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NAP Tonnacquoise

Nato, ergo sum

20-08-2010

Peut-être connaissez-vous la NAP : Nage Avec Palmes, qui se pratique en bi-palmes (plutôt loisir) ou monopalme (engin de compétition). Mais la NAP Rochefortaise, ou Tonnacquoise ?

C’est tout nouveau. En voilà les règles :

- Habiter au bord d’un estuaire. Ça ne marche pas au bord de la mer, ou d’une rivière standard.

- Attendre que la marée soit à l’étale de haute mer. Surveiller du coin de l’œil depuis la grille du jardin, en même temps que Facebook et vos forums favoris.

- Dès que le fleuve est immobile, enfiler combinaison et palmes, ou monopalme.

- Se mettre à l’eau sous le pont, 50 mètres en aval de la maison, rejoindre le milieu du fleuve.

- Le temps d’arriver au milieu, le courant descendant doit commencer à se faire sentir. Palmer un peu plus fort, sans vous soucier des gens qui ricanent sur le pont 25 mètres au-dessus de votre tête. Tout ça parce que vous portez un bonnet de bain Décathlon d’un beau rouge ridicule, mais utile pour se faire repérer des bateaux, et au tuba le fanion numéro de compétiteur, de la dernière course à laquelle vous avez participé, celle où vous êtes arrivé avant-dernier, cinquante minutes après les premiers.

- Le courant semblant établi (rester vertical dans l’eau pour s’en assurer), palmer vers le club nautique, soit 200 mètres en amont (et donc, à contre-courant — important pour la suite).

- Arrivée au club nautique environ 20 minutes après.

- Viser le bateau d’Arcadias, le Varna, qui se trouve 100 mètres plus loin.

- Arrivée au Varna environ 20 minutes après le club nautique.

- Pause pipi, accroché en ski nautique à la chaîne du Varna : de l’intérêt du cuissard en lycra sur le pantalon néoprène, trop chaud l’été, et parce que c’est beaucoup plus pratique pour cette opération hygiénique, hydrodynamique, et pour tout dire : essentielle. [1]

- Viser la bouée qui se trouve 100 mètres plus loin que le Varna.

- Palmer 10 minutes.

- Viser la bouée qui se trouve 50 mètres plus loin que le Varna, donc 50 mètres devant vous.

- Palmer 10 minutes.

- Viser la bouée qui se trouve maintenant 40 mètres devant vous.

- Palmer 5 minutes.

- Viser la bouée qui se trouve toujours 40 mètres devant vous.

- Palmer 5 minutes.

- Viser la bouée qui se trouve toujours 40 mètres devant vous.

- Dire : « je l’aurai, merde ! »

- Palmer 5 minutes.

- Viser la bouée qui se trouve maintenant 50 mètres devant vous.

- Dire « et merde ! » et redescendre le courant.

- Club nautique en deux minutes.

- Piquer un sprint devant le club nautique pour impressionner les papis qui bavardent sur le banc, et qu’ils vous en fassent compliment la prochaine fois en promenant le chien. Tant qu’à faire, passer quelque instants sur le dos ce qui fait sortir la belle monopalme de l’eau et vous fait ressembler à un dauphin (ou plutôt un dugong, en ce qui me concerne). Ça ne mange pas de pain et flatte votre ego : c’est pas donné à tout le monde, de nager avec une monopalme Breier en carbone, dans la Charente.

- Attention à ne pas se cogner aux bateaux, monopalme + courant descendant ça va vite et le bonnet de bain Décathlon (rouge) comme le tuba frontal, n’amortissent qu’imparfaitement des chocs.

- Boire une ou deux tasses parce que le vent est contre le courant et ça fait des vagues. C’est saumâtre, pas mauvais, mais dans le mauvais tube ça fait tousser quand même.

- Arrivée sous le pont sept minutes après le demi-tour. Cent mètres avant, nager perpendiculairement au courant pour arriver pile-poil sur la cale.

- Ne pas louper la cale, qui défile sous vos yeux à toute vitesse. Faire gaffe à la cage métallique idiote installée par la mairie ou la DDE, à fleur d’eau, au débouché des eaux pluviales.

- Attraper vite fait une des aspérités de la maçonnerie, heureusement elles ne manquent pas, mais ça glisse à cause de la vase. Se hisser péniblement sur la cale, comme un gros phoque, ou éléphant de mer, en soufflant.

- Retirer monopalme, lunettes, bonnet, tuba, expliquer à la petite dame qui promène son gosse sur le quai que non, vous ne voyez rien sous l’eau, 3 cm de visibilité par grand soleil, obscurité totale par temps couvert, et que vous nagez juste pour le plaisir (et donc, plutôt par temps ensoleillé).

- Laisser sur la cale le mulet de 40 cm qui y est échoué, mais ne semble pas de première fraîcheur.

- Remonter sur le quai en direction de la maison, et expliquer au couple de retraités qui se promènent, que oui, c’était bien vous qui nagiez plus haut dans le fleuve, mais qu’ici c’est la Charente qu’il s’appelle, pas la Vilaine. Mais que vous aviez compris quand même, parce que vous aussi, avez été Breton dans une vie antérieure.

- De retour à la maison, retirer les chaussons, les pansements pour les orteils, les pansements pour les oignons, et appeler à l’aide pour retirer la combinaison que vous ne parvenez toujours pas à retirer seul. Le copain Gérard vous a pourtant montré un technique implacable hier, qui a surtout réussi à vous faire une déchirure musculaire dans l’épaule (c’est l’avantage de la monopalme, on peut nager les bras le long du corps).

- Passer à la douche ; se dire une fois la combinaison retirée, que p. il y a encore du boulot pour retrouver sa ligne de jeune homme. Regarder en guise de consolation l’eau couleur thé au lait qui s’écoule du cuissard, dans la bonde.

- Boire un coup et manger une madeleine et un fruit.

- Étendre les chaussons et la veste néoprène à l’ombre dans le garage à vélos. Se tartiner les mollets de cambouis au passage. Étendre aussi le bonnet rouge, le cuissard, et pester contre les f. petites culottes et T-shirts de la famille qui prennent toute la place sur le séchoir.

- Regarder le calendrier des éboueurs et des marées réunis, pour connaître l’heure de la marée demain (attention, 1h30 de décalage avec La Rochelle)

Bon, pour l’instant, je suis le seul pratiquant, de la NAP Tonnacquoise. Mais nul doute que c’est un sport promis à un bel avenir.

Notes

[1Comme l’a justement rappelé un contributeur dans un autre billet, il est formellement interdit par le code civil, de jeter des déjections humaines ou animales dans les fleuves et rivières. Donc je sais, c’est pas bien, de faire pipi dans la Charente, qui doit faire à cet endroit 100m de large, 15 mètres de profondeur, avec un courant de marée allant jusqu’à 3m/s. Je vous laisse calculer et comparer les volumes et débits.