Café du Commerce
Accueil > Blog > Vie minuscule > Votre visage me dit bien quelque chose...

Votre visage me dit bien quelque chose...

Combiné rochefortais, 4/4

17-09-2010

(suite de cet article)


Je reprends doucement contact avec la réalité, envoie un SMS à la petite « still alive - attends mon vélo », dont je sais qu’elle ne le trouvera sans doute pas avant mon retour, et bois longuement. C’est bon d’être assis au soleil.

Le problème maintenant, c’est la difficulté à respirer. Deux crises d’asthme, j’ai fait le mois dernier, alors que je n’en avais jamais vraiment fait avant. La troisième choisit ce moment pour me tomber dessus... Heureusement j’avais anticipé et le toubib m’avait prescrit de la ventoline, en rigolant : « Tous les grands sportifs sont asthmatiques.
 » Moi, qui ne connais rien du milieu sportif : « Ah bon ? — Ben faut croire, puisqu’ils prennent tous de la ventoline... »

J’ai quand même un peu honte et m’écarte un peu du parc à vélos pour aspirer la poudre salvatrice. Bienvenue au club des grands sportifs, donc.

Je marche tranquille. J’ai demandé à mon tour à Jean-Marie, d’un air assuré : « Tu fais combien, aux 35km ? — Je n’ai pas roulé beaucoup cette année, là je ferai 1h10, 1h15. » Ça me laisse du temps avant la nage.

Il y a un buffet magnifique, avec abricots secs, j’adore, pain d’épices, j’adore, chocolat, j’adore encore plus. Je me goinfre, je m’empiffre, avec la meilleure conscience du monde, pour une fois : c’est de la récupération, pas de la gourmandise. Servi par une charmante jeune fille en plus.

Je respire mieux. Une dame que j’identifie vaguement comme une collègue, mais incapable de la situer davantage, engage la conversation. Maintenant je ne prends plus de gants avec ma prosopagnosie, j’annonce la couleur : « euh... rappelle-moi qui tu es s’il te plait, je sais bien que je te connais, mais j’ai un problème avec les visages. » Elle me répond un peu pincée, qu’elle est instit en maternelle comme moi, dans une école de Tonnay-Charente que je connais bien et où ils ne sont que quatre. Évidemment je ne connais qu’elle. Elle me demande ce qu’il y a à voir, et je lui réponds : rien, puisque tous les vélos sont partis rouler, et qu’aucun n’est encore arrivé. Ensuite elle pourra voir des fadas se jeter dans l’eau du port de plaisance et faire le tour de la bouée là-bas. Génial, non ?

Puis j’avise Liliane et son mari (pour ceux qui ont suivi les épisodes précédents) et je m’en vais les remercier de leurs encouragements chaleureux. Elle, c’est une vieille connaissance mais lui je ne le connaissais pas ; ils sont vraiment très sympas tous les deux. On discute une bonne dizaine de minutes, de l’épreuve principalement, quand je me rends compte qu’elle n’a plus son accent du midi, qu’elle a habituellement assez prononcé. Ça me met la puce à l’oreille : en fait ce n’est pas elle, mais quelqu’un qui lui ressemble — enfin, chez moi, les critères de ressemblance physiques sont assez vagues. Je suis coutumier de ce genre de mésaventure, mais deux fois en un quart d’heure, c’est assez pénible de ne pas être fichu de reconnaître les gens qu’on connait, ou de prendre pour des amis, de parfaits inconnus.

