on that same old feeling. Salut et fraternité, mes amis Crusaders.

Notes

[1Si je n’ai pas vraiment d’affinités avec les musiques de danse, et encore moins avec les lieux dédiés à ça, respect total, en revanche, pour les musiciens qui y gagnent leur vie... souvent de très bons musiciens, qui exercent un métier pas facile.