Café du Commerce
Accueil > Blog > Archives 2006 > À bas le progrès.

À bas le progrès.

10-04-2006

J’en ai un peu honte, à la lecture de sites frères (à plus d’un titre), de laisser le Café du Commerce dans le registre de la futilité, quand la colère et l’amertume on les ressent bien sûr aussi, dans un monde de plus en plus hostile aux honnêtes gens, et/ou pauvres ploucs que nous sommes. Mais bon, j’ai du mal déjà avec le futile, alors je laisse le sérieux à ceux qui savent. Donc, retour, malgré-tout, à la futilité.

Voilà quelques semaines, j’étais prêt à bazarder sur Ebay mes fidèles Nikon mécaniques, souvenirs d’une époque de grande passion pour la photo, et au placard depuis des années. Et puis au moment crucial, j’ai renoncé, et même décidé que j’allais assumer et même revendiquer mon côté old school et remettre ces boitiers au travail, quand tout le monde ne jure désormais que par le numérique. Moi mes boitiers ont la même pile depuis 15 ans, et pas de problème de carte pleine, puisqu’il suffit de changer la pelloche.

J’ai donc exposé deux films, comme je faisais autrefois, plutôt avec soin et de belles lumières du matin. Non pas que je sois devenu lève-tôt : mais on a hérité d’un chien, et toujours presque pas de jardin, ce qui justifie aussi les promenades matinales (dans les prés en bordure de Charente, et jamais sur les trottoirs je précise). Films confiés à la marchande de journaux du coin, et résultat bien fade. Première déception.

Donc cet après-midi je vais à la ville, bien décidé à acheter un rouleau de film diapos, seul capable de restituer correctement, pensé-je, mes belles lumières Charentaises, matutinales et pipi-canines. Je vais donc au plus gros magasin de photo de Rochefort sur Mer, et faisant partie d’une grande enseigne nationale (découvert sur leur site le slogan «  recommandé aux consommateurs d’images », de mon temps on était encore des « photographes amateurs »).

Bonjour Madame, je voudrais un rouleau de diapos que je dis. La dame me regarde comme si je débarquais de la lune : Mon pauvre Monsieur, mais je n’en ai plus depuis des mois, personne n’achète plus ça. --- Ah ben oui, je comprends, ben tiens, voilà, j’ai perdu l’oeilleton de viseur de mon Nikon est-ce que vous pourriez m’en avoir un autre, par hasard ? --- Ah ben non, des pièces chez Nikon c’est pas possible, il faut les commander par palettes, même le grossiste il ne peut pas en avoir. Mais allez voir chez Untel c’est un ancien réparateur photo maintenant il vend de l’électro-ménager peut-être que lui il en aura.

Donc je vais chez Untel. Je n’ose pas demander de diapos évidemment, mais l’oeilleton de viseur ça me tracasse un peu, Jour’ Monsieur le vendeur, est-ce que vous pourriez m’avoir un oeilleton de viseur pour Nikon ? --- Ah ben non, des pièces Nikon c’est impossible, autrefois on avait ça en accessoires mais y’a longtemps que c’est fini, un FM2 vous dites ? Mais il se fabrique plus cet appareil ? Autrefois oui on pouvait avoir ce genre de trucs c’était le bon temps, désolé.

Je suis rentré à la maison un peu contrarié par tout ça, voulu me consoler en scannant une de mes photos papier du toutou, une horreur, pourtant avec un scanner passable. Une demi-heure de GIMP pour essayer de rééquilibrer les couleurs, le chien est devenu bleu, vert, rose, mais pas de sa belle couleur de chien jaune dans un pré vert.

Je n’arriverai sans doute pas à les mettre sur Ebay mes Nikon mais finalement il faut s’y résoudre : la vraie photo, celle du père Nicéphore, d’Atget, de Lartigue ou Sieff, c’est comme les 78 tours, les disquettes, la sécu, la retraite à l’âge où on peut encore en profiter, bien fini.

La photo numérique ben c’est comme le CNE/CPE, la couche d’ozone, la retraite à 70 ans, l’Internet et les ex-services publics à la botte des Billous, Sellières et Berlusconi d’ici et d’ailleurs : on l’a dans le cul. Bien profond, et sans vaseline.

« Pardonnez-moi si j’suis un peu grossier [...] je suis surtout comme certains d’entre vous, simplement, en colère. »
chantait le père François Béranger. Il y a des voix, des cris, qui nous manquent... Et crotte, raté pour la futilité.

François Béranger