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76 au départ

Le combiné rochefortais, 2/4

15-09-2010

(suite de cet article)


Donc après cette nuit méditative, une matinée plutôt la tête dans le sac, et une petite sieste éclair, je me présente avec une bonne heure d’avance sur les lieux du combiné. J’ai bien vérifié trois fois le contenu du sac, le certificat médical et tout le toutim.

C’est peut-être quand même mon jour de chance, finalement : une affiche près de la tente des inscriptions, proclame désespérément que l’« ON CHERCHE UN NAGEUR. » Sans doute un cycliste dont le nageur a le torticolis, ou la gastro.

Je me renseigne, on me dit que le célibataire s’appelle Jean-Marie, et que je le reconnaîtrai facilement dans le parc à vélos, car il est d’origine antillaise.

Un black, c’est bien ma veine. C’est pas que je sois raciste, non, on ne peut pas dire ça. Mais chacun sait que les noirs courent vite, ont le sens du rythme et savent tous danser. Moi je cours comme un canard asthmatique, et j’ai tellement le sens du rythme qu’à l’armée j’étais exempté de défilé ; quant à la danse, ma foi, c’est un truc que je comprends et qui m’attire à peu près autant que le curling, la chasse à la gélinotte ou le twirling-bâton. Ces gens-là ne sont quand même pas tout à fait comme vous et moi.

Le mec arrive. Grand, beau, genre athlète complet, muscles saillants sous une veste de survêtement floquée du logo des sapeurs-pompiers de Rochefort. « Vous êtes pompier ? » je lui demande timidement, sans oser lui dire après que je l’ai été aussi. Mais simple volontaire, ne courant pas très vite, incapable de marcher au pas pour les cérémonies de Sainte-Barbe, et qui regardait les copains danser ensuite la macarena ou la danse des canards, entre les plats du banquet du même nom. [1]

Bref, mon pompier m’explique qu’il devait concourir avec une fille dont il ne connait pas le nom, n’a pas le numéro de téléphone, et qui n’est pas là. Déjà, on a au moins une chose en commun : un sens très sûr de l’organisation. Bien qu’il soit toujours plus café que lait, ça me le rend un peu plus proche.

Je lui explique que mon pote à moi s’est aussi désisté, que s’il cherche un nageur, je suis son homme, mais que je viens juste pour participer et qu’il ne faut pas qu’il espère faire un podium avec moi, ni même un classement. Ce qu’il avait déjà compris en me voyant je pense, quand il me lâche : « Bah, de toutes façons, j’en ai plus rien à foutre, je suis complètement démotivé, je n’ai pas roulé depuis quinze jours, c’est même pas la peine ». Mon sang ne fait qu’un tour : ça au moins, c’est un langage que je connais et que je comprends... Je suis tombé sur un cyclothymique, comme moi, en pleine phase dépressive en plus ! Pour un peu je lui sauterais au cou. Dans mes bras, bipolaire, mon frère !

Il me demande d’attendre encore un peu, des fois que la fille arriverait, qui doit quand même courir plus vite que moi, et sans doute avoir le sens du rythme et savoir danser, quand une gentille organisatrice (vraiment très gentille) lui dit : « Alors, Jean-Marie, tu t’inscris oui ou merde ? Elle ne viendra pas, et tu as là un nageur qui ne demande qu’à faire équipe avec toi, dépêche-toi, on ferme ! » On grave nos noms côte à côte au bas du parchemin ; ça y’est je suis inscrit... au moins ne rentrerai pas à la maison la queue basse et sous les commentaires doux-amers de mes copropriétaires, quant à la réalisation de mon défi personnel.

On reçoit un beau sac poubelle bleu, avec dedans, deux polos blancs avec le logo du combiné, un bonnet de bain pour moi, deux dossards, une plaque en plastique numérotée comme les dossards qui doit être pour le vélo, et un élastique dont je ne vois pas à quoi il peut servir ; peut-être pour accrocher la plaque au vélo. Dans le doute je prends le bonnet et un polo, et lui donne le reste. Mais voilà-t-y pas qu’il me me redonne l’élastique : « ça, c’est pour toi ». Euh, oui... ça sert à quoi ? « Ben, c’est pour les relais tiens ! » Là je comprends. Moi aussi en fin d’année j’organise des courses de relais avec mes petits dans la cour de l’école. Mais comme témoin je leur donne un bâton, pas un élastique. Pour courir, c’est pas gênant, mais c’est vrai que pédaler ou nager avec un bâton à la main, ça doit pas être pratique.

