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Retour au Cube

Chant d’amour pour appareil photo suédois

16-10-2010

Cela faisait deux-trois ans que cela me démangeait très très fort.

J’ai eu, autrefois, un appareil photo Hasselblad. Un 500C/M, le modèle de base ; acheté d’occasion parce que la société de crédit de la marque ne voulait pas d’un étudiant dans ses clients, et que la banque ne voulait pas me prêter plus. Il avait dix-huit ans et moi vingt-trois.

On a vécu quinze ans ensemble jusqu’à ce que je me décide à le revendre : je pensais ne plus m’intéresser à la photographie, avais d’autre jouets à financer, et la marque m’inondait de pubs d’intox disant que c’était fini, qu’il n’y aurait bientôt plus de pièces de rechange pour mon appareil, mais qu’ils voulaient bien me le reprendre quand même si j’achetais du neuf.

Mais un Hasselblad neuf, voyez-vous, ça vaut à peu près les deux yeux de la la tête. J’ai préféré vendre le mien, en me disant qu’un engin comme ça serait mieux entre les mains d’un photographe, qu’à rester dans un placard. En plus ces appareils mécaniques ne supportent pas de ne pas être utilisés : les graisses sèchent sinon, et ils se bloquent. En le revendant j’ai fait la seule bonne affaire de ma vie : je l’ai revendu exactement le prix que je l’avais payé quinze ans plus tôt. Il n’y a que le Blad et le Leica M, pour si peu décoter.

Et puis, après une longue interruption, j’ai repris à faire des photos. À cause de l’usine au début. Puis retrouvé simplement le goût, de mettre des images sur sa vie, et sa vie en images.

Je n’avais plus comme appareils que mes deux vieux Nikon. Le format carré me manquait, il me fallait quelque chose de plus « sérieux » que des 24x36 ; mais un Blad même d’occasion c’était encore trop cher. Et puis l’envie d’essayer le grand format. Trouvé une belle chambre Speed Graphic sur Ebay, qui avec trois optiques, la douane, et l’indispensable révision, m’aura coûté finalement aussi cher qu’un Suédois d’occasion. Mais d’autres sensations. Et ça complète mais ne remplace pas un 6x6.

Mon ami Maël m’a alors offert un charmant petit folding anglais des années 50, que j’aime bien car son objectif a un rendu particulier (de très net à assez imprécis, selon comme on l’utilise) qui colle bien à ce que j’aime en photo. Mais une bicyclette, rien à voir avec la grosse berline suédoise.

Puis j’ai fait le pas vers un autre 6x6 de légende, mais plus accessible, le Rolleiflex. Appareil plein de qualités mais rencontré trop tard, et surtout après l’Autre. Je l’utilise sans déplaisir, mais pas vraiment de complicité avec cet appareil qui me reste un outil extérieur sur lequel je ne trouve pas mes marques, quand le Blad m’était comme un instrument de musique que l’on connaît bien, et une sorte de prolongement de la main et de l’œil.

Il aura fallu quelques bouleversements dans la vie perso cet été, pour que je revienne à mes premières amours photographiques. Un vieil ami, ancien photographe pro, me tannait depuis longtemps pour me vendre ses appareils, dont il n’arrivait pas à se séparer sur le plan affectif, mais qu’il n’utilisait plus et ne pouvait pas non plus garder (mais prenait soin de les déclencher régulièrement pour qu’ils ne sèchent pas). Et puis il n’avait peut-être quand même plus besoin, de tout ça :

Je lui ai donc racheté, enfin, un Hasselblad. Deux optiques dont je n’ai pas trop l’utilité pour le moment, deux dos, un viseur prisme, quelques accessoires. Tout ça au prix de l’amitié, comme on donne son chien parce qu’on déménage à l’étranger, plutôt que le faire piquer ou l’abandonner à la SPA.

Un peu dérouté car ce modèle (500ELX) est motorisé et n’a pas la même ergonomie ni le même bruit que l’ancien (schlack / clic ou bzzz / pof — ne parviens pas encore à mettre des syllabes sur le bruit du nouveau). Mais ce poids, cette densité dans les mains. Cette sensation de robustesse, cette douceur du gainage et des mouvements, la brillance des chromes, cette luminosité du viseur tellement plus clair que celui d’origine (1943), de mon Rolleiflex. Prendre un Hasselblad dans les mains, c’est se mettre aux commandes d’une grosse auto confortable. Genre Range Rover, ou gros break Volvo... Ou s’asseoir devant le clavier d’un Bösendorfer ou Steinway de concert.

Et puis c’est le même modèle (un peu modifié quand même) qui est allé sur la Lune, et a fait la fameuse photo d’Aldrin. Dire qu’ils sont encore là-haut...


Je n’ai pas encore fait de photos avec. J’attends pour cela, des États-Unis, l’indispensable objectif standard que l’ami Pierre avait déjà vendu ailleurs.

Mais déjà joué avec. Ça se démonte comme un Lego, on ne s’en lasse pas.

Encore une semaine, et l’Hasselblad prendra le chemin des vacances... et on va jouer un peu à Michael Kenna ensemble sur les lapiaz lunaires de la Pierre Saint-Martin.

Un Hasselblad dans les mains : l’impression de se retrouver, de revenir chez soi, enfin, après tant d’années.

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