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L’usine

Friche vivante, encore

23-08-2010

J’aime bien regarder sur le net, des photographies de friches industrielles, et de lieux abandonnés. On appelle cela exploration urbaine ou urbex. Le mot ne m’emballe pas plus que ça. Il y a un côté Indiana Jones dans le mot exploration, qui m’agace un peu, quand la pénétration et la visite de ces lieux généralement interdits me semble relever davantage de la méditation que de l’exploit sportif (même si c’est un aspect de cette activité, parfois non négligeable).

Du moins, c’est ce que je ressens, à regarder par exemple les belles images de l’ami Yves Marrocchi, qui font justement la part belle au silence et à la réflexion, plus que d’autres sites d’urbex. Car il n’est pas seulement explorateur : mais d’abord un très bon photographe.

Yves continue également à travailler en argentique, prendre le temps de développer ses négatifs, soigner ses tirages dans l’obscurité du laboratoire. Cela me semble aussi participer de la démarche, et conférer à ses images une présence et un grain que l’on ne retrouve pas forcément dans une démarche 100% numérique.

J’ai ressorti en 2008 les appareils photo, de quinze ans de placards, à cause d’une usine. À l’époque, l’une des deux dernières usines de fabrication de boulets de charbon de France, aujourd’hui la dernière, en sursis.

On passait souvent devant en promenant le chien. Devinant les machines monumentales sous les hangars noirs de charbon. On n’a pas vraiment dans nos pays de tradition charbonnière... comme un parfum de Germinal au bord de la Charente.

On a la chance d’avoir un copain qui y travaille depuis l’enfance. Et donc, la possibilité pour moi d’y faire quelques photos en douce. La direction n’aime pas trop qu’on s’intéresse à son usine et avait jusqu’ici refusé toute demande de ce type, même animée d’intentions pacifiques : l’usine fume et pue, elle n’est pas trop bien vue pour cela dans le quartier et même par la population en général, qui accorde plus d’importances aux nuisances qu’à l’idée de patrimoine industriel. [1]

C’est vrai que ça ne sentait pas très bon : on fabrique les boulets avec du charbon, bien sûr, mais le liant est du brai (souvenirs des photos de Dieuzaide, Mon aventure avec le brai), qui est un hydrocarbure qui pue.

Aussi, les boulets en sortie de presse, étaient défumés : passés dans d’énormes cocottes minutes, chauffées, et les fumées récupérées et précipitées dans une fosse pleine de flotte. De temps en temps la fosse était vidée, curée, et les résidus remis dans le circuit de fabrication. Donc relativement peu de pollution, mais à l’ouverture et au refroidissement des cocottes, ça sentait quand même.

Aussi pour ne plus avoir d’histoire avec la DRIRE et les riverains, la direction de l’usine a fermé la chaîne de défumage. Ça ne sent plus : sauf que les polluants qui étaient filtrés et récupérés, vont maintenant s’échapper directement dans l’atmosphère, depuis les cuisinières des mémés du Nord, les principaux clients avec les trains touristiques. Probablement aussi, les encrasser : et la cuisinière qui tirait si bien depuis des décennies, pourrait bien devenir soudainement, avec le charbon de la même usine, un générateur sournois de monoxyde de carbone mortel. Mais bon, ici, on a démonté les cocottes, les rails et les ventilateurs du défumage, et ça ne sent plus. Belle victoire pour l’écologie.

Travaillent encore ici outre mon pote, cinq ou six cinquantenaires qui ont fait toute leur vie dans le charbon se demandent juste s’ils arriveront à la retraite avant d’être licenciés. Et de quoi sera faite l’année prochaine. Autrefois l’usine était une fourmilière d’une centaine d’employés, où arrivaient et repartaient des trains entiers de boulets.

Aujourd’hui seulement des camions pour les boulets en sacs, dont la plupart ne sont même pas fabriqués ici mais importés d’Allemagne. Et ce sont les mêmes palettes de charbon en briquettes qui attendent un acheteur derrière la clôture, depuis qu’on habite ici : ça fait six ans. La presse a briquettes a été démontée et vendue pour la ferraille. Bruno en aurait pleuré. Lui connaissait le prix des moules pour les boulets, et de chaque pièce de la machine, qu’il était capable de démonter, remonter, et souvent reforger seul de A à Z.

J’ai pu faire des photos du défumage en 2008, juste avant que la chaîne ne soit démontée. On avait comme un sentiment d’urgence à garder trace de ça.

Y suis revenu en août dernier, dans l’usine fermée pour les congés, et endormie comme la friche industrielle qu’elle ne manquera pas de devenir, si elle n’est pas démolie pour faire place au parking à bateaux de plaisance que l’on commence à évoquer dans le pays. Moi pour faire pisser le chien, je préfère les abords de l’usine. Mais on ne va pas contre le temps qui passe.

C’était comme une plongée en apnée dans un monde inconnu pour moi. Quelques années comme pompier volontaire m’avaient pourtant familiarisé avec les usines, où l’on intervenait pour les accidents du travail. Mais en Bretagne c’était plutôt l’agro-alimentaire : inox et propreté maniaque, ouvriers en blanc des pieds à la tête. Ici, le charbon : acier brut et poussière noire, bleus de travail. Mais si j’avais à choisir de travailler dans l’une ou l’autre usine, sûr, que ça ne serait pas l’agro.

Je n’avais pas mis ces photos en ligne jusqu’ici, faute d’avoir demandé les autorisations normalement nécessaires, dont je sais qu’on me les aurait refusées. Et puis zut, les voici... Il n’y a plus rien à montrer, de secret industriel, de conflit écologique... Juste témoigner de la fin d’un monde, et ça concerne et intéresse qui ?

Sans doute encore quelques mois seulement, pour Bruno et ses potes, de gamelle réchauffée au micro-ondes dans la cantine glauque ; de douches en commun, et de plaisanteries d’hommes car de quoi parler entre hommes nus dans une usine de charbon, sinon de charbon et de cul : l’obscénité c’est aussi une forme de pudeur.

P.-S.

Notes

[1Bien qu’une autre usine proche, de fabrication d’engrais, soit autrement potentiellement dangereuse (AZF...) et génératrice de nuisances olfactives que la vieille usine Charvet. Mais autrement importante pour la vie économique du pays : on n’en parle pas...

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