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Suite sudarmoricaine

Les Bretons ont-ils une âme ?

31-08-2010

Les Bretons ont-ils une âme ?


Reçu aujourd’hui ce lien YouTube via Facebook :

Je me suis empressé de le lancer, car j’aime bien, depuis très longtemps (vers 75-78, on va dire) Alan Stivell. Enfin, le Alan Stivell des débuts, plus exactement, notamment son concert à l’Olympia de 72 (à découvrir si vous ne connaissez pas, sur YouTube aussi, et nettement plus intéressant que la daube ci-dessus).

J’ai acheté ensuite quelques disques de lui, dont un petit bijou, Renaissance de la harpe celtique, et une assez pompeuse et pompière Symphonie celtique, que j’avais bien aimée quand même à l’époque, mais n’ai pas réécoutée depuis des lustres.

C’est un peu, indirectement, à cause de Stivell qu’à une époque on est partis vivre en Bretagne. Parce que pour nous, c’était terre de légendes, de Brocéliande, de l’Ankou, du phare d’Ar Men, et toutes ces clichés qu’il symbolisait à sa façon.

Je dis « clichés » parce que la Bretagne, est effectivement la terre des légendes, de Brocéliande, de l’Ankou et du phare d’Ar Men. Mais il faut vraiment bien les chercher, derrière, comme partout, les zones artisanales et industrielles, les banlieues pavillonnaires, et surtout, les campagnes remembrées, et l’omniprésence de l’industrie agro-alimentaire, et des porcheries dont les émanations arrivent même à ronger par endroits, le granit des chapelles. Ça, c’est pas une légende.

On est un peu tombé de haut, au début. Parce que c’est ce qu’on voit, et qu’on sent, bien avant de découvrir le peu qui reste de chemins creux pour le char de l’Ankou, de sentiers qui se perdent en Brocéliande, et ce phare d’Ar Men si bien raconté par Jean-Pierre Abraham. L’Enfer parmi les Enfers, aujourd’hui vide de présence humaine, livré à la rouille et la pourriture, et qu’une vague plus forte que les autres emportera un jour, avec toutes ses légendes. À l’heure du GPS les tankers n’ont plus besoin de phares, ni de gardiens de phare poètes écrivant de nuit dans la chambre de veille, à la lumière du pétrole, en écoutant trembler le phare, ou les mugissements répétés de la corne de brume.

C’est pas toujours une bonne idée, de croire en ses rêves. Ensuite, les pieds dans la réalité, on a quand même trouvé une belle Bretagne.

Visitez Gavr’inis un matin d’automne. Allez nager un soir à la palme, seul, entre les îles Logoden dans le Golfe du Morbihan, ou faites l’ascension du Roc’h Trévezel à sept heures du matin, et vous trouverez cette Bretagne-là. Elle existe toujours. C’est juste qu’elle est bien cachée et qu’il faut gratter un peu.

J’ai aussi commencé à apprendre la langue bretonne. La « vieille langue » comme je dis toujours, et dont j’ai adoré, passionnément, les sonorités venues du fond des âges celtiques, les « mutations » complexes, les tournures de phrase différentes du français, qui font que la phrase bretonne, traduite littéralement en français, semble déjà poésie. Car en breton les mots importants sont toujours en début de phrase : « du pain je mange », plutôt que « je mange du pain », si on vous demande ce que vous mangez. Avec du beurre salé, ça va de soi, et « ur banac’h sistr » un coup de cidre... Précieuse et belle est la langue bretonne, comme les langues elfiques ou des nains, du « Seigneur des anneaux ». De Tolkien on pense ce que l’on veut, mais il savait de quoi il parlait dans ce domaine.

À regret je m’en suis éloigné, de la vieille langue. Un peu échaudé et agacé par ses zélés défenseurs, j’ai fini par jeter le bébé avec l’eau du bain : que ce soit des logiciels libres, la parole de Dieu, la Révolution ou la langue bretonne, bref, de toutes ces belles et nobles causes plus ou moins perdues d’avance, les prosélytes les plus acharnés parviennent toujours à dégouter même les meilleures volontés.

Pour en revenir à Stivell, écoutez les paroles françaises de sa chanson, et vous comprendrez ce que je veux dire. C’est lamentable, vulgaire, stupide, un fatras inepte. Je n’ai même pas la force de les copier-coller, la bande passante et le temps sont trop précieux.

