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Jérémie Szpirglas : Promesses

01-10-2010

Je suis heureux d’accueillir dans le cadre des vases communiquants, texte et photos de Jérémie Szpirglas, webmaster d’inacheve.net, qui m’invite en retour.

Voir aussi, c’est le but de l’opération, les autres vases communiquants.


Engagez-vous, rengagez-vous qu’y disaient…

Tout ce temps passé à contempler l’infime, le micro-, l’instantané qui, élastique, prend valeur d’éphémère éternité — à considérer ces cycles vides qu’on remplit à ras bord de signifiants indignes. Tout ce temps passé à caresser le rêve et l’espoir d’un jour pénétrer la fameuse « zone » — toute proche, apparemment anodine et inoffensive — qui s’étend au voisinage de chacun, et cristallise tout le sentiment — la frustration.

On imagine, comme chez Tarkovsky, une friche industrielle rare et abandonnée, parsemée de quelques objets grisâtres auxquels on prête peu d’attention. Parfois, on y croise une bâtisse défoncée, ouverte en plein vent par l’action abrasive d’une érosion cruelle mais sans méchancheté, qui se fiche pas mal de nos ambitions. Un souffle discret fait grincer une porte sur ses gonds arrachés, parvient poussif-pensif à mettre en mouvement quelque vieille machine-outil rouillée, siffle péniblement par la magie d’une fenêtre dépenaillée un appel mal dégrossi et enroué.

Pas même un démon n’oserait hanter pareil lieu. On n’y croise que quelques spectres fatigués et las, qui cherchent encore ce qu’ils y sont venus chercher, et se sont perdus le cherchant. On croit les entendre murmurer tout bas, bourdonner tout seuls. On ne croise leurs regards fuyants qu’au passage. Mais on connaît leurs voix — on les a lu, on les écouté avec soif, cette même soif qui nous a poussé là à leur suite. Ils nous ont déjà parlé, avec cette vitalité raz-de-marée, on les a eu entre quatre-z-yeux, face à face, leurs voix ont résonné à nos oreilles, ils ont fait courir la plume entre nos doigts, comme on se désaltère à une source d’eau en montagne, claire, fraiche, étincelante, presque trop pure. Mais ils se détournent à présent, s’éloignent sans hâte, et la plume est triste.

On va alors par les herbes hautes et jaunies.

On croise cette bande de terre brulée, stérile, large de deux mètres tout au plus, qui rectiligne traverse la morne végétation, creusant comme un tunnel, une tranchée, partage absurde l’étendue indifférente. D’un côté comme de l’autre, le relief se découpe sans grand contraste.

On avait dit tu verras le temps n’existe plus, le temps est aboli, ou du moins malléable, on avait annoncé un voyage, un au-delà, un coin de transcendant dévoilé fugitivement, comme un rideau de théâtre retombant lourdement sur la scène, reprenant aussitôt ses plis, on avait promis en un clin d’œil l’espace des deux instants indistincts.

Aller, ne soyons pas dupe. On ne s’attendait, malgré les beaux discours, à rien d’autre qu’à ce qu’on découvre, regard fixe, dans le vague, devant soi. L’air alentour fait l’effet d’une ample tenture dont les plis légers ne gênent qu’à peine les mouvements, ne filtrent qu’à peine la lumière froide et avare du dehors — comme un souvenir.

On progresse lentement, insensiblement, vers le rien. Le cul entre deux chaises. Manquant s’effondrer.

Messages

  • heureuse surprise ce soir votre échange - cela valait l’attente (en plus ça tombait à pic pour moi, m’a permis de mettre des mots autres sur une petite déception, l’ornant et la rendant dérisoire) - non en fait j’ai aimé ce texte pour lui même