Avec tout ça le temps passe, les premiers cyclistes sont revenus. On se regroupe les nageurs, près de la ligne d’arrivée des vélos. Je fais un peu tache là aussi, avec ma combinaison de nage avec palmes. Tout le monde est en combi monopièce de triathlon, ou de loisir (et c’est bien joli, sur les athlètes féminines). En NAP on nage plutôt en deux pièces, et avec cagoule. Comme il fait chaud je n’ai mis que le haut de ma vieille et chère Topstar, qui a un peu rétréci depuis que je l’ai faite tailler sur mesures ; et un cuissard (Décathlon, modèle de base, en promo, avec la marque Tribord sur la cuisse gauche, ce qui est une hérésie). Avec la sous-cutale qui fait comme une couche Pampers entre les pattes c’est moyennement élégant ; et j’ai roulé la cagoule dans le cou, ce qui me serre et me fait une bosse sur le garrot. Mais moi, c’est moralement que j’ai mes élégances. Et de toutes façons, je ne connais personne, et tout le monde s’en fout.

Les cyclistes continuent d’arriver, à fond de train et en freinant en catastrophe sur la ligne à chaque fois. Je me dis qu’il y a bien un nageur qui va s’en prendre un en pleine figure, mais non, chacun reconnait le sien et les autres font gaffe. On reconnaît les vrais durs à cuire, qui ont déjà leur élastique relais entre les dents, des petits joueurs, qui perdent quelques précieuses secondes à le retirer de leur poignet en s’empêtrant dans les gants de vélo. Putain les vélos... De vraies bêtes de course, c’est pas demain la veille, que je me mettrai vraiment au triathlon, ça doit coûter le prix d’un Leica ou d’un Hasselblad, ces machins-là.

Je regrette de ne pas avoir prêté attention à la couleur du maillot de Jean-Marie, pour le reconnaître à son arrivée. Du coup je guette des jambes basanées. La première équipe a terminé depuis un bon moment. On n’est plus qu’une vingtaine de nageurs quand il arrive, en état de liquéfaction assez avancé. Petite déception, il n’a pas l’élastique entre les dents. Mais il l’enlève assez vite, et je pars au galop vers le bassin ; je préfère ne pas imaginer l’allure que j’ai avec ma veste de pyj... — non, de combi, je voulais dire, mon bonnet et mes lunettes relevées dessus. Je manque de descendre à l’eau par la rampe de montée, puis trois fois de tomber sur celle de descente, une vraie patinoire, et enfin, plouf.

Ça c’est le bonheur. Je ne suis pas un vrai sportif, mais j’aime l’eau et c’est mon élément. Elle est bonne et me porte. Étonnamment claire pour un port fluvial (mais je suis habitué à nager dans celle totalement opaque, de la Charente, et ici portes fermées, les limons se déposent au fond), peut-être 40 cm de visibilité. Je suis bien, et 600 mètres c’est pas une distance qui m’impressionne loin de là. C’est suffisamment long pour prendre un rythme d’endurance, dont j’ai l’habitude, pas comme un 50 ou 100 m où il faut tout cracher en quelques dizaines de secondes.

Le seul problème, c’est juste que je ne sais plus nager. D’avoir couru et s’être refroidi les jambes ne répondent pas ; l’épaule droite je ne peux pas trop tirer dessus, et surtout, je ne trouve plus mon souffle en crawl, malgré le rail de ventoline. Obligé de respirer un temps sur deux, nage asymétrique, c’est fatigant, inélégant, j’étouffe et je n’avance pas. Malgré tout ce qui me fait plaisir c’est qu’à ce moment de l’épreuve évidemment ce ne sont pas les meilleurs qui sont dans l’eau. Certains même nagent en brasse. Même avec mon crawl bancal, j’en double plusieurs. Je vire la bouée des 300 mètres, et comme d’habitude le retour est plus facile et rapide, je reprends ma respiration sur trois temps. C’est poussif, on ne peut pas dire que ça glisse vraiment, mais j’arrive au bout sans trop de douleur. En nage j’aurai fait un temps dans la moyenne, en ayant plutôt mal nagé, quand j’étais vraiment dans les derniers à la course.

Re-course jusqu’au point de relais, le quai tangue et roule sous mes pieds, je donne l’élastique, ça y’est j’ai terminé, je l’ai fait mon combiné ; mission accomplie, je peux rentrer tête haute à la maison. Ça continue de tourner pendant quelques minutes, mais c’est pas désagréable.