Maintenant, voyons les paroles de la chanson traditionnelle originale. Stivell la chante à la fin de la vidéo. Combien, dans le public des Vieilles charrues, les comprennent ? Ça s’appelle Pardon Spezet : le pardon de Spézet. [1]

E pardon Spezed e oan bet
Ur plac’h yaouank am eus kavet
’Barzh ar park vras hon eus kousket
Ur verol bras am eus paket
D’an ospital on bet kaset
War an daol vras on bet lakaet
Ha ma lost bras ’zo bet troc’het
Dre ar prenestr eo bet kaset
Ur meil ki-bleiz ’zo tremenet
Ha ma lost bras e-neus debret
Ha ma lost bras e-neus debret
Hag ar c’hi-bleiz a zo marvet
E pardon Spezed e oan bet
Ur plac’h yaouank am eus kavet

En français ça donnerait à peu près ça :

Au pardon de Spézet je suis allé
Une jolie fille j’ai rencontrée
Dans un grand pré, on s’est couchés
Une méchante chtouille, j’ai chopée
À l’hôpital, je suis allé
Sur une grande table, on m’a plaqué
Et mon gros zob, on m’la coupé
Par la fenêtre, on l’a jeté
Un gros chien-loup, passait dessous
Et mon gros zob, il l’a bouffé
Et le chien-loup, en est crevé
Au pardon de Spézet je suis allé
Une jolie fille j’ai rencontrée

Alors on dira ce qu’on voudra, mais les paroles bretonnes de cette chanson, pour moi, elles ne sont pas vulgaires : juste grivoises ; et sans doute que le vieux père Rabelais les aurait appréciées (et certainement, bien mieux traduites, que je ne l’ai fait).

L’âme bretonne, l’âme celte, est mélancolique par nature. Peu de cultures ont un rapport aussi étroit avec la Mort, que celle de la Bretagne : qu’on lise/relise « La légende de la Mort » d’Anatole Le Braz, ou La tradition celtique en Bretagne armoricaine de Jean Markale, pour s’en persuader. Le taux de suicide en Bretagne est de 30% supérieur à la moyenne nationale (et j’en sais quelque chose, dix ans de pompiers, ça représente un certain nombre de pendus décrochés, de tous âges, sans parler de la routine des TS). La misère, l’alcool, comme partout : mais peut-être aussi une prédisposition culturelle, génétique, ou géologique, je ne sais. Ma grand-mère, bretonne pur sucre, parlait très souvent de sa propre mort, qui ne l’impressionnait pas plus qu’elle ne l’angoissait. Elles ont fini par se rencontrer.

Mais l’âme bretonne est aussi, moyennant quelques coups dans le nez, joyeuse, festive, insolente. Donnez lui un Plinn, un An Dro, un Kost ar Hoat, et elle danse jusqu’à la transe. Je ne suis pas danseur, et ai en horreur aussi bien les lieux où l’on va pour danser, que la plupart des musiques qu’on y entend. Exception : ces musiques bretonnes, qui pour la plupart (il faudrait aussi évoquer les gwerzioù) sont bien des musiques de danse, et qui me prennent aux tripes. J’en écoute à l’occasion, tout seul et bien fort. Et c’est cette âme-là, joyeuse et désespérée, ou réciproquement, qui s’exprime dans la chanson Pardon Spezet : on rit de la gaudriole, mais on crève quand même de la vérole attrapée dans un champ avec une jolie plac’h yaouank (jeune fille), le jour du pardon.

Alors remplacer ces paroles tragi-comiques par des considérations pseudo-nationalistes à deux balles sur la culture bretonne comparée à la culture iroquoise ou eskimo, c’est ça, qui est vulgaire, qui fait injure à la langue et la culture bretonnes, et qui est contre-productif.

Venant d’un Breizh-Atao de base, ayant l’enthousiasme et l’intolérance des fraîchement convertis, ça se comprendrait. De la part du barde Alan Stivell, qui maîtrise la vieille langue probablement depuis l’enfance et qui est à l’origine du renouveau de la musique bretonne, bien avant tous les autres, ça la fout mal. Enfin bon... il a encore de la pêche, le barbichu dégarni.

Kenavo, an Aotrou Cochevelou. Mall eo moned da gousked.

(Photo : Fontaine Sainte-Noyale, près de Pontivy)

Notes

[1Spézet est une petite commune du Finistère. Les pardons, en Bretagne, sont des fêtes religieuses encore assez populaires, chaque chapelle a quasiment le sien. Car comme disait Jean Yanne : « heureusement que Jésus n’est pas mort dans son lit, sinon en Bretagne, il y aurait un matelas en granit à chaque carrefour ».