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Comme du sable fin, sans fin

On a l’âge de son portrait

08-09-2010

« Je ne suis pas déçue de la photo, je me trouve juste un peu "vieille" », m’écrivait hier une amie, ou plutôt une connaissance, qui a bien voulu poser pour ma petite série de mères en filles.

Ce à quoi je lui ai répondu que c’était peut-être parce qu’un portrait, c’est comme le Bordeaux, ou la galette charentaise, meilleur quand le temps passe dessus. Et que dans dix ans en le regardant, elle se dira plus probablement « comme j’étais jeune alors »...

L’image de soi que renvoie un portrait, n’est pas celle du miroir, que l’on peut corriger dynamiquement à volonté — enfin, dans une certaine mesure — pour qu’elle corresponde davantage à l’idée qu’on se fait de soi-même.

Dans un portrait le temps s’est arrêté : 1/8e de seconde dans ce cas précis, je m’en souviens (pas de mérite, toute la série au 1/15e ou 1/8e). C’est une vitesse lente en photographie, mais ça représente peu dans une vie.

Et si miroir il y a, le miroir déformant d’un procédé optique et chimique, et plus encore, du photographe, dont la préoccupation principale est plus probablement de réaliser un bon autoportrait, à travers le visage du modèle, qu’un portrait flatteur, de celui(celle)-ci. Pour cela il y a les photographes de quartier (le terme n’est absolument pas péjoratif pour moi, et j’ai grand respect pour eux), ou ce qu’il en reste : eux savent mettre un modèle en confiance, en valeur, capter l’instant où le visage se détend dans un moment de bonne humeur, se présente sous son meilleur jour, et atténuer éventuellement ensuite par les moyens appropriés, toutes les petites imperfections qui font un visage, que l’on tolère du miroir mais qui sont vécues comme agressions sur un tirage photographique. Le modèle est un client, qui attend de lui une image peut-être pas forcément « flatteuse », mais dans laquelle il aura plaisir à se reconnaître.

Mais ce n’est pas ce qui m’intéresse dans un portrait. J’aime les portraits qui interrogent, les visages qui réfléchissent, rêvassent, et les regards tristes. « Une samba sans tristesse, c’est un vin qui ne donne pas l’ivresse, ça n’est pas la samba que je veux » chantait Pierre Barouh. Idem pour moi, pour le portrait : je ne connais pas de beau portrait, qui ne soit empreint de mélancolie.

Alice Liddell, par Lewis Carrol :

Sarah Bernhardt, par Nadar :

Jacques-Henri Lartigue, par Jeanloup Sieff :

Carolyn Carlson, par Fernand Michaud

De son portrait par Fernand Michaud, Gisèle Freund disait : « je suis laide sur cette photo, mais quel beau portrait. »

Ce n’est sans doute pas donné à tout le monde, de pouvoir faire, et accepter, un tel constat. De comprendre qu’une fois sur le papier, sa propre image ne nous appartient plus, mais est seulement l’œuvre d’un(e) autre. Ça n’est pas plus donné à tout le monde, de pouvoir réaliser de tels portraits. Il y faut du temps, des années d’étude, de recherche, de réflexion. Et encore pas sûr que cela suffise si on n’a pas les 10% d’inspiration qui viendront illuminer les 90% de transpiration. Et bien entendu, il ne suffit pas d’utiliser un Hasselblad pour arriver à la cheville de Mapplethorpe, ou une chambre grand format pour avoir subitement le talent d’Avedon. On s’en doutait un peu, mais c’est toujours amer d’en faire le constat.

Il y a beau temps qu’Alice, Sarah, Gisèle et Carolyn ne sont plus. Mais leurs portraits restent, intemporels. Elles n’ont pas, plus d’âge, autre que celui que leur donne la photographie, qu’elles garderont pour l’éternité.

« La photographie ne capture pas le temps, elle l’évoque. Le temps coule comme du sable fin, sans fin. Et les paysages qui changent, n’y changent rien. » — Bernard Plossu.

C’est peut-être ce à quoi pensait Jeanne Moreau, quand Olivier Roller l’a photographiée.

Messages

  • Je viens de découvrir ton blog (par le biais d’un partage FB par Vincent CHARROUX)
    Juste de deux lignes pour te faire part du plaisir que j’ai eu à lire quelques unes de tes publications et spécialement cet article.
    Bien cordialement
    Véronique Sapin-Guilbard