Jean-Marie a pédalé comme un fou malgré le vent contraire, couru comme un chef, « on » s’est classés 49 sur 76. L’année dernière il n’avait fait que cinquantième. « T’avais pas un si bon équipier », je lui ai dit. [1]

La remise des prix était sympathique et conviviale. Un jeune type apparemment légèrement handicapé, est monté sur le podium pour recevoir la coupe des derniers (la plus noble et méritée, je trouve). Fou de joie et de fierté, il rit aux anges et s’applaudit. Je suis content pour lui aussi. Il est un peu en surpoids, a nagé sans combi, total respect.

Épilogue : hier soir reprise de la nage à la piscine. Quand j’entre dans le vestiaire, Max est en train de raconter sobrement son triathlon iron man à Nice. 3,8 km de nage, puis 180 km à vélo, et un marathon pour finir : 14 heures d’effort. J’additionne mentalement 36+13 = 49 minutes pour moi. « Et ton combiné ? » on me demande. « — C’était sympa... »

P.-S.

Oublié de signaler que pour que 152 fadas puissent prendre leur dose d’endorphines en courant, nageant et pédalant sous le soleil, puis s’en souvenir ensuite pour l’éternité comme un beau souvenir, il faut backstage une organisation qui doit être tout sauf simple. Celle du combiné rochefortais était tout simplement parfaite. On remercie les organisateurs et les bénévoles, les mêmes sur le pont depuis 18 ans et qui ont bien mérité de passer le relais. On souhaite le même enthousiasme et succès aux relayeurs... on y sera l’année prochaine, sans torticolis.

Notes

[1À éplucher le tableau des résultats, je me rends compte qu’en âge cumulé, on avait avec mon pote 97 ans, et qu’il n’y avait que dix équipes plus vieilles que nous, sur les 76. Alors, pour deux vieux bipolaires, dont un débutant en compétition, insomniaque et asthmatique, avec une épaule dans le sac, et qui en plus, n’aime pas le sport, c’était pas si mal.

Messages

  • Et bien chapeau bas l’artiste ! Je ne peut que m’incliner devant autant d’énergie dépensée et autant de prose si bien rédigée... Cela fait bien longtemps que j’ai arrêté ce genre de blagues. Celles où effectivement on rencontre des gens voir tourner des abrutis sous le soleil :0)
    Tu m’impressionnes d’avoir tenté et réussi ce nouveau pari. A quand Quiberon-Belle Ile ?

    Salut et Fraternité

    Barnabé

  • Hum... total respect, en effet... et de reprendre le salut de Barnabé "salut et fraternité", c’est bien joli et plein du sens nécessaire.

    je ne nage pas (juste je sais nager), je ne danse pas (même pas je sais danser), mais j’ai "couru", par le passé, qqs semi-marathon, sans que le temps n’ait jamais eu d’importance.
    je sais aussi l’épreuve que cela peut être avec cet ennui que beaucoup connaissent en courant.

    Donc, total respect, à nouveau .... mais, avant tout :

    Belle épreuve, belle course, et, cerise sur le gâteau... bien joli texte.
    A quoi ça servirait de faire de telles épreuves si ce n’était pas pour les raconter.

    Bien à toi !

    • Oui Philippe il en va du sport comme de la pêche à la ligne, ce n’est pas la peine de prendre des poissons (et les rejeter à l’eau ensuite, si on est un vrai artiste de la gaule), si on ne le raconte pas ensuite, en exagérant un peu mais en toute bonne foi, la taille des prises. L’écriture était évidemment présente au moment même de la course et la troisième partie de "mon" triathlon personnel... Que regarder, retenir, ressentir, quels mots y mettre dessus. Ensuite ce n’est que rangement et polissage, pour que le "gros cul" qui m’a doublé devienne un "postérieur généreux" plus conforme à l’étiquette sportive.