On a le numéro 76, qu’une jolie jeune fille nous écrit au feutre noir sur les bras, en gros sur les siens, en plus petit sur les miens, et pareil sur les mollets. Là, ça y’est, on fait vraiment équipe pour le meilleur et pour le pire.

Mon bipote, donc, me demande : « — Tu fais combien, aux 7km ? — Ben... je ne sais pas, je ne me suis jamais chronométré sur 7km... — tu dois bien avoir une idée ? 32, 34 ? — Ben... c’est à dire... je cours un peu comme ça en entretien, quoi, je ne fais pas de compète... — Bon, ben aujourd’hui faudra faire un effort, hein ? — T’inquiète, je ferai ce que je pourrai ». Je n’en mène pas large. Je le connais moi ce genre de mecs, il y en avait aussi parmi les pompiers de Pontivy, des Lamour, des Bouvet, des Trémureau : que des mecs avec le chrono collé à la peau, capables de pisser sans descendre de vélo, accros aux endorphines, et shootés au voltarène. Avec Gilou ça aurait été bien plus cool. Si j’aurais su, j’aurais pas venu.

Briefing. On se range sur la ligne de départ. Je me retrouve au milieu d’un groupe de triathlètes de La Rochelle, avec leur tenue moulante bleu électrique, leurs mollets épilés, en train de s’échauffer dans tous les sens. Moi j’ai mon short noir Décathlon (le modèle le moins cher), et le T-Shirt gagné l’année dernière aux 10km de Tonnay-Charente. Enfin, gagné... disons qu’il était comme le polo blanc du Combiné, offert à tous les participants. Mais depuis je cours toujours avec, histoire de bien montrer à la populace que je suis un vrai compétiteur, moi... et pas un simple jogger qui court pour éviter les sarcasmes de sa fille relativement à la tonicité de ses abdominaux.

Mais voilà : ici c’est pas comme les 10km de Tonnay, qui sont une course populaire et colorée, à laquelle tout le monde ou presque peut participer, et ne s’en prive pas. Que des sportifs, des vrais, des purs et durs, des Lamour, Bouvet, Trémureau. Un gros, un énorme sentiment de solitude, et d’être aussi à sa place qu’un joueur de cabrette en costume auvergnat, au milieu du philarmonique de Berlin. Pas tout à fait l’angoisse totale, mais la boule au milieu du ventre n’est pas loin : tu fais chier Gilou, merde.

(à suivre)

Notes

[1Quand j’y pense, je les aimais bien mes potes sapeurs-pompiers, mais je sais maintenant, pourquoi on appelle ça le banquet de Sainte-Barbe : passés les fruits de mer ce que j’ai pu m’y enquiquiner dans ces soirées, 10 ans de suite :-(

Messages

  • Le Gillou torticolisé c’est moi. Quand je suis venu voir l’athlete valide en plein effort il m’a traité de con avec un grand sourrir et j’ai fais "coin coin". Il était beau sous sa transpiration et j’étais penaud avec mon épaule qui me lançait . Jacques il à super bien courru. Je n’ai pas vu la natation car ma femme qui m’a remis le grappin dessus m’a trouvé une autre occupation. Par contre je peux vous confirmer le physique de son coéquipier. L’affreux gillou honteux et repentant.

  • ha... bien, l’idée du feuileton !!

    On a le temps d’imaginer ce qui va se passer.... bagarre entre les protagonistes, franche camaraderie, fin de course la main dans la main, terminée par quelques pas de tango devant une foule ébahie ...
    J’attends donc.... et tous cas, top, le rouge des chaussures !!

    • Le feuilleton c’est surtout avec l’espoir de ne pas lasser car c’était un peu long pour un billet.
      Au moins en ce qui concerne le tango, je crains que tu ne te fasses des illusions et ne sois fort déçu par la suite... Pour les chaussures, c’est celles de Gilles, qu’il avait achetées trop petites, et que je lui ai rachetées... Sinon c’est pas le genre de la maison d’acheter des pompes comme ça...

    • Si c’est un autoportrait, c’est super ! demain tu montres le haut ?

    • Pas un autoportrait, non, mis Madame à contribution, et recadré ensuite à mon idée...

  • Un hénaurme plaisir à lire cette suite. Sous le ton facétieux, la lucidité et la finesse du regard font mouche. On sourit, on rit, on est secoué(e).
    Merci.