      Je pense avec Virginia Woolf, et c’est une de mes citations fétiches, que "toutes nos expériences sont incommunicables, et c’est tout ce qui crée la solitude". Mais de certaines on a envie de garder trace et souvenir, pour soi d’abord, comme on en ferait une photographie.

      Et puis de tenter, malgré tout, de les partager. Le blog de l’ami Barnabé par exemple, est très important pour moi, car il réalise avec ses plongées souterraines ce dont j’ai toujours rêvé et ne connaîtrai jamais dans cette vie... Mais je peux le vivre quand même en imagination grâce à lui, même si évidemment ça n’a rien à voir avec ce que lui peut vivre de ses rencontres avec les "démons des eaux secrètes".

      À sa question posée sur FB "qu’allais-tu faire dans cette galère ?" je pense pouvoir répondre que l’on cherche tous, à travers des manies aussi incompréhensibles, vaines et ridicules aux yeux de notre entourage, mais tellement essentielles à nos propres yeux, que nos petites passions respectives, tout simplement, une preuve fragile de la réalité de notre existence... Et comme on ne la trouve pas, ou qu’elle ne suffit pas à nous rassurer, on va la chercher plus loin, à la mesure de son angoisse. Et c’est comme ça qu’on se retrouve à un âge où l’on aimerait pouvoir commencer à envisager une retraite future, au départ d’un Iron Man ou sous cent mètres d’eau et de roches, sans échappatoire... Ce n’est pas évidemment le seul plaisir de courir en rond en plein soleil, nager dans l’eau douteuse d’un port, ou de confier sa vie un un fil d’Ariane fragile ; ou bien il faudrait être vraiment stupide, et on ne se retrouverait pas à 150 ou plus pour partager notre imbécilité.

      Je cours (nage, pédale, plonge, danse, plonge, écris, photographie...) donc je suis. Comme on guette son reflet dans la glace, le vieux reflet moche tellement loin de celui dont on avait rêvé enfant, que l’on déteste souvent, mais auquel on a fini par s’habituer et peut-être à s’attacher quand même un peu, et avec l’angoisse à chaque fois, de ne pas l’y trouver du tout.

  • Bravo et merci pour ce feuilleton plein d’humour

  • Ce n’était pas 36 mn, mais 35 mn 59 s, ce n’est pas pareil ! :)

    Chapeau bas, oui, pour tous ces challenges réussis, ces défis relevés avec brio.

    Et respect pour l’immense talent du chroniqueur.

  • "mais moi c’est moralement que j’ai mes élégances"... c’est de toi cette phrase ou c’est une citation ? On dirait du Rostand dans la bouche de Cyrano... Tu aurais bien pu être aussi un Cadet de Gascogne, il ne te manque ni la verve ni le panache ! ni le sens de la dérision, ni... allez une vraie de Rostand pour conclure : "C’est beau parce que c’est inutile" tout simplement..

  • bonsoir,

    je viens de lire la très sympathique histoire de votre combiné.. c’est très agréable à lire par l’humour présent à chaque instant.. je connais bien votre co-équipier, Jean Marie le pompier (volontaire lui aussi...) et j’espère qu’il a lu votre article.. en tout cas je lui demanderai..
    je connais bien aussi le combiné pour l’avoir organisé depuis ..... années : alors merci pour ce texte et merci pour le dernier paragraphe qui fait bien plaisir et récompense les efforts que nous avons faits pendant 18 ans....
    j’espère donc que vous continuez à courir et nager...alors bon courage....

  • Bravo !
    Longtemps que je n’étais venue par ici …
    J’en profite pour vous informer que la course du GSMP sera la 24 avril … C’est le jour des cloches ! Il y aura donc un lundi pour récupérer si vos vacances sont finies. Moi, il me faudra bien 2 semaines !

    Tout ça parce qu’une copine blogueuse m’a envoyé un lien vers le blog d’un gars qui fait de la photo avec un Holga. Association d’idées, j’ai pensé à vous.